Réseaux électriques : l'Espagne porte son plan à plus de 17 milliards d'euros
Sara Aagesen a annoncé au Congrès des députés que la planification du réseau de transport électrique espagnol à 2030 dépassera 17 milliards d'euros, contre 13,59 milliards dans le projet soumis à consultation. Madrid crée en parallèle un marché de capacité.
L'Espagne va consacrer plus de 17 milliards d'euros au développement de son réseau de transport d'électricité jusqu'en 2030. Sara Aagesen, ministre de la Transition écologique et numéro trois du gouvernement espagnol, l'a annoncé le 16 septembre 2026 devant le Congrès des députés. Le projet soumis à consultation publique en septembre 2025 prévoyait 13,59 milliards d'euros. La ministre décrit cette enveloppe comme « le plus gros investissement dans les réseaux électriques de l'histoire de ce pays ».
Le ministère pour la Transition écologique et le Défi démographique justifie la révision par le volume des contributions reçues pendant la consultation : 2 566 observations déposées par les industriels, les collectivités et les opérateurs. Selon Sara Aagesen, le nouveau montant se situe « 30 % au dessus de ce qui était initialement envisagé et 144 % au dessus de la planification en vigueur ».
Ce que la consultation publique a modifié
Le détail publié par le ministère montre où sont partis les milliards supplémentaires. Les positions de raccordement destinées à alimenter de nouvelles demandes sur le réseau de distribution progressent de 52 % pour atteindre 300 unités. Celles réservées à la consommation directe raccordée au réseau de transport augmentent de 12 %, à 162. Les positions prévues pour les axes ferroviaires et l'électrification des ports bondissent de 75 %, à 59.
Les infrastructures physiques suivent la même trajectoire. Le nombre de postes électriques augmente de 17 % pour s'établir à 193. La longueur des lignes à construire progresse de 11 %, à 6 706 kilomètres. S'y ajoutent 8 164 kilomètres de lignes existantes dont la capacité sera renforcée, soit 6 % de plus que dans le projet initial.
Le ministère souligne un renversement par rapport aux exercices précédents : la demande représente désormais 41 % des propositions reçues, devant la production avec 40 % et le stockage avec 19 %. Les planifications antérieures étaient dominées par les demandes de raccordement des producteurs renouvelables. Depuis 2020, l'Espagne a accordé des droits d'accès au réseau à des projets de consommation totalisant plus de 43 gigawatts, selon les données du ministère.
Un marché de capacité créé le même jour
Sara Aagesen a annoncé simultanément la publication au Bulletin officiel espagnol de l'arrêté créant un marché de capacité. Le dispositif rémunère la mise à disposition de puissance garantie ou la réduction de consommation, sur demande du gestionnaire du réseau. Producteurs, opérateurs de stockage, consommateurs et agrégateurs pourront y participer, dans un périmètre limité à la péninsule.
L'attribution passera par des enchères neutres technologiquement portant sur la puissance ferme exprimée en mégawatts et sur un prix en euros par mégawatt et par an, chaque candidat retenu percevant le prix qu'il a proposé. Les centrales candidates ne pourront pas dépasser 550 grammes de CO₂ par kilowattheure. Les projets futurs présentés en enchères devront relever exclusivement du renouvelable, du stockage ou de la demande.
Trois types d'enchères coexisteront : une enchère principale annuelle, une enchère d'ajustement annuel réservée aux installations déjà opérationnelles, et une enchère transitoire. La durée du service atteindra un an pour les installations existantes, jusqu'à quinze ans pour les nouveaux investissements et de un à dix ans pour les nouvelles demandes. Le financement reposera sur les fournisseurs et les consommateurs directs, avec des prix unitaires plus élevés sur les heures de tension du système, plafonnées à 10 % de l'année.
Le ministère précise que la conformité du modèle espagnol aux règles européennes sur les aides d'État a été obtenue fin mai 2026. L'Italie, la France et la Belgique disposent déjà de mécanismes comparables, et l'Allemagne a reçu le feu vert de la Commission européenne en septembre 2026.
Le plafond d'investissement avait déjà été relevé en juillet
L'annonce s'articule avec une décision prise deux mois plus tôt. Le 28 juillet 2026, le Conseil des ministres espagnol a adopté un décret royal autorisant 17,9 milliards d'euros d'investissements additionnels dans les réseaux jusqu'en 2030, dont 10,2 milliards pour la distribution et 7,7 milliards pour le transport.
Cette décision lève un verrou réglementaire ancien. L'investissement annuel dans les réseaux financé par le système électrique était plafonné à 0,065 % du produit intérieur brut pour le transport et à 0,13 % pour la distribution. Le ministère a jugé ces limites insuffisantes face au volume des demandes de raccordement. En intégrant les investissements permanents, la dépense totale dans les réseaux espagnols pourra dépasser 35 milliards d'euros d'ici la fin de la décennie.
Le ministère avance un argument macroéconomique : certaines études évaluent à 1,27 million d'euros l'effet de chaque million investi dans les réseaux sur la valeur ajoutée brute, avec un multiplicateur de 20 sur la création d'emplois. Le raccordement de nouveaux utilisateurs doit par ailleurs répartir les coûts fixes du réseau sur une base plus large, ce qui allégerait les tarifs d'acheminement facturés aux consommateurs.
La rentabilité régulée reste un point de friction
Les électriciens espagnols contestent le cadre financier censé rendre ces investissements viables. En décembre 2025, la Commission nationale des marchés et de la concurrence (CNMC) a arrêté le taux de rémunération financière des réseaux à 6,58 % jusqu'en 2031, après une proposition initiale à 6,46 % en juillet 2025. Le secteur réclamait 7,5 %, seuil qu'il présentait comme nécessaire pour garantir les investissements.
Le désaccord a dépassé le stade du communiqué. Le vote au sein de la CNMC a été divisé, plusieurs conseillers alertant sur les risques pour l'investissement, et Iberdrola a formé un recours contre la rémunération des réseaux en juin 2026. Un mois plus tôt, Red Eléctrica avait pour sa part demandé 607 millions d'euros d'investissements supplémentaires pour maîtriser les oscillations et le contrôle de tension liés à la croissance du solaire. La Commission nationale des marchés et de la concurrence a également critiqué en juillet 2026 le retard d'exécution des investissements déjà planifiés.
Cette tension éclaire une limite du plan présenté aujourd'hui. Annoncer 17 milliards d'euros engage un calendrier de chantiers, des autorisations administratives et une capacité industrielle à livrer postes et lignes. La proposition de planification demeure d'ailleurs en cours d'instruction et doit encore être approuvée formellement par le gouvernement espagnol.
Réaction des marchés
Le 16 septembre en milieu de séance, Redeia Corporación, maison mère de Red Eléctrica et opérateur du réseau de transport espagnol, gagnait 0,67 % à 14,93 euros, pour une capitalisation de 8,02 milliards d'euros. Le titre reste proche du bas de sa fourchette annuelle, comprise entre 14,15 et 17,68 euros, avec un objectif de cours moyen des analystes à 16,60 euros et une recommandation majoritaire à conserver. Son rendement du dividende ressort à 5,38 % pour un coupon de 0,80 euro.
Chez les distributeurs, Iberdrola progressait de 0,30 % à 20,10 euros et Endesa de 0,43 % à 42,40 euros. Le mouvement le plus marqué venait des équipementiers : Prysmian avançait de 2,79 % à 121,50 euros à Milan. Le câblier italien figure parmi les fournisseurs directement exposés aux programmes de renforcement de réseaux européens.
Implications pour l'épargnant français
Le dossier espagnol illustre une dynamique qui dépasse la péninsule ibérique. Le goulet d'étranglement de la transition énergétique s'est déplacé de la production vers le transport et la distribution. France Épargne avait déjà documenté ce basculement à travers le rachat d'UK Power Networks par Engie pour 14 milliards de dollars en février 2026, puis la pénurie de capacité de raccordement qui renchérit les projets de centres de données.
Pour un épargnant français, l'exposition à ce thème passe rarement par une ligne en direct. Elle se construit plutôt via des unités de compte logées en assurance vie ou en plan d'épargne retraite : fonds d'infrastructures cotées, trackers sectoriels sur les services aux collectivités européens, ou fonds labellisés Greenfin orientés vers la transition énergétique. Les gestionnaires de réseaux offrent des revenus régulés et des rendements du dividende élevés, avec en contrepartie une sensibilité marquée aux taux longs et au taux de rémunération fixé par le régulateur.
Le litige espagnol sur les 6,58 % rappelle précisément ce point. La rentabilité de ces actifs dépend d'une décision administrative révisable, qui peut s'écarter des attentes du marché. Un investisseur qui achète un opérateur de réseau achète une exposition réglementaire autant qu'une exposition industrielle.
Ce qu'il faut surveiller
- L'approbation formelle de la planification du réseau de transport à 2030 par le gouvernement espagnol, encore attendue.
- Le calendrier et le volume de la première enchère du marché de capacité, ainsi que le prix d'adjudication en euros par mégawatt et par an.
- L'issue du recours d'Iberdrola sur la rémunération des réseaux et toute révision du taux de 6,58 %.
- Le taux d'exécution effectif des investissements, que la CNMC juge insuffisant sur les programmes précédents.
- Les carnets de commandes des câbliers et équipementiers européens, premiers bénéficiaires opérationnels de ces enveloppes.
Sources
- MITECO, communiqué du 16 septembre 2026 sur la planification électrique à 2030
- MITECO, communiqué du 16 septembre 2026 sur le marché de capacité
- MITECO, décret royal du 28 juillet 2026 sur les plans d'investissement des réseaux
- MITECO, proposition de planification électrique à 2030 du 12 septembre 2025
- Reuters, Spain ups planned power grid investment to over 17 bln euros through 2030
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