Réglementation

Assurance des risques fiscaux : l'Europe passe devant l'Amérique du Nord

Au deuxième trimestre 2026, la zone EMEA a enregistré 319 demandes de couverture fiscale contre 206 en Amérique du Nord, selon Euclid Transactional. Un basculement qui accompagne la montée des redressements en France, où la DGFiP a notifié 17,1 milliards d'euros en 2025.

Rédacteur en chef, France Épargne
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Visualisation abstraite du transfert d'un risque fiscal identifié vers un assureur, entre structures institutionnelles européennes et flux de capitaux

Le marché de l'assurance des risques fiscaux vient de franchir un seuil symbolique. Au deuxième trimestre 2026, la zone Europe, Moyen-Orient et Afrique (EMEA) a généré 319 demandes de couverture, contre 206 en Amérique du Nord, selon la note trimestrielle publiée le 14 juillet 2026 par Euclid Transactional, l'un des principaux souscripteurs mondiaux du secteur. Longtemps cantonnée au rang de marché secondaire derrière les États-Unis, l'Europe devient le premier bassin de demande pour un produit encore méconnu des directions financières françaises.

Le volume global atteint 592 dossiers soumis sur le trimestre, un record pour la société. Les polices effectivement souscrites suivent la même trajectoire : 63 contrats liés au deuxième trimestre 2026 contre 53 un an plus tôt, dont 31 en EMEA et 27 en Amérique du Nord. Depuis sa première police en 2018, le souscripteur revendique plus de 22 milliards de dollars de capacités placées en cumulé.

Un produit qui assure ce que les autres excluent

L'assurance de risque fiscal repose sur une logique inverse de celle des contrats classiques. Une police de responsabilité civile couvre un aléa, donc un événement inconnu. Ici, l'assureur accepte au contraire un risque identifié et documenté : une position fiscale que l'entreprise juge défendable, mais dont la validation par l'administration reste incertaine. Le contrat transfère cette incertitude moyennant une prime unique.

La distinction avec la garantie de passif est nette. Comme le résume Charles de Mombynes, responsable de la souscription des risques transactionnels en France chez AXA XL, dans une analyse publiée en novembre 2024 : « L'assurance de risque spécifique vise à couvrir l'incertitude liée à des risques bien identifiés, connus. » La garantie d'actif et de passif, elle, protège l'acquéreur contre ce que personne n'avait vu venir. Deux instruments complémentaires, souvent confondus.

Le périmètre couvert dépasse le seul impôt sur les sociétés. Les praticiens citent la taxe sur la valeur ajoutée, les retenues à la source, les droits d'enregistrement, les prix de transfert et le traitement fiscal des restructurations. Selon le cabinet Osborne Clarke, la police prend en charge non seulement le redressement lui-même, mais aussi les intérêts, les pénalités, les frais de défense et la fiscalité applicable à l'indemnité versée.

Combien cela coûte réellement

Les paramètres techniques sont désormais stabilisés. Osborne Clarke situe les primes entre 0,8 % et 4 % du montant assuré, avec un plancher compris entre 40 000 et 80 000 euros. Les assureurs interviennent sur des expositions allant d'un million à un milliard d'euros, et la souscription se boucle en une à trois semaines lorsque le dossier est prêt. Une position déjà sous vérification ou en contentieux se paie plus cher.

La durée standard est de sept ans, calée sur les délais de reprise en vigueur dans la plupart des juridictions européennes. Ce point avait été détaillé par Eduardo Gracia, associé du cabinet Ashurst, dans une analyse consacrée au marché européen : la couverture porte sur l'impôt réclamé, mais aussi sur les intérêts, les pénalités, les frais de défense et le complément destiné à neutraliser l'imposition de l'indemnité.

Le prix se tend néanmoins. Euclid relève en Amérique du Nord une hausse d'environ 8 % des taux primaires et de 20 % des taux combinés par rapport aux niveaux de 2025. Les assureurs sélectionnent davantage les dossiers qu'ils acceptent.

La pression fiscale française nourrit la demande

Le calendrier européen n'est pas fortuit. En France, la Direction générale des finances publiques a notifié 17,1 milliards d'euros de droits et pénalités en 2025, en progression de près de 3 % sur un an, pour 11,4 milliards effectivement encaissés. Les contrôles réalisés sur place représentent à eux seuls 9,8 milliards d'euros de droits notifiés.

L'automatisation du ciblage change l'équation pour les entreprises. D'après le bilan relayé par la presse spécialisée à partir du communiqué de l'administration du 7 avril 2026, le recours à l'exploitation de données et à l'intelligence artificielle a orienté 57 % des contrôles visant les professionnels et 63 % de ceux visant les particuliers. Une position fiscale ancienne, jamais contestée pendant des années, devient statistiquement plus exposée qu'auparavant.

Cette mécanique explique une évolution de fond relevée par les cabinets Proskauer dans leur revue publiée le 13 avril 2026 : la couverture fiscale « sort du seul périmètre transactionnel » et sert désormais des problématiques opérationnelles, des restructurations, des positions déjà contestées, des liquidations de fonds et des expositions transfrontalières. Elle n'est plus un accessoire de cession.

Ce que le marché français en fait

En France, le produit a longtemps souffert d'un déficit de notoriété. Les juristes Thierry Granier et Johann Roc'h, du cabinet CMS, observaient dans une analyse mise à jour en août 2025 que cette couverture restait « essentiellement disponible auprès d'assureurs étrangers, anglais pour la plupart », après avoir été marginale pendant des années. Son développement a suivi les réticences croissantes des fonds d'investissement à consentir des garanties de passif classiques immobilisant une partie du prix.

L'usage est pourtant très concret. Un dirigeant qui cède son entreprise et dont un crédit d'impôt reste discutable peut sortir cette ligne du champ de la négociation. Un fonds arrivant en fin de vie évite de séquestrer une fraction du produit de cession pendant plusieurs années. Une société qui a réorganisé son périmètre européen sécurise le traitement retenu sans attendre un rescrit. Dans chacun de ces cas, l'assurance fiscale et risques contingents retire du bilan une exposition qui bloquait une opération.

Les conditions d'accès restent exigeantes. Les assureurs demandent une analyse juridique étayée, une position défendable au regard de la loi et de la jurisprudence, une finalité économique réelle et l'absence de procédure déjà engagée. L'évasion et la fraude sont exclues par construction. La couverture achète de la certitude sur une lecture contestable du droit, pas une immunité.

Un marché adossé à une dynamique plus large

La progression de la couverture fiscale s'inscrit dans l'expansion de l'assurance transactionnelle. Marsh a annoncé le 19 mars 2026 avoir placé 91,6 milliards de dollars de capacités en 2025, en hausse de 34 %, sur plus de 3 800 polices et près de 1 800 opérations distinctes. Le courtier chiffre la croissance du nombre de polices fiscales à 82 % en Amérique du Nord et à plus de 50 % en Europe, où les montants assurés ont plus que doublé sur un an.

Deux réserves méritent d'être posées. La première tient à la nature des données disponibles : les chiffres proviennent d'acteurs du marché, courtiers et souscripteurs, qui communiquent sur leur propre activité. Aucune statistique publique consolidée ne mesure ce segment en France. La seconde concerne la sinistralité. Marsh relève que le nombre de déclarations a doublé en Europe et atteint des niveaux historiques au Royaume-Uni. Une hausse des règlements finit par se retrouver dans les primes.

Ce qu'il faut surveiller

Trois indicateurs mériteront attention d'ici la fin de l'année. Le rythme des soumissions en EMEA d'abord, qui dira si le basculement du deuxième trimestre traduit une tendance ou une simple avance de calendrier. La tenue des tarifs ensuite, alors que la sélectivité s'accroît et que la sinistralité européenne progresse. L'entrée en vigueur progressive de la facturation électronique enfin, qui élargira mécaniquement la matière première du contrôle et rendra plus visibles des positions restées jusqu'ici discrètes.

Pour les entreprises françaises, l'arbitrage se déplace. La question n'est plus de savoir si une position fiscale sera examinée, mais quand, et à quel coût une incertitude connue peut être transférée plutôt que provisionnée.

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À propos de l'auteur

Emmanuel d'Ibelin

Rédacteur en chef, France Épargne

Emmanuel d'Ibelin dirige la rédaction de France Épargne. Juriste de formation, titulaire d'un master de droit des affaires, il analyse au quotidien les annonces des banques centrales, les évolutions réglementaires et les opportunités d'investissement pour les épargnants français.