Europlasma : les Forges de Tarbes demandent le redressement judiciaire, le PNF enquête sur l'action
Les Forges de Tarbes, seule usine française de corps d'obus de 155 mm, demandent leur redressement judiciaire. Le PNF enquête depuis juin sur l'action Europlasma, tombée à 0,0002 euro, dont le regroupement par 10 000 commence le 26 octobre.
Les Forges de Tarbes, filiale d'Europlasma et seule usine française de corps d'obus de 155 mm, ont demandé jeudi 22 octobre au tribunal de commerce de Tarbes l'ouverture d'une procédure de redressement judiciaire. Le lendemain, la presse a révélé que le Parquet national financier (PNF) avait ouvert en juin une enquête, portant entre autres sur des délits boursiers, visant l'action Europlasma. Sollicité, le PNF n'a fait aucun commentaire. Aucun lien n'est établi entre cette enquête et la demande de redressement.
Ces deux annonces tombent juste avant le regroupement des actions Europlasma, qui commence lundi 26 octobre : 10 000 actions anciennes deviendront une seule action nouvelle. L'action a clôturé vendredi 23 octobre à 0,0002 euro sur Euronext Growth. Elle a perdu 99,91 % depuis le 1er janvier et 50 % en un mois. Au cours de vendredi, les 2 697 110 468 actions du groupe valent environ 540 000 euros.
Une usine d'obus de 60 salariés devant le tribunal
Le site de Tarbes emploie une soixantaine de personnes. Il fabrique les corps creux des obus de 155 mm tirés entre autres par les canons Caesar livrés à l'Ukraine. En 2025, l'usine a livré 70 000 corps d'obus à KNDS, le groupe franco-allemand de défense terrestre, au lieu des 160 000 prévus. Son chiffre d'affaires a pourtant progressé de 37,5 % sur l'exercice, à 19,8 millions d'euros. Pour José Navarro, de la CGT, l'usine est quasiment en cessation de paiement.
Dans son communiqué du 22 octobre, Europlasma précise que la demande a été déposée après une réunion extraordinaire du comité social et économique. Elle vise à « préserver l'activité de l'entreprise et à créer les conditions nécessaires à son redressement ». La décision du tribunal est attendue « dans les prochains jours ».
Le redressement judiciaire s'ouvre devant le tribunal pour une entreprise en cessation de paiement dont le sauvetage reste possible. Il suspend les poursuites des créanciers et le paiement des dettes antérieures, puis ouvre une période d'observation. À son terme, le tribunal arrête un plan de continuation ou de cession, ou prononce la liquidation.
La DGA a saisi la procureure de Tarbes
La Direction générale de l'armement (DGA), qui achète les équipements des armées, a signalé à la procureure de la République de Tarbes des décisions de gestion d'Europlasma. Elle a agi en vertu de l'article 40 du Code de procédure pénale, qui oblige toute autorité publique à dénoncer au parquet les délits dont elle a connaissance. Le délégué général pour l'armement, Patrick Pailloux, l'a expliqué le 15 octobre devant la commission de la Défense de l'Assemblée nationale.
« La situation financière de l'entreprise s'est dégradée rapidement cet été. Nous avons saisi assez récemment la procureure de la République. »
Patrick Pailloux, délégué général pour l'armement, 15 octobre 2026
Patrick Pailloux vise « des décisions de gestion qui ont précipité la dégradation ». Les salariés ont découvert dans le même temps la vente des murs de l'usine, que l'entreprise loue désormais. Ils l'ont apprise par hasard, quand un inconnu s'est présenté à une grille du site comme le nouveau propriétaire du bâtiment. Le 16 octobre, Les Forges de Tarbes ont répondu avoir appris la saisine « par voie de presse » et se tenir « à la disposition des autorités compétentes ».
Le même jour, la société a confirmé avoir reçu une mise en demeure de la DREAL, le service régional de l'environnement, sur la requalification des équipements sous pression qui alimentent la presse de forgeage. La préfecture des Hautes-Pyrénées a fixé à fin décembre la mise en conformité de ces équipements, sous peine d'arrêt des machines.
Fonderie de Bretagne, Valdunes, Tarbes : les trois reprises du groupe
Europlasma, groupe bordelais créé en 1992, s'est spécialisé dans la reprise d'usines en difficulté. Il a racheté Les Forges de Tarbes en 2021, puis Valdunes, dernier fabricant français de roues et d'essieux ferroviaires, en 2024. En mai 2025, il a repris les actifs de la Fonderie de Bretagne, logés dans la société FDB Industries.
- Fonderie de Bretagne : redressement judiciaire ouvert le 3 juillet 2026, puis liquidation judiciaire prononcée le 15 octobre par le tribunal de commerce de Lorient.
- Valdunes : le ministre de l'Industrie, Sébastien Martin, a déclaré le 15 octobre que Valdunes, implanté dans le Nord, cherchait un repreneur. L'État a débloqué plus de trois millions d'euros, surtout pour payer depuis l'été les salaires de ses quelque 200 employés.
- Forges de Tarbes : demande de redressement judiciaire déposée le 22 octobre.
La cession du pôle Défense n'a pas abouti. Le 10 avril, Europlasma avait annoncé une exclusivité avec un investisseur français pour céder son pôle Défense pour 150 millions d'euros. La réalisation de la vente était prévue au plus tard le 15 octobre. Le 16 octobre, le groupe a reconnu que les discussions « n'ont pas permis de conclure un accord définitif ».
Comptes 2025 : perte nette de 37,9 millions d'euros et certification impossible
En 2025, Europlasma a réalisé 70,4 millions d'euros de chiffre d'affaires, en hausse de 65,9 %. Son EBITDA (résultat avant intérêts, impôts, dépréciations et amortissements) est tombé à moins 19,8 millions d'euros. La perte nette atteint 37,9 millions d'euros, contre 15,9 millions en 2024. Le 11 juin, le groupe a annoncé que ses commissaires aux comptes seraient dans « l'impossibilité de certifier » les comptes 2025, en raison d'incertitudes sur la continuité d'exploitation. Le rapport semestriel au 30 juin 2026 doit paraître d'ici la fin octobre. Il intégrera la liquidation de la Fonderie de Bretagne.
Les obligations convertibles d'Alpha Blue Ocean et la dilution
Europlasma se finance par des OCABSA, des obligations convertibles en actions nouvelles assorties de bons de souscription d'actions. Le souscripteur est Environmental Performance Financing (EPF), société du groupe Alpha Blue Ocean. Le programme signé le 30 avril 2026 porte sur 45 millions d'euros au maximum sur 36 mois. EPF convertit ses obligations en actions au plus bas cours moyen pondéré des 15 séances précédentes, puis revend ces titres sur le marché.
Europlasma décrit le mécanisme dans chacun de ses communiqués. EPF « n'a pas vocation à rester actionnaire » et les actions issues des conversions « seront, en général, cédées sur le marché à très brefs délais, ce qui peut créer une forte pression baissière sur le cours de l'action ». Europlasma ajoute que ce financement dilutif n'est pas le premier qu'il met en place.
Les chiffres de la troisième tranche, tirée le 9 octobre pour un million d'euros, montrent l'ampleur de la dilution :
- Les 200 obligations de la tranche pourraient créer 3 333 333 333 actions nouvelles au prix théorique de 0,0003 euro, plus que les 2 697 110 468 actions existantes.
- Après conversion de cette tranche et de 300 obligations supplémentaires, un actionnaire qui détient 1 % du capital n'en détiendrait plus que 0,24 %.
- Sur la base des comptes au 30 juin 2026, les capitaux propres ressortent à moins 0,087 euro par action : ils sont négatifs.
Pour continuer à émettre des actions sous la valeur nominale, Europlasma a réduit cette valeur de 0,025 euro à 0,0001 euro le 7 octobre. Le groupe avait déjà procédé à des réductions de nominal en novembre 2023, mars 2024, juin 2025 et octobre 2025, et à un regroupement d'une action nouvelle pour 2 500 anciennes le 6 octobre 2025.
Alpha Blue Ocean, sanctionné par l'AMF en 2024
Le 11 décembre 2024, la commission des sanctions de l'Autorité des marchés financiers (AMF) a infligé une amende d'un million d'euros à Alpha Blue Ocean Inc, une autre d'un million d'euros à European High Growth Opportunities Manco et une amende de 1,5 million d'euros à leur dirigeant, Pierre Vannineuse. La décision porte sur la manipulation du cours d'Auplata, une autre société cotée financée par le même type d'obligations convertibles. Les personnes sanctionnées ont formé un recours devant la cour d'appel de Paris. L'enquête du PNF sur le titre Europlasma n'a pas d'objet public à ce jour.
Le calendrier du regroupement et le sort des rompus
Le regroupement se déroule du 26 octobre au 25 novembre 2026. Les actions anciennes cotent pour la dernière fois le 25 novembre. Les actions nouvelles, d'une valeur nominale d'un euro, cotent à partir du 26 novembre sous un nouveau code ISIN. Europlasma indique que l'opération est sans effet sur la valeur globale des titres détenus, hors rompus.
Les rompus sont les actions qui ne forment pas un multiple de 10 000. Un actionnaire qui détient 25 000 actions recevra deux actions nouvelles et gardera 5 000 actions formant rompus. Jusqu'au 25 novembre, il peut acheter ou vendre des actions anciennes pour atteindre un multiple de 10 000. Passé ce délai, son intermédiaire financier vendra les actions nouvelles correspondant aux rompus et l'indemnisera entre le 30 novembre et le 30 décembre 2026. Les actions non regroupées seront radiées de la cote.
À 0,0002 euro, une variation de 0,0001 euro représente la moitié du cours. Le titre a coté entre 0,0002 et 0,0004 euro dans la seule séance du 23 octobre, pour 59,9 millions d'actions échangées.
Réactions politiques et prochaines échéances
La députée LFI Sylvie Ferrer parle d'« une dégringolade qui est très, très inquiétante ». Elle indique que les 30 000 corps d'obus prévus pour 2026 seront terminés fin novembre et qu'aucune commande n'est assurée au-delà. Son collègue Aurélien Saintoul accuse Europlasma de « fraude » et annonce un amendement pour nationaliser l'entreprise. La présidente de la région Occitanie, Carole Delga, a demandé au gouvernement d'intervenir. Les ministères de l'Industrie et des Armées n'ont pas répondu aux sollicitations de la presse. La commission d'enquête de l'Assemblée sur la « prédation des capacités productives par les fonds spéculatifs » a auditionné des dirigeants du groupe.
Interrogé sur l'enquête du PNF, le PDG d'Europlasma, Jérôme Garnache-Creuillot, n'a pas souhaité répondre. Trois échéances se rapprochent :
- 26 octobre 2026 : début du regroupement des actions Europlasma.
- Fin octobre 2026 : publication annoncée du rapport financier semestriel au 30 juin 2026.
- Dans les prochains jours : décision du tribunal de commerce de Tarbes sur l'ouverture du redressement judiciaire des Forges de Tarbes.
Euronext Growth soumet les sociétés cotées à des règles moins strictes qu'un marché réglementé. Europlasma le rappelle dans chaque communiqué. Le cours de 0,0002 euro résulte des milliards d'actions créées par les conversions successives d'obligations.
Sources
- Europlasma, « Les Forges de Tarbes sollicitent l’ouverture d’une procédure de redressement judiciaire », 22 octobre 2026, lien
- Europlasma, « Actualisation du projet de cession du Pôle Défense et priorités du Groupe », 16 octobre 2026, lien
- Europlasma, « Europlasma prend acte de la décision du Tribunal de Commerce de Lorient concernant sa filiale FDB Industries », 15 octobre 2026, lien
- Europlasma, « Tirage de la troisième tranche du financement obligataire en vue de l’émission de 200 obligations convertibles en actions nouvelles pour un montant nominal de 1 M€ », 9 octobre 2026, lien
- Europlasma, « Réduction de capital et regroupement des actions Europlasma », 7 octobre 2026, lien
- Europlasma, « Europlasma annonce l’ouverture d’une procédure de redressement judiciaire de sa filiale FDB Industries », 3 juillet 2026, lien
- Europlasma, « Résultats annuels 2025 », 11 juin 2026, lien
- Europlasma, « Cession de ses activités de Défense : EUROPLASMA ouvre des négociations exclusives avec un investisseur français », 10 avril 2026, lien
- AMF, commission des sanctions, « Décision n°11 du 11 décembre 2024 (procédure n° 22-17, Auplata Mining Group et autres) », 11 décembre 2024, lien
- Le Point, « Une enquête du PNF ouverte pour délit boursier autour du titre Europlasma », 23 octobre 2026
- AFP (Boursorama), « Inquiétudes sur l'avenir des Forges de Tarbes et de ses corps d'obus utilisés en Ukraine », 22 octobre 2026, lien
- AFP (Boursorama), « Valdunes (groupe Europlasma) en quête d'un repreneur (ministre) », 16 octobre 2026, lien
- ICI Béarn Bigorre, « Forges de Tarbes : l'armée saisit la justice contre Europlasma, les salariés découvrent la vente des murs de leur usine », 15 octobre 2026, lien
- La Semaine des Pyrénées, « Forges de Tarbes : la DGA saisit la justice, les salariés découvrent la vente des murs de leur usine », 15 octobre 2026, lien
- L'Usine Nouvelle, « Après la liquidation de la Fonderie de Bretagne, Europlasma demande le placement en redressement judiciaire des Forges de Tarbes », 23 octobre 2026, lien
- ABC Bourse, « Europlasma (ALEUP) : cours et historique de cotation, séance du 23 octobre 2026 », 23 octobre 2026, lien
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