Matières premières

Diesel russe : Moscou rouvre ses exportations, Bruxelles maintient son embargo

La Russie a levé le 10 octobre son interdiction d'exporter du gazole pour 500 000 tonnes, après l'accord Trump Poutine et une licence américaine valable jusqu'en avril 2027. L'UE refuse d'alléger ses sanctions. Le gazole russe reste interdit en France.

Rédacteur en chef, France Épargne
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Terminal d'exportation de produits pétroliers sur la Baltique vu du ciel, alors que Moscou rouvre ses ventes de gazole

Le gouvernement russe a levé en partie, le 10 octobre 2026, l'interdiction d'exporter du gazole qu'il appliquait depuis juillet. La mesure autorise la vente de 500 000 tonnes sur le marché mondial. Elle exécute l'accord annoncé la veille par Donald Trump après un appel téléphonique avec Vladimir Poutine. Washington a suspendu jusqu'au 7 avril 2027 ses sanctions sur le diesel d'origine russe. L'Union européenne refuse de suivre. Le carburant russe reste interdit d'importation en France.

Le vice-Premier ministre russe Alexandre Novak a détaillé samedi le calendrier devant des journalistes, selon l'agence Interfax : 300 000 tonnes en octobre, 500 000 tonnes en novembre, puis un million de tonnes en décembre. « Le marché russe sera lui aussi entièrement approvisionné en diesel », a-t-il assuré.

Licence générale 135 : six mois de dérogation américaine

Le Trésor américain a publié vendredi 9 octobre la licence générale 135, une autorisation collective délivrée par l'OFAC (Office of Foreign Assets Control, le bureau du Trésor chargé des sanctions). Le texte autorise toutes les opérations liées à « la vente, la livraison, le déchargement ou l'importation, y compris l'importation aux États-Unis, de gazole originaire de la Fédération de Russie ». La dérogation court jusqu'au 7 avril 2027 à 0h01, heure de Washington.

Le document fixe une limite. Aucun débit n'est autorisé sur les comptes ouverts dans une institution financière américaine au nom de la Banque centrale de Russie, du Fonds national de bien-être ou du ministère russe des Finances. Le directeur de l'OFAC, Bradley T. Smith, a signé la licence à 14h43, heure de Washington, soit 20h43 à Paris.

Sur Truth Social, Donald Trump a présenté l'accord comme un remède à la flambée du diesel aux États-Unis. Le gallon y coûtait en moyenne 6,28 dollars vendredi selon l'association automobile AAA, contre un record de 6,53 dollars le 22 septembre et 3,68 dollars un an plus tôt. « Des prix plus bas pour les Américains, en particulier nos grands agriculteurs, éleveurs et routiers, sont ma plus grande priorité », a écrit le président américain, à moins d'un mois des élections de mi-mandat du 3 novembre.

Trois millions de tonnes, en une fois ou chaque mois ?

Les versions américaine et russe divergent sur l'ampleur des livraisons. Donald Trump annonce plus de 300 000 tonnes « immédiatement », 500 000 tonnes en novembre et un million de tonnes ensuite. Il ajoute que la Russie livrera « dans un court délai » 3 millions de tonnes supplémentaires, « en fonction de l'état de ses raffineries ». Alexandre Novak décrit le même chiffre comme un rythme mensuel atteignable « à terme », sans date.

Le communiqué du Kremlin reste plus vague. Vladimir Poutine y affirme que la Russie a confirmé « sa disposition à fournir du pétrole et des produits pétroliers au marché américain et aux marchés mondiaux ». Son conseiller Iouri Ouchakov évoque des « initiatives économiques de grande ampleur, dont d'éventuelles livraisons de produits pétroliers russes ».

Le calendrier de Donald Trump totalise 4,8 millions de tonnes, soit environ 36 millions de barils sur la base de 7,45 barils par tonne de gazole. Le volume reste inférieur aux 100 millions de barils de stocks d'urgence que le G7 a décidé de libérer début octobre.

Des exportations russes tombées à 190 000 barils par jour

Les frappes de drones ukrainiens sur les raffineries ont conduit Moscou à interdire les exportations de gazole en juillet, selon AP. Fin septembre, le gouvernement russe a prolongé l'interdiction jusqu'à fin octobre. Michelle Wiese Bockmann, analyste de la société de renseignement maritime Windward, a présenté à Al Jazeera les données de l'outil de suivi Vortexa. Les exportations russes de diesel sont passées de 850 000 barils par jour au premier trimestre 2026 à 690 000 au deuxième, puis à 190 000 au troisième.

Neil Atkinson, ancien responsable de la division marchés pétroliers de l'Agence internationale de l'énergie (AIE), doute des volumes promis. « À très court terme, il est très difficile de voir comment la Russie peut livrer les volumes évoqués dans l'accord autrement qu'au détriment de son marché intérieur », a-t-il déclaré à Al Jazeera. Clayton Seigle, du Center for Strategic and International Studies, explique à l'agence AP que Moscou cherche à écouler son gazole d'été avant de produire les qualités d'hiver. Il estime les volumes insuffisants pour faire baisser sensiblement les prix aux États-Unis ou en Europe. Selon lui, l'accord « soulage Moscou de la pression sur ses recettes ».

Les marchés ont réagi dès vendredi soir. Le contrat à terme sur le gazole new-yorkais ULSD (Ultra Low Sulfur Diesel, gazole à très basse teneur en soufre) d'échéance novembre cotait 4,68 dollars le gallon en fin de séance électronique, 4,1 % sous la clôture de la veille, selon les cotations de CNBC. À Moscou, l'indice de la Bourse a testé les 2 400 points en séance du soir. Rosneft a gagné plus de 9 %, Lukoil 6 % et Gazprom Neft 5 %, selon Interfax.

Bruxelles, Berlin et Paris face à la dérogation américaine

Kaja Kallas, haute représentante de l'Union pour les affaires étrangères, a réagi samedi sur X. « Suspendre les sanctions sur le diesel russe offre à Moscou davantage de revenus pour faire la guerre. Ce n'est pas le moment de relâcher la pression sur la Russie, et l'Europe ne le fera pas », a-t-elle écrit. La Commission européenne a appelé à un cessez-le-feu protégeant les infrastructures énergétiques en Ukraine et en Russie.

Le porte-parole du gouvernement allemand, Stefan Kornelius, a indiqué que Berlin « prend acte » de la décision américaine. Le gouvernement allemand « maintient les décisions sanctionnant la Russie et travaille, conjointement avec ses partenaires européens, à de nouvelles sanctions », a-t-il ajouté. Samedi soir, l'Élysée n'avait pas commenté l'annonce américaine, selon l'AFP. Emmanuel Macron s'est entretenu le même jour avec Volodymyr Zelensky pour lui marquer la « solidarité » de la France « face aux attaques en cours ».

Les ministres des Affaires étrangères de l'Union se réunissent lundi 12 octobre à Luxembourg. Ils doivent adopter 1 646 nouvelles inscriptions sur les listes de sanctions, dont 1 569 visent 743 personnes et 826 entités liées à l'industrie militaire russe. Les 77 autres visent des acteurs des élections à la Douma, dont des candidats dans les territoires ukrainiens occupés.

L'opposition de Kiev et d'élus du Congrès

Volodymyr Zelensky a dénoncé l'accord dès vendredi. « Les cadeaux à Poutine n'apporteront ni la paix ni aucun bénéfice au monde civilisé », a écrit le président ukrainien. Donald Trump a répondu samedi en appelant l'Ukraine à changer de dirigeant. « Je leur suggère de trouver un nouveau dirigeant capable de conclure un accord », a-t-il déclaré à la Maison Blanche, selon l'agence AP.

Le représentant républicain Brian Fitzpatrick, coprésident du groupe parlementaire de soutien à l'Ukraine, veut forcer un vote à la Chambre sur un texte bloquant les achats de pétrole russe. Il compte passer par une pétition de décharge, une procédure qui contourne la direction de la Chambre si 218 élus la signent. Le républicain Don Bacon s'est engagé à signer, selon Axios. La Chambre ne votera pas avant les élections du 3 novembre. Un texte adopté par les représentants devrait encore passer au Sénat. Donald Trump conserve son droit de veto.

Le sénateur démocrate Richard Blumenthal estime l'accord « directement contraire à l'intention du Congrès » exprimée dans le Lindsey O. Graham Sanctioning Russia and Iran Act of 2026, promulgué trois semaines plus tôt. Cette loi autorise Donald Trump à imposer des droits de douane allant jusqu'à 100 % aux principaux acheteurs de pétrole et de gaz russes. « Je crains que la levée des sanctions sur le pétrole russe ne fasse que financer la machine de guerre du Kremlin », a écrit sur X le républicain Michael McCaul, selon CNBC.

À la pompe en France, un gazole russe toujours interdit

Le règlement européen de sanctions interdit l'importation de produits pétroliers russes depuis février 2023. Depuis le 21 janvier 2026, l'interdiction couvre les carburants raffinés à partir de brut russe dans des pays tiers, avec des exemptions pour les États-Unis, le Royaume-Uni, le Canada, la Norvège et la Suisse. La licence américaine ne modifie aucune de ces règles.

Le gazole se vendait en moyenne 2,35 euros le litre dimanche 11 octobre vers 10h20, selon le fichier officiel des prix des carburants du ministère de l'Économie, qui couvre 9 092 stations. Le sans-plomb E10 (essence contenant jusqu'à 10 % d'éthanol) s'affichait à 2,16 euros. Un effet sur ces prix passerait par le marché mondial du gazole, où toute cargaison russe supplémentaire s'ajoute à l'offre disponible pour les autres acheteurs. Michael Lynch, de l'Energy Policy Research Foundation, en doute. « Le pétrole sera simplement redistribué, cela ne changera pas vraiment le prix à l'échelle mondiale », a-t-il déclaré à AP.

Le calendrier des prochaines semaines

  • 12 octobre : réunion des ministres européens des Affaires étrangères à Luxembourg et adoption des 1 646 inscriptions.
  • Fin octobre : échéance de l'interdiction russe d'exporter du gazole, déjà allégée de 500 000 tonnes.
  • 3 novembre : élections de mi-mandat aux États-Unis, après lesquelles la Chambre pourra examiner la pétition de Brian Fitzpatrick.
  • Novembre et décembre : livraisons annoncées de 500 000 tonnes puis d'un million de tonnes, à comparer aux données de suivi des navires.
  • 7 avril 2027 : expiration de la licence générale 135.

Sources

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À propos de l'auteur

Emmanuel d'Ibelin

Rédacteur en chef, France Épargne

Emmanuel d'Ibelin dirige la rédaction de France Épargne. Juriste de formation, titulaire d'un master de droit des affaires, il analyse au quotidien les annonces des banques centrales, les évolutions réglementaires et les opportunités d'investissement pour les épargnants français.