Berlin valide une réforme de l'impôt sur le revenu à 10 milliards d'euros
Le gouvernement allemand a adopté ce 2 septembre 2026 la réforme de l'impôt sur le revenu portée par Lars Klingbeil. Elle promet 10 milliards d'euros d'allègements annuels d'ici 2028, financés en partie par une nouvelle tranche à 47 % au-dessus de 280 000 euros.
Le cabinet fédéral allemand a adopté ce mercredi 2 septembre 2026 le projet de loi de réforme de l'impôt sur le revenu défendu par le ministre des Finances Lars Klingbeil (SPD). Le texte, baptisé Einkommensteuerreformgesetz 2027, prévoit un allègement annuel d'environ 10 milliards d'euros une fois pleinement déployé en 2028. Il vise en priorité les ménages aux revenus modestes et intermédiaires ainsi que les familles avec enfants.
La mesure traduit en droit l'accord conclu début juillet par les dirigeants de la coalition entre l'Union conservatrice et le SPD. Klingbeil affirme reprendre ce compromis politique « eins zu eins », soit à l'identique. Fait inhabituel, le ministre était absent de la séance : immobilisé aux États-Unis après une avarie technique sur son avion gouvernemental au retour de la réunion des ministres des Finances du G20 en Caroline du Nord, il a donné sa conférence de presse depuis Greenville.
Ce que la réforme change concrètement
Le mécanisme repose sur un relèvement progressif du minimum vital exonéré, le Grundfreibetrag. Fixé à 12 348 euros en 2026, il passerait à 12 564 euros en 2027 puis à 12 900 euros en 2028. Le seuil d'entrée dans le taux marginal supérieur de 42 % recule quant à lui de 69 879 à 70 600 euros de revenu imposable, ce qui aplatit la pente du barème sur toute la zone comprise entre 17 800 et 70 600 euros.
Plusieurs abattements suivent la même trajectoire. La déduction forfaitaire pour frais professionnels des salariés, l'Arbeitnehmer-Pauschbetrag, monte de 1 230 à 1 430 euros dès 2027. Les allocations familiales progressent de 259 à 267 euros mensuels par enfant en 2027, puis à 272 euros en 2028. L'abattement pour enfant à charge suit, de 9 756 à 10 056 euros puis 10 236 euros.
Une disposition cible spécifiquement le travail posté et les métiers de service : le salaire horaire maximal ouvrant droit à l'exonération des majorations pour travail dominical et jours fériés grimpe de 50 à 75 euros. Le ministère des Finances chiffre le gain à 632 euros par an en 2028 pour un couple soignante et conducteur de bus percevant chacun 2 800 euros bruts mensuels avec deux enfants. Une personne seule gagnant 5 000 euros bruts mensuels récupérerait environ 192 euros.
Le financement pèse sur le haut du barème
La contrepartie se lit dans le traitement des très hauts revenus. La surtaxe dite Reichensteuer, qui porte le taux à 45 %, s'appliquera dès 250 000 euros de revenu annuel au lieu de 277 826 euros. Au-dessus de 280 000 euros, une seconde marche apparaît avec un taux inédit de 47 %, immédiatement surnommée Superreichensteuer. Ces deux mesures doivent rapporter environ trois milliards d'euros en 2028.
D'autres recettes complètent le montage. La déductibilité des travaux réalisés par des artisans tombe de 20 % à 15 % des dépenses, avec un plafond ramené de 1 200 à 900 euros. Le taux forfaitaire unique applicable aux emplois à faible rémunération, les fameux petits boulots déclarés, passe de 2 % à 5 % au 1er janvier 2027. Une fois ces contreparties déduites, l'allègement net revient à un peu plus de cinq milliards et demi d'euros selon le décompte rapporté par t-online, contre 10 milliards en brut.
Une réforme contestée jusque dans la coalition
L'opposition la plus vive n'est pas venue des bancs adverses mais du ministère de l'Économie, dirigé par Katherina Reiche (CDU). Dans une lettre adressée au ministère des Finances la veille du conseil, son secrétaire d'État Thomas Steffen a réclamé une compensation intégrale de la progression à froid, ce phénomène par lequel une hausse de salaire calquée sur l'inflation fait basculer le contribuable dans une tranche supérieure sans gain de pouvoir d'achat réel.
« Le gouvernement fédéral actuel serait le premier depuis 2015 à ne pas prévoir légalement une suppression complète de la progression à froid. Il en résulte une augmentation d'impôt déguisée liée à l'inflation. »
Thomas Steffen, secrétaire d'État au ministère fédéral de l'Économie
Klingbeil a réagi sèchement en marge du G20 : « Celui qui croit qu'il existe une opposition au sein du gouvernement se trompe. Au bout du compte, cela nuit à tout le monde. » Le ministère des Finances défend un « ausgleich partiel » de la progression à froid, ciblé sur les revenus faibles et moyens. Une compensation intégrale coûterait entre 15 et 20 milliards d'euros par an, une charge difficilement soutenable pour un budget fédéral déjà tendu. Le ministère de l'Économie a par ailleurs précisé avoir approuvé le texte lors de la concertation interministérielle.
Le patronat industriel a été plus direct. Holger Lösch, directeur général adjoint de la fédération BDI, juge le projet décevant sur le plan fiscal : « On ne peut pas parler d'un signal d'allègement perceptible pour les entreprises. C'est le contraire, des charges supplémentaires apparaissent. » L'Institut der deutschen Wirtschaft calcule que deux tiers de la charge additionnelle frapperaient des revenus d'entreprise plutôt que des salaires élevés classiques. Le taux marginal des sociétés de personnes atteindrait 49,585 %, quand les sociétés de capitaux verront leur imposition descendre vers 26 % en 2028 grâce à la baisse de l'impôt sur les sociétés. L'écart entre les deux formes juridiques se creuse au lieu de se réduire.
Du côté des contribuables, Reiner Holznagel, président de la fédération Bund der Steuerzahler, parle d'une liste toxique. L'expert fiscal Frank Hechtner, de l'université d'Erlangen-Nuremberg, met en garde contre des effets de bord : « Cela peut conduire à ce qu'existent en 2027 des configurations individuelles où les citoyens ont finalement moins de net dans leur poche qu'en 2026. »
Un signal budgétaire au moment où la BCE resserre
Le calendrier donne à ce texte une portée qui dépasse les frontières allemandes. La zone euro a vu son inflation harmonisée accélérer à 3,3 % en août 2026, contre 2,9 % en juillet, au plus haut depuis septembre 2023, sous l'effet d'une flambée des prix de l'énergie. Les marchés anticipent une hausse du taux de dépôt de la Banque centrale européenne à 2,5 % lors de la réunion du 10 septembre, ce qui constituerait le deuxième relèvement de l'année après celui de juin. Le rendement du Bund allemand à dix ans a franchi 3,3 % début septembre, un niveau inédit depuis mai 2011.
Berlin ajoute donc une impulsion budgétaire à un moment où la politique monétaire va dans le sens inverse. Le gouvernement Merz a déjà engagé un programme d'investissement massif, avec un fonds d'infrastructure et un desserrement du frein constitutionnel à l'endettement pour la défense. L'Allemagne reste toutefois convalescente : la Bundesbank table sur une croissance d'environ 0,6 % en 2026, la Commission européenne sur 0,6 % puis 0,9 % en 2027.
Ce que cela signifie pour l'épargnant français
Aucune conséquence directe pour les contribuables français, mais trois canaux méritent attention. Le premier tient à la conjoncture : la première économie de la zone euro soutient sa consommation intérieure, ce qui alimente indirectement le carnet de commandes des exportateurs français et la performance des fonds actions européennes détenus en assurance vie ou en plan d'épargne en actions.
Le deuxième concerne les taux. Un stimulus budgétaire supplémentaire dans un contexte inflationniste renforce les arguments des partisans d'un resserrement monétaire prolongé. Cela affecte la valorisation des fonds obligataires et le rendement servi par les fonds en euros, qui bénéficient mécaniquement d'obligations souveraines mieux rémunérées.
Le troisième relève de la comparaison des modèles. La réforme allemande déplace la charge vers le haut de la distribution des revenus tout en relevant le seuil d'entrée dans les tranches élevées pour les classes moyennes. Le débat français sur la progressivité et sur la fiscalité de l'épargne se nourrit régulièrement de ces arbitrages menés outre-Rhin.
Ce qu'il faut surveiller
- Le passage au Bundestag et au Bundesrat, où la chambre des Länder a déjà alerté sur le manque à gagner fiscal. La coalition vise une adoption avant la fin de l'année pour une entrée en vigueur au 1er janvier 2027.
- Le rapport sur la progression fiscale attendu à l'automne, que le ministère de l'Économie veut voir servir de base à un réajustement du barème.
- Les demandes de correction portées par l'Union sur le régime des sociétés de personnes, notamment le modèle optionnel et le dispositif de mise en réserve, jugés inutilisables en pratique par le BDI.
- La décision de la BCE du 10 septembre 2026 et le ton de la conférence de presse qui suivra.
Le conseil des ministres ne constitue que la première étape formelle. Klingbeil s'est dit ouvert à des ajustements parlementaires tout en posant une limite : « Mais l'argent doit d'abord être trouvé. » Les prochains mois de navette parlementaire diront si l'équilibre entre allègement et financement tient dans sa forme actuelle.
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