Géopolitique

Sanctions contre l'Iran : un raffineur de la Nièvre sur la liste noire américaine

Le Trésor américain a lancé lundi Operation Economic Outcast, qui étend les sanctions secondaires à cinq secteurs iraniens. Parmi près de 60 cibles figure un raffineur français de la Nièvre, qui dispose jusqu'au 23 octobre pour dénouer ses contrats.

Rédacteur en chef, France Épargne
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Visualisation abstraite de flux pétroliers interrompus par des barrières lumineuses, symbolisant les sanctions financières américaines contre l'Iran

Le Trésor américain a ouvert lundi 24 août un nouveau front économique contre l'Iran. Baptisée Operation Economic Outcast, la campagne annoncée par le secrétaire au Trésor Scott Bessent étend les sanctions dites secondaires à cinq secteurs entiers de l'économie iranienne. Parmi les cibles désignées le jour même figure une société française, La Nivernaise de Raffinage, installée à Prémery dans la Nièvre.

L'Office of Foreign Assets Control (OFAC), le bras armé du Trésor en matière de sanctions, indique avoir visé près de 60 entités, personnes et navires répartis dans plusieurs juridictions. La liste publiée lundi mentionne des sociétés et des ressortissants situés aux Émirats arabes unis, à Hong Kong, en Chine, à Singapour, en Suisse, en Turquie, en Inde, en Grèce et en France.

Cinq secteurs iraniens visés d'un seul coup

Le levier juridique tient en cinq déterminations sectorielles prises au titre du décret présidentiel 13902, signé le 10 janvier 2020. Elles couvrent les actifs numériques, la technologie, l'or, l'aviation et le transport maritime. L'OFAC peut désormais sanctionner toute personne, quelle que soit sa localisation, qui opère dans l'un de ces cinq secteurs de l'économie iranienne ou lui fournit des services.

Le Trésor décrit ces activités comme les béquilles d'une économie à bout de souffle : la cryptomonnaie pour contourner les circuits bancaires, l'or pour tenter de stabiliser le rial, l'aviation commerciale pour déplacer hommes et fonds, la marine marchande pour écouler le brut. Deux déterminations antérieures visaient déjà la finance et le secteur pétrolier et pétrochimique.

« Notre objectif est de couper chaque ligne de vie économique qui soutient ce régime tyrannique, jusqu'à ce que Téhéran se retrouve seul », a déclaré Scott Bessent lors d'une conférence de presse au Trésor.

Le secrétaire au Trésor a prévenu que toute entité facilitant le blanchiment pour le compte de l'Iran risquait d'être retirée du système du dollar, tout en évoquant une période de mise en conformité destinée, selon lui, à éviter de déstabiliser le système financier mondial. Il a ajouté s'attendre à l'annonce d'une sanction visant un grand établissement financier d'ici la fin de la semaine.

Un site de Prémery rattrapé par la liste noire

La Nivernaise de Raffinage SAS a son siège au 3 rue Auguste Lambiotte, à Prémery, dans la Nièvre. Immatriculée en juillet 2024 sous le numéro SIREN 931085575, elle relève du code d'activité 20.59Z et transforme des huiles alimentaires usagées ainsi que des corps gras d'origine animale ou végétale en esters méthyliques, la base des biocarburants et des biolubrifiants. Le registre national des entreprises la donnait toujours active lundi.

Son rattachement à l'Iran, selon l'OFAC, passe par sa chaîne de détention. L'agence la relie à Wellbred Trading SA, maison de négoce genevoise domiciliée 10 rue de Rive, elle-même reliée à Wellbred Capital Pte Ltd, à Singapour. Les trois sociétés ont été désignées lundi au titre du même décret 13902. Wellbred Trading avait racheté le raffineur nivernais en août 2024, en s'engageant à conserver les 35 salariés du site, et présentait alors l'opération comme son entrée sur le marché français des énergies renouvelables.

L'OFAC n'a pas rendu publics les éléments précis qui fondent cette désignation. Le communiqué du Trésor évoque de façon générale « un réseau de courtiers, de sociétés et de navires de la flotte fantôme opérant aux Émirats arabes unis, à Hong Kong, en Chine, à Singapour, en Suisse, en Europe et dans d'autres régions » pour transporter du pétrole iranien et en reverser les recettes à la force Qods des Gardiens de la révolution. Ni La Nivernaise de Raffinage ni Wellbred n'avaient réagi publiquement lundi soir.

Deux mois pour dénouer les contrats

L'OFAC a publié dans le même mouvement une licence générale, référencée AA, qui autorise les transactions ordinairement nécessaires au dénouement des opérations et au maintien des contrats en vigueur au 24 août 2026 impliquant La Nivernaise de Raffinage, ainsi que toute entité qu'elle détiendrait à 50 % ou plus. Cette autorisation court jusqu'au 23 octobre 2026 à 00h01, heure de la côte est des États-Unis. Signée par Bradley T. Smith, directeur de l'OFAC, elle laisse environ deux mois aux contreparties pour solder leurs engagements.

Une désignation de ce type produit des effets bien au-delà du territoire américain. Les banques européennes qui tiennent à conserver leur accès au dollar appliquent en pratique les listes de l'OFAC à leurs clients, y compris lorsque aucune transaction en dollars n'est en jeu. Un fournisseur, un assureur ou un transporteur français en relation avec le site de Prémery devra donc trancher avant l'échéance d'octobre.

Le pétrole recule, les Bourses restent prudentes

Les cours du brut ont pourtant reflué. Le Brent perdait 1,53 % à 92,95 dollars le baril et le brut léger américain 2,12 % à 85,21 dollars en cours de séance, les opérateurs prenant leurs bénéfices après deux semaines consécutives de hausse supérieure à 5 %. Le cabinet de données maritimes Kpler relevait que le nombre de navires franchissant le détroit d'Ormuz restait inférieur au quart de son niveau d'avant-guerre.

À Paris, le CAC 40 a terminé en repli de 0,37 % à 8 453,01 points, dans des volumes d'été. Le compartiment des énergies fossiles affichait la pire performance sectorielle européenne à mi-séance, en baisse de 0,9 %. Stellantis et Renault cédaient respectivement 2,2 % et 1,6 %. L'or gagnait 0,8 % à 4 640 dollars l'once, l'euro reculait à 1,1667 dollar et le Bund allemand à dix ans restait stable à 3,2563 %.

« Si l'embargo annoncé venait à être mis en place, l'offre de pétrole en provenance de la région diminuerait », observe Tamas Varga, analyste chez PVM, qui anticipe un renforcement du blocus naval américain et n'exclut pas des frappes iraniennes sur des installations pétrolières régionales.

Ce que cela change pour un épargnant français

Le canal principal reste l'énergie. La fermeture du détroit d'Ormuz depuis la fin février a interrompu le transit d'environ 20 millions de barils par jour, soit près du cinquième de l'offre mondiale. La Commission européenne a relevé en mai sa prévision d'inflation pour l'Union à 3,1 % en 2026, un point de plus qu'anticipé auparavant, et abaissé la croissance attendue à 1,1 % pour l'Union et 0,9 % pour la zone euro.

Cet écart pèse directement sur l'épargne de précaution. Le taux du livret A ressort à 1,7 %, très en deçà de la hausse des prix attendue dans l'Union cette année. Les fonds en euros de l'assurance vie subissent la même contrainte, avec un décalage lié au rythme de renouvellement de leurs portefeuilles obligataires.

Le deuxième canal tient au risque de conformité pour les entreprises cotées. Les cinq nouvelles déterminations élargissent le champ des activités susceptibles de déclencher une sanction secondaire, et le cas de Prémery illustre qu'un site industriel français peut s'y trouver exposé par son actionnariat. Les groupes de transport maritime, de négoce et d'aviation figurent parmi les plus concernés.

Le troisième canal touche les taux. Le rendement du Treasury à dix ans revenait à 4,7180 % lundi, tandis que les marchés attribuaient environ 40 % de probabilité à une hausse des taux de la Réserve fédérale lors de sa réunion du 16 septembre. Un baril durablement élevé complique la tâche des banques centrales des deux côtés de l'Atlantique et entretient la pression sur les rendements obligataires, donc sur le coût de la dette française.

Les limites de l'arme financière

Tous les spécialistes ne créditent pas la manœuvre d'un effet décisif. Alan Eyre, ancien diplomate américain qui a participé aux négociations sur le nucléaire iranien jusqu'en 2015, juge auprès de la radio publique NPR que Washington a déjà visé « les fruits à portée de main, ceux à mi-hauteur, ceux en haut de l'arbre, l'arbre lui-même », et estime qu'il n'existe plus de sanctions nouvelles réellement efficaces.

La Commonwealth Bank of Australia écrit dans une note publiée lundi qu'il reste difficile de dire si la stratégie d'isolement fonctionnera, et prévient qu'un succès américain augmenterait le risque d'une réponse violente de Téhéran. La banque situe le Brent entre 70 et 100 dollars jusqu'à la fin de l'année.

Côté iranien, la riposte annoncée demeure verbale à ce stade. Mohsen Rezaei, nouveau responsable de la sécurité nationale, a promis une réaction « sismique » et averti les États du Golfe qui s'associeraient aux restrictions. L'autorité iranienne du détroit a par ailleurs annoncé sur X son intention de saisir les navires ne respectant pas ses règles de transit. L'économie iranienne encaisse déjà une inflation proche de 90 % selon le centre statistique national, et le rial a franchi la barre des 2 millions pour un dollar.

À surveiller dans les prochains jours

Trois échéances méritent l'attention des investisseurs. La première est l'annonce, attendue d'ici la fin de la semaine selon Scott Bessent, d'une sanction visant un grand établissement financier : elle donnera la mesure réelle de la campagne. La deuxième est le discours de Kevin Warsh, président de la Réserve fédérale, vendredi à Jackson Hole. La troisième est l'échéance du 23 octobre pour les contreparties de La Nivernaise de Raffinage.

Les Nations unies ont de leur côté proposé leurs services. Le secrétaire général António Guterres s'est dit prêt lundi à faire surveiller le trafic maritime civil dans le détroit d'Ormuz, à condition que les belligérants l'acceptent.

Sources

  • OFAC, « Iran-related Designations; Updates to Iran-related General Licenses », liste SDN du 24 août 2026
  • Département du Trésor américain, « Treasury Launches Unprecedented Campaign Against Iranian Regime on Economic D-Day », 24 août 2026
  • OFAC, Iran General License AA relative à La Nivernaise De Raffinage SAS, 24 août 2026
  • Annuaire des entreprises, fiche LA NIVERNAISE DE RAFFINAGE SAS, SIREN 931085575, consultée le 24 août 2026
  • NPR, « Treasury Secretary Scott Bessent unveils new economic sanctions on Iran », 24 août 2026
  • CBS News, compte rendu de la conférence de presse de Scott Bessent, 24 août 2026
  • Al Jazeera, « Trump administration announces economic D-day sanctions on Iran », 24 août 2026
  • Reuters via Boursorama, points de marché du 24 août 2026, avec les analyses de Tamas Varga (PVM)
  • Zonebourse, clôture du CAC 40 du 24 août 2026
  • UPI, « Global oil prices fall ahead of Economic D-Day announcement on Iran », 24 août 2026, citant une note de la Commonwealth Bank of Australia et les données Kpler
  • Euronews, « US threatens Iran with economic D-Day as markets await sanctions announcement », 24 août 2026
  • Euronews, « EU cuts 2026 growth forecast as Strait of Hormuz crisis pushes inflation up », 21 mai 2026
  • Service Public, fiche Livret A, vérifiée le 1er août 2026
  • World Bio Market Insights, sur le rachat de La Nivernaise de Raffinage par Wellbred Trading, 8 août 2024

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À propos de l'auteur

Emmanuel d'Ibelin

Rédacteur en chef, France Épargne

Emmanuel d'Ibelin dirige la rédaction de France Épargne. Juriste de formation, titulaire d'un master de droit des affaires, il analyse au quotidien les annonces des banques centrales, les évolutions réglementaires et les opportunités d'investissement pour les épargnants français.

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