Data centers : 88,3 milliards annoncés en France, 18 GW en attente de raccordement
Le bilan Trendeo du premier semestre 2026 place les centres de données en tête des investissements annoncés en France, avec 88,3 milliards d'euros. Mais RTE recense près de 18 GW de demandes de raccordement, et les délais d'autorisation atteignent deux ans et demi avant le premier coup de pioche.
Les centres de données sont devenus, en six mois, la première destination du capital annoncé en France. Le bilan semestriel de l'emploi et de l'investissement publié le 24 août 2026 par le cabinet Trendeo chiffre à 209,6 milliards d'euros le montant des investissements annoncés dans le pays au premier semestre 2026. Les centres de données en captent 88,3 milliards et l'énergie 71,5 milliards, soit 76 % de l'ensemble à eux deux.
Le contraste avec le reste de l'économie française est frappant. Les annonces de créations d'emplois reculent à 57 521, contre 62 703 au premier semestre 2025 et une moyenne de 74 360 sur les premiers semestres depuis 2009. Le solde des usines tombe à moins 40, avec 51 ouvertures pour 91 fermetures. « C'est le plus faible nombre d'ouvertures jamais observé sur un premier semestre depuis le début de la série en 2009 », relève le bilan, qui précise que le déficit vient d'un tarissement des annonces de créations et non d'une vague de fermetures.
Un basculement assumé vers le numérique
David Cousquer, créateur et gérant de Trendeo, lit ces chiffres comme un changement de modèle plutôt que comme un accident de parcours. « Globalement, on a des industries et des secteurs traditionnels comme les services qui sont plutôt faibles et en difficulté, et une opportunité se dessine sur l'ensemble du numérique, notamment les datacenters, et l'énergie », résume-t-il auprès de Localtis.
« Il y a une opportunité de repositionnement à saisir. On a le choix de s'épuiser à relancer des filières sur lesquelles on est en grande difficulté (car l'énergie est chère, il y a la guerre en Ukraine et la concurrence chinoise) ou de profiter de cette opportunité et se repositionner dessus. »
David Cousquer, créateur et gérant de Trendeo
Le gisement d'annonces est réel. Le groupe japonais SoftBank s'est engagé à développer et exploiter jusqu'à 5 GW de capacités de calcul en France pour un montant pouvant atteindre 75 milliards d'euros, dont une première tranche de 45 milliards destinée à livrer 3,1 GW dans les Hauts-de-France d'ici 2031, sur les sites de Loon-Plage, du Bosquel et de Bouchain. L'opérateur Data4 a de son côté annoncé en juin un campus de 700 MW à Escaudain, dans le Nord, pour 5 milliards d'euros.
Pourquoi ces milliards embauchent si peu
La contrepartie de cette concentration se lit dans les statistiques d'emploi. Selon le détail du bilan Trendeo repris par la presse économique, le semestre ne dégage que 17 980 créations nettes, en recul de près de moitié sur un an, pour un montant d'investissements quatre fois supérieur à la moyenne semestrielle observée depuis 2009.
L'explication tient à la nature même de ces actifs. Interrogé par Localtis en juin, Yoann Ferron, spécialiste du recrutement technologique chez Randstad, chiffre le rapport entre puissance et effectifs : « on parle d'un ratio entre puissance de consommation et nombre d'emplois entre 0,2 et 0,3, ce qui correspond pour un centre de 100 MW de puissance à une trentaine d'emplois liés à l'exploitation ». Un campus de 700 MW mobilise donc, une fois en service, un effectif d'exploitation comparable à celui d'une plateforme logistique de taille moyenne.
La filière prise dans son ensemble pèse davantage. Le rapport de la commission des affaires économiques du Sénat du 25 février 2026 recense 300 sites en France, pour 715 MW de puissance installée et environ 50 000 emplois directs et indirects, ce qui place le pays au troisième rang européen derrière le Royaume-Uni et l'Allemagne, cette dernière alignant près de 1 000 MW.
Le réseau électrique fixe désormais le rythme
Entre l'annonce et la mise en service, un goulot d'étranglement s'est formé sur le réseau. RTE recensait en mai 2026 près de 18 GW de demandes de raccordement signées, correspondant à environ 80 projets, contre 5 GW et une quarantaine de projets fin 2024. La concentration géographique est extrême : environ 7 GW de capacité réservée en Île-de-France et 6 GW dans les Hauts-de-France.
Ces 18 GW ne se traduiront pas mécaniquement en mégawatts exploités. Le gestionnaire de réseau anticipe une consommation de ces installations comprise entre 15 et 20 TWh en 2030, soit environ 3 % de la consommation française d'électricité, puis entre 23 et 28 TWh en 2035. Le point de départ se situe autour de 10 TWh aujourd'hui, environ 2 % de la consommation nationale. Autrement dit, RTE table sur une montée en charge très progressive, étalée sur dix à quinze ans, loin du rythme suggéré par le volume des annonces.
Le rapport sénatorial de février chiffrait déjà les délais administratifs de 2 à 3 ans pour le permis de construire et l'autorisation environnementale, et de 5 à 7 ans pour le raccordement électrique.
Deux ans et demi avant le premier coup de pioche
Le sujet est remonté au premier plan lors de la publication des résultats semestriels du groupe Iliad, le 27 août 2026. La maison mère de Free a sécurisé deux sites français pour ses futurs centres de calcul dédiés à l'intelligence artificielle, dont l'ancienne centrale thermique EDF de Montereau-Vallée-de-la-Seine, en Seine-et-Marne : une vingtaine d'hectares, un raccordement pouvant atteindre 700 MW et un investissement estimé à environ 4 milliards d'euros.
Le foncier et l'électricité sont donc verrouillés. Reste le calendrier administratif. Son directeur général Thomas Reynaud concède que « c'est juste l'application de la loi, elle s'impose à tous », mais estime qu'« on peut regretter » de devoir compter « deux à deux ans et demi » avant de lancer la construction, même en l'absence de recours. Le décalage avec le cycle technologique de l'intelligence artificielle, qui se compte en mois, constitue le cœur de sa critique.
Les pouvoirs publics ont commencé à réagir. La loi de simplification de la vie économique, promulguée le 26 mai 2026, ouvre depuis fin mai le statut de projet d'intérêt national majeur aux datacenters de grande envergure, avec à la clé des procédures accélérées. Le Conseil constitutionnel a toutefois rappelé que ce statut ne modifie pas les conditions de fond auxquelles restent soumises les autorisations. En amont, France Datacenter et le groupe Iliad avaient remis le 12 mai 2026 à Anne Le Hénanff, ministre déléguée chargée du numérique, un rapport de 19 propositions demandant notamment un raccordement accéléré selon une logique de premier prêt, premier servi, et l'alignement de leur fiscalité électrique sur celle des industriels électro-sensibles.
Quand le juge administratif entre dans l'équation
La procédure accélérée ne met pas les projets à l'abri du contentieux. Le 10 juillet 2026, le juge des référés du tribunal administratif de Grenoble a suspendu, par une ordonnance numéro 2605946, le permis de construire d'un site de plus de 60 MW à Alixan, dans la Drôme, sur la zone d'activités de Rovaltain. Le recours avait été introduit par l'association Les Amis de la Terre France.
Le juge a retenu deux motifs : l'absence d'étude d'impact environnementale alors que les caractéristiques du projet l'imposaient, et l'impossibilité d'implanter des installations classées pour la protection de l'environnement sur la parcelle retenue au regard de son classement d'urbanisme. La suspension n'annule pas le permis, elle gèle le projet jusqu'au jugement au fond. La société Sesterce, porteuse du projet, a fait savoir fin juillet qu'elle se pourvoyait devant le Conseil d'État.
D'autres dossiers suivent la même trajectoire, de Rantigny dans l'Oise à Fouju en Seine-et-Marne, où l'opposition locale s'organise. Le Sénat avait pourtant rejeté, en février, une proposition de loi encadrant l'implantation de ces infrastructures, jugeant le cadre normatif existant déjà suffisant et estimant préférable de le stabiliser « pour rassurer et conforter les investisseurs qui ont besoin de visibilité et de sécurité juridique ».
Ce que cette concentration change pour un épargnant
Pour qui regarde le secteur depuis un portefeuille, l'enseignement du semestre tient en une phrase : le capital est engagé, le calendrier ne l'est pas. Un euro annoncé en 2026 ne devient un mégawatt facturé qu'après une séquence de permis, de raccordement et, désormais, de contentieux dont la durée cumulée dépasse fréquemment cinq ans. La question posée aux investisseurs porte moins sur la demande de calcul, difficilement contestable, que sur la capacité des porteurs de projets à convertir des réservations de capacité en actifs exploités.
Ce décalage se loge différemment selon le véhicule retenu, entre actions cotées, SCPI thématiques et fonds non cotés à horizon long, un arbitrage que détaille notre guide de l'investissement dans les data centers en France. Les supports cotés répercutent immédiatement un report de calendrier dans le cours ; les structures non cotées l'absorbent sur huit à douze ans, au prix d'une immobilisation du capital et d'une liquidité réduite.
Les prochains points de contrôle
- La décision du Conseil d'État sur le pourvoi de Sesterce, qui fixera la portée du contrôle environnemental sur les projets de grande puissance.
- Le taux de conversion des 18 GW de demandes de raccordement recensées par RTE en capacité effectivement mise en service, seul juge de la crédibilité des annonces.
- Le décret d'application instaurant le mécanisme d'éco-conditionnalité de l'accise sur l'électricité pour les sites les plus vertueux, mentionné comme en cours d'adoption par le rapport sénatorial de février.
- Le prochain bilan Trendeo, qui dira si la concentration observée au premier semestre relève d'un effet d'annonce ponctuel ou d'une tendance installée.
Sources
- Banque des Territoires, Localtis, 31 août 2026 : bilan Trendeo du premier semestre 2026
- RTE, l'essor des data centers en France
- Sénat, commission des affaires économiques, 25 février 2026
- Tribunal administratif de Grenoble, ordonnance du 10 juillet 2026
- Univers Freebox, 28 août 2026 : Iliad et les délais d'autorisation
- SoftBank Group, engagement de 5 GW de capacités en France