Banques centrales

Pari obligataire sur une hausse de la Fed : le rapport sur l'emploi du 5 juin sera le juge de paix

Les opérateurs obligataires intègrent désormais pleinement une hausse de taux de la Fed avant fin 2026, du jamais vu. Le rendement à deux ans grimpe à 4,14 %, son plus haut depuis février 2025. Le rapport sur l'emploi américain du 5 juin pourrait confirmer ou ébranler ce scénario.

Rédacteur en chef, France Épargne
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Visualisation abstraite de courbes de rendements obligataires ascendantes et de flux de données monétaires américains sur fond bleu profond et vert

Un revirement obligataire spectaculaire

Le marché obligataire américain vit une bascule rare. Après trois baisses de taux d'un quart de point l'an dernier, les opérateurs ne misent plus sur un assouplissement de la Réserve fédérale (Fed) : ils parient désormais sur une hausse. Les swaps adossés aux décisions de la banque centrale intègrent pleinement une remontée d'au moins 25 points de base d'ici la fin 2026, une première selon les données de marché compilées par Bloomberg.

Ce positionnement traduit une conviction inédite. Il y a trois mois encore, les marchés anticipaient deux baisses supplémentaires. Le rendement de l'emprunt du Trésor à deux ans, le plus sensible aux anticipations de politique monétaire, est monté à 4,14 % vendredi, son niveau le plus élevé depuis février 2025, soit près de 40 points de base au-dessus de la fourchette directrice actuelle de 3,50 % à 3,75 %. Le rendement à trente ans a brièvement touché 5,20 %, une première depuis 2007, avant de refluer vers 5,06 %.

Pourquoi les anticipations ont changé

Le déclencheur principal tient à l'inflation. L'attaque menée par les États-Unis et Israël contre l'Iran fin février a perturbé les exportations pétrolières au détroit d'Ormuz et provoqué une flambée des prix à la pompe. Cette poussée a relancé la plus forte vague inflationniste depuis 2023 : l'indice des prix à la consommation américain a atteint 3,8 % sur un an en avril, et l'enquête de l'université du Michigan a montré des anticipations d'inflation remontant à 4,8 % à un an au mois de mai.

Le contexte institutionnel a amplifié le mouvement. Kevin Warsh a prêté serment vendredi 22 mai comme dix-septième président de la Fed. Le gouverneur Christopher Waller a déclaré que la prochaine communication de la banque centrale devrait indiquer clairement qu'une baisse de taux n'est désormais pas plus probable qu'une hausse. Lors de la réunion d'avril, trois membres avaient déjà voté contre le maintien des taux, jugeant qu'il laissait entrevoir une baisse future.

« Les dernières déclarations de Waller confirment le virage restrictif de la Fed. Son analyse de l'inflation était restrictive sur toute la ligne. »

Krishna Guha, responsable de la stratégie économique et banques centrales chez Evercore ISI

Le rapport sur l'emploi, prochain test grandeur nature

Le scénario d'une hausse reste suspendu à la trajectoire du marché du travail. Le prochain rapport mensuel sur l'emploi américain est attendu le vendredi 5 juin à 14h30 (heure de Paris). Une stabilisation de l'emploi donnerait aux dirigeants de la Fed une raison de plus de déplacer leur attention vers les risques inflationnistes plutôt que vers le soutien à l'activité.

Le précédent rapport, publié le 8 mai, plaide déjà dans ce sens. L'économie américaine a créé 115 000 emplois non agricoles en avril, le taux de chômage restant stable à 4,3 %. Le salaire horaire moyen a progressé de 0,2 % sur le mois et de 3,6 % sur un an, légèrement en deçà des attentes. Un chiffre solide le 5 juin renforcerait le camp des partisans d'une remontée des taux ; une déception rouvrirait au contraire le débat sur le calendrier.

Des voix appellent à la prudence

Tous les intervenants ne valident pas l'ampleur du retournement. Plusieurs gérants rappellent que relever les taux constituerait une décision lourde, peu compatible avec une croissance modérée.

« Je continue de penser que le seuil pour relever les taux reste raisonnablement élevé. »

Chitrang Purani, gérant de portefeuille chez Capital Group

Du côté des stratégistes taux, le message se veut équilibré. Lawrence Gillum, stratégiste obligataire en chef chez LPL Financial, estime que « les chances d'une baisse de taux cette année, bien que toujours possibles, diminuent ». Neel Kashkari, président de la Fed de Minneapolis, a pour sa part résumé l'incertitude en jugeant que le prochain mouvement « pourrait être aussi bien une baisse qu'une hausse ». La prochaine décision de politique monétaire est attendue le 17 juin, avec un maintien des taux comme hypothèse centrale.

Ce que cela change pour l'épargnant français

Pour les détenteurs de patrimoine en France, l'enjeu dépasse les frontières américaines. Une remontée des rendements obligataires aux États-Unis pèse sur l'ensemble des marchés de taux mondiaux, soutient le dollar face à l'euro et influe sur les conditions de financement. Les fonds en euros des contrats d'assurance vie, majoritairement investis en obligations, profitent mécaniquement d'un environnement de taux plus élevés sur les nouvelles souscriptions, même si la revalorisation des stocks reste progressive.

À l'inverse, des taux durablement hauts pèsent sur la valorisation des actions de croissance et renchérissent le coût du crédit. Les arbitrages entre fonds en euros et unités de compte, comme le choix entre une exposition obligataire et une exposition actions, méritent d'être réexaminés à l'aune de ce nouveau régime de taux.

Ce qu'il faut surveiller

  • Le rapport sur l'emploi du 5 juin : un chiffre supérieur à 115 000 créations conforterait le scénario restrictif.
  • La réunion de la Fed du 17 juin et le ton de la communication sous la présidence de Kevin Warsh.
  • L'évolution du prix du pétrole, principal moteur de la poussée inflationniste actuelle.
  • Le rendement du Trésor américain à deux ans : un franchissement durable au-dessus de 4,15 % validerait les anticipations de hausse.

Conclusion

Le marché obligataire a basculé d'un scénario de baisses à celui d'une hausse imminente, porté par une inflation ravivée et un virage restrictif assumé de la Fed. Le rapport sur l'emploi du 5 juin agira en arbitre : il dira si cette conviction tient ou si elle s'avère prématurée. Pour l'épargnant, ce changement de régime invite à revisiter l'équilibre entre sécurité obligataire et exposition aux marchés actions.

Tags :

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À propos de l'auteur

Emmanuel d'Ibelin

Rédacteur en chef, France Épargne

Emmanuel d'Ibelin dirige la rédaction de France Épargne. Juriste de formation, titulaire d'un master de droit des affaires, il analyse au quotidien les annonces des banques centrales, les évolutions réglementaires et les opportunités d'investissement pour les épargnants français.

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