Géopolitique

Lukoil : la vente de 20 milliards de dollars d'actifs s'invite dans les négociations sur l'Ukraine

Vladimir Poutine a proposé le 5 septembre aux émissaires de Donald Trump de conclure la vente des actifs étrangers de Lukoil, selon le New York Times. Le consortium de Todd Boehly est en tête. La licence de l'OFAC expire le 22 octobre.

Rédacteur en chef, France Épargne
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Silhouette abstraite d'une raffinerie et de pipelines pris dans une couche de glace, symbole des actifs pétroliers de Lukoil bloqués à l'étranger

Les négociations entre Washington et Moscou sur la fin de la guerre en Ukraine portent aussi sur la vente des actifs internationaux de Lukoil, que les sanctions américaines bloquent depuis un an. Le New York Times l'a révélé samedi 3 octobre. Selon le quotidien, qui cite trois personnes au fait de la rencontre, Vladimir Poutine a soulevé le sujet le 5 septembre au Kremlin, face aux deux émissaires de Donald Trump, Steve Witkoff et Jared Kushner.

Le portefeuille en jeu comprend des champs pétroliers, des raffineries bulgare, roumaine et néerlandaise, ainsi que plus de 2 000 stations de carburant. Le Financial Times l'évalue à environ 20 milliards de dollars. Toute cession exige l'accord du Trésor américain et celui du Kremlin.

Le consortium de Todd Boehly en tête

D'après le New York Times, le groupe le mieux placé réunit l'investisseur américain Todd Boehly, ancien copropriétaire du club de football de Chelsea, deux groupes du Golfe ayant fait des affaires avec les familles de Jared Kushner ou de Steve Witkoff, et un organisme public américain. Le quotidien précise que Todd Boehly a versé 2 millions de dollars aux structures politiques soutenant Donald Trump.

Le Financial Times avait décrit ce consortium le 23 septembre. Il associe l'agence américaine de financement du développement (DFC), l'International Holding Company de Cheikh Tahnoun ben Zayed Al Nahyane, conseiller à la sécurité nationale des Émirats arabes unis, et la famille qatarie Al Khayyat. Le quotidien britannique estimait les discussions avec Lukoil à un stade avancé, sans accord signé.

Selon les sources du New York Times, Vladimir Poutine présente l'opération comme un moyen de montrer aux Russes qu'ils peuvent de nouveau commercer avec les Américains. Les deux émissaires y voient une façon d'améliorer la relation avec Moscou et de faire baisser les prix de l'énergie. Le journal indique n'avoir trouvé aucun élément montrant que Jared Kushner ou Steve Witkoff en tireraient un profit personnel. Selon sa représentante, Steve Witkoff « n'a aucun conflit d'intérêts et aucun intérêt financier dans cette affaire ». La Maison Blanche, le Trésor et Lukoil n'ont pas répondu aux demandes de commentaires, selon le Moscow Times.

L'accord avec Carlyle en attente depuis janvier

Le 22 octobre 2025, le Trésor américain a sanctionné Lukoil et Rosneft afin d'accroître la pression sur Moscou. Lukoil a perdu le contrôle de sa filiale Lukoil International GmbH le 21 novembre 2025. Dans ses comptes 2025, le groupe a ramené la valeur de cette participation à environ zéro et passé une dépréciation de 1 660 milliards de roubles, selon l'agence Interfax.

Le 29 janvier 2026, Lukoil a signé un accord non exclusif avec le fonds américain Carlyle pour céder l'essentiel de ce portefeuille, hors Kazakhstan. Le prix n'a pas été publié. Les analystes l'estimaient à 22 milliards de dollars. Avant Carlyle, Washington avait écarté l'offre du négociant Gunvor. Huit mois plus tard, l'opération attend toujours l'autorisation de l'Office of Foreign Assets Control (OFAC).

L'OFAC a publié le 18 septembre la licence générale 131J, valable jusqu'au 22 octobre 2026. Elle autorise les négociations et la signature de contrats conditionnels pour la vente de Lukoil International. Selon la foire aux questions de l'OFAC, elle « n'autorise pas les transactions visant à réaliser effectivement la vente » d'une entité ou d'un actif du groupe. Le Trésor prolonge ce régime de mois en mois depuis la fin 2025. Une licence distincte, la 128C, couvre les stations de carburant de Lukoil hors de Russie.

Trois raffineries européennes concernées

Le périmètre de Lukoil International touche le marché européen des carburants. Les principaux actifs en Europe sont les suivants, selon le recensement de Reuters de janvier :

  • Neftohim Burgas (Bulgarie) : 190 000 barils par jour, la plus grande raffinerie des Balkans. Depuis le 17 novembre 2025, un administrateur spécial nommé par Sofia la dirige.
  • Petrotel (Roumanie) : 48 600 barils par jour, adossée à plus de 300 stations de carburant dans le pays.
  • Zeeland (Vlissingen) : 45 % d'une raffinerie néerlandaise de 180 000 barils par jour dont TotalEnergies détient les 55 % restants.

Le groupe français a repris l'exploitation de la totalité de Zeeland, selon Reuters en février. TotalEnergies fournit l'ensemble du brut, couvre les coûts d'exploitation et récupère toute la production, tandis que Lukoil reste propriétaire de ses 45 %. Le pacte d'actionnaires prévoit ce montage jusqu'à la vente de la participation russe. TotalEnergies avait cédé cette part à Lukoil en 2009 pour environ 725 millions de dollars.

Hors d'Europe, le portefeuille comprend 75 % du champ irakien de West Qurna 2 ainsi que des participations en Égypte, au Ghana, au Nigeria et au Mexique. Selon le New York Times, Lukoil possède des raffineries dans six pays et des projets d'exploration et de production dans douze.

Le Brent à 102 dollars

Le Brent a terminé vendredi 2 octobre à 102,25 dollars le baril, selon Trading Economics. Les opérateurs réagissent aux informations sur des renforts militaires américains dans le Golfe et à la suspension des exportations chinoises de carburants pour octobre. Le G7 a annoncé cette semaine qu'il libérera jusqu'à 100 millions de barils de stocks d'urgence sur quatre mois.

Une levée des sanctions sur ces actifs augmenterait immédiatement leur valeur pour l'acheteur, note le New York Times.

Les conséquences pour les épargnants

Pour un épargnant français, le dossier concerne d'abord les valeurs pétrolières européennes détenues en direct dans un PEA ou via des fonds. Les sanctions contre Lukoil et Rosneft ont soutenu les marges de raffinage européennes, dont bénéficient des raffineurs comme TotalEnergies. Un retour des raffineries de Lukoil dans le circuit commercial normal pourrait peser sur ces marges.

La licence 131J de l'OFAC expire le 22 octobre. Le Trésor devra alors décider s'il la prolonge une nouvelle fois ou s'il autorise une vente. La publication éventuelle d'une licence spécifique au profit du consortium de Todd Boehly ou de Carlyle indiquerait quel acheteur l'administration retient. Les fonds investis en matières premières et en valeurs pétrolières restent sensibles aux annonces du Trésor sur ce dossier.

Sources

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À propos de l'auteur

Emmanuel d'Ibelin

Rédacteur en chef, France Épargne

Emmanuel d'Ibelin dirige la rédaction de France Épargne. Juriste de formation, titulaire d'un master de droit des affaires, il analyse au quotidien les annonces des banques centrales, les évolutions réglementaires et les opportunités d'investissement pour les épargnants français.