Immobilier

Incendies en Espagne : les propriétaires français face aux angles morts de l'assurance

Le feu d'Ávila est devenu le plus vaste jamais enregistré en Espagne, avec près de 50 000 hectares brûlés. Les mesures exceptionnelles annoncées à Paris s'arrêtent aux contrats français, alors que le Consorcio espagnol n'indemnise pas les dommages matériels des feux de forêt.

Rédacteur en chef, France Épargne
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Illustration abstraite du risque incendie pesant sur les résidences détenues à l'étranger, littoral méditerranéen stylisé et flux de chaleur

Le brasier parti le 22 juillet 2026 de Burgohondo, dans la province d'Ávila, est devenu le plus vaste incendie jamais enregistré en Espagne. Avec environ 50 000 hectares parcourus, il dépasse le feu d'août 2025 de Larouco, Quiroga et Oencia, qui avait détruit 37 765 hectares dans le nord ouest du pays. Pour les milliers de Français propriétaires d'un logement en Espagne, la semaine a révélé une réalité rarement anticipée : les mesures exceptionnelles annoncées par les assureurs français ne franchissent pas la frontière.

Un été de feux hors norme des deux côtés des Pyrénées

Les incendies qui touchent la Communauté de Madrid et les provinces d'Ávila et de Tolède ont parcouru plus de 77 000 hectares. Près de 100 000 personnes ont été évacuées ou confinées dans 46 communes, tandis que 41 axes routiers étaient fermés et que 1 500 militaires de l'unité espagnole d'intervention en cas de catastrophe étaient déployés. Depuis le 1er janvier, 153 000 hectares ont brûlé en Espagne, soit six fois la surface enregistrée sur la même période de 2025.

Le littoral n'a pas été épargné. Un feu déclaré le 25 juillet à Vall d'Uixó, dans la province de Castellón, a détruit environ 6 500 hectares le long d'un périmètre de 48 kilomètres et provoqué l'évacuation de plus de 16 000 personnes réparties dans 15 communes. Cette bande côtière concentre une part importante des résidences secondaires détenues par des non résidents.

En France, la situation n'est pas plus favorable : 115 000 hectares ont brûlé depuis le début de l'année, dont environ 42 000 pour le seul incendie du bassin d'Arcachon, en Gironde. Ce feu a détruit 240 maisons et provoqué l'évacuation de 220 000 personnes. Le ministre de l'Intérieur Laurent Nuñez a décrit un sinistre erratique et sans consistance, sans exclure une progression vers la métropole bordelaise. En cumulant les deux pays, plus de 300 000 personnes ont quitté leur domicile.

Les engagements pris à Paris ne valent que pour les contrats français

Le ministre de l'Économie Roland Lescure a annoncé le 27 juillet que le délai de déclaration des sinistres liés aux feux de Gironde, des Landes et du Var était repoussé au 31 août. Le droit commun, fixé par l'article L113-2 du Code des assurances, impose un délai minimal de cinq jours ouvrés. France Assureurs s'est engagée en parallèle à rembourser sur justificatifs les frais de relogement des personnes évacuées pendant trois semaines, y compris lorsque leur logement n'a subi aucun dommage matériel. La présidente de la fédération, Florence Lustman, réélue pour un troisième mandat en juin 2025, a assuré que les assureurs restaient pleinement mobilisés aux côtés des pouvoirs publics.

Ces engagements relèvent d'une démarche sectorielle française et s'appliquent à des contrats régis par le droit français. Une villa située à Castellón ou à Marbella et assurée auprès d'un assureur espagnol reste soumise à la loi 50/1980 sur le contrat d'assurance. Son article 16 fixe à sept jours le délai de déclaration du sinistre à compter du moment où l'assuré en a connaissance, sauf délai plus long prévu par la police. Aucune prolongation générale n'a été décidée à Madrid.

En Espagne, le Consorcio ne couvre pas les feux de forêt

Beaucoup de propriétaires étrangers croient bénéficier du filet de sécurité public espagnol. Le Consorcio de Compensación de Seguros, financé par une surprime prélevée sur chaque police, indemnise les risques dits extraordinaires, parmi lesquels les inondations exceptionnelles, les séismes, les tempêtes cycloniques atypiques ou le terrorisme. Les incendies de forêt ne figurent pas dans cette liste. Les dommages matériels causés aux habitations par les feux de Madrid et d'Ávila relèvent donc exclusivement des polices privées, selon les conditions propres à chaque contrat.

Le mécanisme français conduit au même résultat par une autre voie. Un feu de forêt ne donne jamais lieu à un arrêté de catastrophe naturelle, son origine étant presque toujours humaine, accidentelle ou volontaire. L'indemnisation repose sur la garantie incendie de la multirisque habitation, laquelle couvre les dommages directs, et selon les contrats certains dommages indirects comme les ouvertures brisées par les secours.

L'Unespa, la fédération espagnole des assureurs, rappelle qu'environ 85 % des garanties incendie analysées par le secteur relèvent de contrats habitation. Ces multirisques prennent en charge l'incendie et la fumée, mais aussi les frais d'extinction, le déblaiement, l'enlèvement des biens détruits et le remplacement des documents officiels partis en fumée, actes notariés ou pièces d'identité. L'indemnité ne peut toutefois excéder ni la valeur du bien détruit ni le plafond fixé au contrat.

Les assureurs espagnols ont activé leurs cellules de crise. Mapfre a recensé 25 000 clients assurés dans les zones touchées et 161 sinistres déclarés depuis le 15 juillet, majoritairement en habitation. Allianz a adressé plus de 50 000 messages dans les provinces concernées et créé un fonds de reconstruction, tandis que Línea Directa, Mutua et Occident ont ouvert des lignes téléphoniques dédiées et mobilisé des experts.

Capitaux garantis insuffisants et clauses d'inoccupation

Deux mécanismes propres au droit espagnol pénalisent particulièrement les propriétaires non résidents. Le premier est la règle proportionnelle de l'article 30 de la loi 50/1980 : lorsque la somme assurée est inférieure à la valeur réelle du bien au jour du sinistre, l'assureur indemnise dans la même proportion. Un dommage de 25 000 euros sur une maison déclarée aux deux tiers de sa valeur ne donne lieu qu'à environ 16 666 euros d'indemnité. Les parties peuvent écarter cette règle par accord exprès, mais rares sont les propriétaires éloignés qui réévaluent leur capital garanti après plusieurs années de hausse des prix.

Le second est la clause d'inoccupation. De nombreux contrats espagnols réduisent ou suspendent certaines garanties au delà de 30, 60 ou 90 jours consécutifs sans occupation, voire prévoient une résiliation après notification. Un logement occupé quelques semaines par an entre dans cette catégorie, et l'usage réel du bien doit être déclaré lors de la souscription. Une extension de villégiature accordée par un contrat français ne suffit pas : la multirisque habitation souscrite en France couvre les biens qui y sont désignés, pas une maison située hors du territoire. Cette accumulation de règles locales explique l'essor des contrats dédiés, à l'image de l'assurance des propriétés internationales, qui aligne les garanties sur la législation du pays de situation du bien et lève la limite de durée d'inoccupation.

Les Français restent des acheteurs actifs en Espagne

L'exposition ne se réduit pas. Selon la statistique registrale du Colegio de Registradores, les étrangers ont signé 24 791 acquisitions de logements en Espagne au premier trimestre 2026, soit 13,8 % des transactions résidentielles. Les acheteurs français représentent 1 272 opérations, à égalité avec les Roumains et 5,2 % du total étranger. La concentration géographique reste forte : les non résidents pèsent 44,6 % des ventes dans la province d'Alicante et 34,3 % dans celle de Málaga, deux zones méditerranéennes exposées au risque de feu.

Un déficit de couverture qui dépasse le cas espagnol

Le sujet dépasse la péninsule Ibérique. L'Autorité européenne des assurances et des pensions professionnelles (EIOPA) estime qu'environ un quart seulement des pertes causées par les événements extrêmes en Europe entre 1980 et 2024 était assuré. Son Eurobaromètre 2025 montre que 17 % des personnes interrogées déclarent détenir une couverture des dommages aux biens liés aux catastrophes naturelles. L'autorité identifie trois freins : un coût perçu comme excessif, un manque de lisibilité des garanties et l'anticipation d'une indemnisation publique.

Du point de vue des assureurs, le choc reste absorbable. Marcos Alvarez, directeur général de la notation des institutions financières chez Morningstar DBRS, juge que les feux actuels auront des conséquences gérables sur la qualité de crédit des grands assureurs européens diversifiés, à condition que les flammes n'atteignent pas les zones urbaines denses comme la périphérie de Bordeaux ou celle de Madrid. Le secteur européen affiche un ratio de solvabilité agrégé de 299 %, les assureurs non vie français ont clôturé 2025 sur un ratio combiné de 95,3 %, et le capital mondial de réassurance atteignait 790 milliards de dollars au premier trimestre 2026.

La facture reste inconnue. Les professionnels interrogés par l'AFP la disent hors norme, sans pouvoir chiffrer avant sept à dix jours après l'extinction des foyers, faute d'accès aux sites. Pour mémoire, les incendies de 2022 dans la même région de Gironde avaient parcouru environ 30 000 hectares pour un peu moins de 2 000 sinistres indemnisés et une charge inférieure à 80 millions d'euros. Les surfaces de 2026 sont supérieures d'un ordre de grandeur.

Ce qu'il faut surveiller

  • Les premières estimations de charge sinistres en France et en Espagne, attendues une fois les foyers maîtrisés.
  • La révision des capitaux garantis sur les résidences détenues à l'étranger, seule protection contre la règle proportionnelle espagnole.
  • L'éventuel durcissement tarifaire ou l'introduction de franchises spécifiques dans les zones classées à risque de feu.
  • Les travaux européens sur le déficit de couverture climatique, qui pourraient déboucher sur un cadre commun de gestion des catastrophes naturelles.

Sources

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À propos de l'auteur

Emmanuel d'Ibelin

Rédacteur en chef, France Épargne

Emmanuel d'Ibelin dirige la rédaction de France Épargne. Juriste de formation, titulaire d'un master de droit des affaires, il analyse au quotidien les annonces des banques centrales, les évolutions réglementaires et les opportunités d'investissement pour les épargnants français.

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