Faille Coldcard : plus de 5 200 portefeuilles bitcoin vidés en cinq jours
Une erreur de configuration introduite en mars 2021 dans le firmware des portefeuilles Coldcard a rendu prévisibles les clés privées de milliers d'utilisateurs. Galaxy Research recense plus de 5 200 adresses vidées depuis le 30 juillet 2026, soit environ 114 millions de dollars.
Un défaut de génération de nombres aléatoires introduit en mars 2021 dans le firmware des portefeuilles matériels Coldcard a permis à un attaquant de reconstituer hors ligne les clés privées de milliers de détenteurs de bitcoin. Depuis le 30 juillet 2026, quatre vagues de transferts ont vidé plus de 5 200 adresses, pour un total estimé à 1 816 bitcoins, soit environ 114 millions de dollars selon Galaxy Research.
L'épisode frappe le segment réputé le plus prudent du marché : celui des détenteurs qui gardent leurs clés sur un appareil déconnecté d'internet, précisément pour échapper au risque de faillite d'une plateforme. Coinkite, la société canadienne qui fabrique les Coldcard, a suspendu ses expéditions et détruit les unités encore en stock équipées du firmware défaillant.
Trois lignes de code, cinq ans de vulnérabilité
L'analyse technique publiée par les équipes d'ingénierie bitcoin de Block décrit un enchaînement de trois défaillances. La configuration de production des cartes Coldcard fixe à zéro le paramètre qui active le générateur aléatoire matériel de MicroPython, puisque Coinkite fournit sa propre couche logicielle pour piloter la puce. La bibliothèque libngu, elle, vérifie seulement que ce paramètre existe, sans contrôler sa valeur. Le test passe donc, et la compilation retient la solution de repli purement logicielle de MicroPython.
Ce générateur de repli s'initialise à partir de l'identifiant unique du microcontrôleur, de la valeur d'un compteur système et des registres d'horloge temps réel. Il ne collecte plus aucune entropie fraîche ensuite. Un attaquant capable de contraindre suffisamment ces trois valeurs peut reproduire la suite de nombres produite par l'appareil, en dériver les adresses correspondantes, puis les comparer aux données publiques de la chaîne de blocs.
Coinkite chiffre l'entropie réellement obtenue à environ 40 bits sur les Mk3 et 72 bits sur les Mk4, Mk5 et Q, contre 128 bits attendus pour une phrase de récupération de douze mots. Chaque bit manquant divise par deux l'effort de calcul nécessaire à un attaquant. Le code vulnérable remonte au 28 janvier 2021, la migration vers libngu au 1er mars 2021, et la version 4.0.0 du firmware qui embarque le défaut au 17 mars 2021.
Quatre vagues en cinq jours
La première salve a frappé le 30 juillet 2026. Les relevés initiaux faisaient état de 594 bitcoins retirés d'environ 500 portefeuilles entre 1 h 31 et 1 h 56 UTC. L'analyse complète a porté ce décompte à 1 082,65 bitcoins prélevés sur 1 196 adresses en 41 minutes, soit près de 70 millions de dollars.
Une troisième vague a ensuite retiré 208 bitcoins sur 1 912 adresses, avec des montants unitaires bien plus faibles, de l'ordre de 0,1 bitcoin par victime. Une quatrième séquence a démarré dans la nuit du 3 août, entre les blocs 960 778 et 960 792 : 218 transactions visant 462 adresses, à un rythme d'environ 14 balayages par bloc contre 0,3 en période normale.
Alex Thorn, responsable de la recherche chez Galaxy Research, a relevé une particularité de cette dernière séquence : l'attaquant a cette fois activé l'option de remplacement par des frais plus élevés. Les victimes qui surveillent la file d'attente des transactions disposent donc d'une fenêtre pour surenchérir et sauver leurs fonds.
Le chercheur précise que ses conclusions reposent sur la reconnaissance de motifs de transactions et privilégient la rapidité sur la confirmation. Galaxy avertit également que rien n'établit que toutes les vagues émanent du même opérateur, et qu'aucune vérification informatique ne confirme que chaque adresse balayée provenait bien d'un firmware défaillant. Environ 600 adresses soupçonnées d'appartenir à l'attaquant ont été signalées aux enquêteurs fédéraux américains.
Quels appareils sont concernés
L'avis de sécurité de Coinkite, mis à jour le 1er août 2026, vise les phrases de récupération créées sur les Mk2 et Mk3 avec les versions 4.0.1 à 4.1.9, sur les Mk4 et Mk5 antérieures à la version 5.6.0, et sur les Q antérieures à la version 1.5.0Q. Les modèles Tapsigner, Opendime et Satscard reposent sur une autre base de code et échappent au problème, tout comme les firmwares antérieurs à la version 4.0.0.
Deux situations protègent l'utilisateur. La première : avoir complété la génération de la phrase par au moins 50 lancers de dés équitables et privés. La seconde : avoir ajouté une phrase de passe longue et unique en complément de la phrase de récupération. Coinkite recommande malgré tout de migrer vers une nouvelle phrase dès que possible.
Installer le correctif ne répare pas une phrase déjà créée. Le firmware corrigé sécurise uniquement les phrases générées après la mise à jour. Les fonds existants doivent être transférés vers un portefeuille reconstruit de zéro, sur un appareil à jour.
Les bitcoins repartent vers les plateformes
La réaction du marché a inversé le réflexe observé après la faillite de FTX. Le 31 juillet, les plateformes centralisées ont enregistré 11 163 bitcoins d'entrées nettes, dirigées principalement vers Binance, River, Kraken et OKX. River, spécialiste américain des services financiers en bitcoin, a déclaré à elle seule 3 679 bitcoins reçus sur la journée. Les dépôts inférieurs à 10 bitcoins ont atteint 7 300 unités sur la seule journée, un plus haut depuis le 6 février.
Les petits porteurs de bitcoin n'avaient pas déplacé un tel volume en une seule journée depuis l'effondrement de FTX.
Julio Moreno, responsable de la recherche chez CryptoQuant
Les transferts de moins d'un bitcoin ont totalisé 39 600 unités le vendredi, un niveau proche des 39 900 enregistrées le 16 novembre 2022, au plus fort de la débâcle FTX. Le nombre d'adresses actives est passé de 645 000 le 30 juillet à près d'un million le lendemain. Le cours du bitcoin, lui, est resté proche de 63 000 dollars, sans décrochage marqué.
La garde des actifs numériques en question
Le débat qui suit oppose deux lectures. Pour Lorenzo Valente, directeur de la recherche sur les actifs numériques chez ARK Invest, l'arbitrage rendu par les particuliers est perdant : les consommateurs ont échangé un risque de contrepartie contre un risque logiciel, un risque matériel, un risque de chaîne d'approvisionnement, un risque d'hameçonnage, un risque de sauvegarde et la possibilité de tout perdre sur une seule erreur. Nick Neuman, directeur général de Casa, vise la parade des dés : « on ne peut pas demander aux gens de lancer des dés pour être en sécurité, c'est rédhibitoire pour 99 % des utilisateurs ».
La lecture inverse refuse d'imputer l'incident au principe même de la détention en propre. Andrew Lazutkin, directeur technique de Tangem, y voit surtout une leçon sur les audits : un firmware ouvert ne doit pas être automatiquement assimilé à une meilleure sécurité. Nick Percoco, directeur de la sécurité de Kraken, propose une réponse opérationnelle : soumettre les firmwares de production à des tests indépendants vérifiant que la source d'aléa approuvée est bien celle réellement employée lors de la création des secrets. Il relève que les certifications existantes, y compris la CSPN française délivrée par l'agence nationale de la sécurité des systèmes d'information, ne contrôlent pas systématiquement ce point, alors qu'un module cryptographique destiné aux paiements ne peut être commercialisé sans validation en laboratoire.
Ce que cela change pour les épargnants français
L'exposition directe reste limitée. Le baromètre annuel de l'ADAN, réalisé en janvier 2026 auprès de 2 000 personnes âgées de 18 ans et plus, situe la détention d'actifs numériques autour de 11 % de la population française, avec un profil dominant de petits portefeuilles : 80 % des détenteurs déclarent moins de 5 000 euros. Surtout, 66 % d'entre eux confient la conservation à une plateforme centralisée, contre 23 % qui gardent leurs clés sur un appareil personnel. La très grande majorité des épargnants français concernés se situe donc hors du périmètre de cette faille.
Pour les autres, la question de la couverture se pose autrement. Le règlement européen MiCA, qui encadre les marchés d'actifs numériques, impose aux prestataires agréés exerçant la conservation pour compte de tiers une ségrégation comptable et juridique des avoirs de leurs clients, un plan de liquidation ordonnée et une responsabilité en cas de perte. Aucun mécanisme équivalent ne protège le détenteur qui assure seul la garde de ses clés : la perte est définitive, et l'offre d'assurance destinée aux particuliers reste étroite et plafonnée.
Le choix ne se résume donc pas à un arbitrage entre confiance et méfiance. Il porte sur la nature du risque accepté : un risque de contrepartie encadré par un texte européen et un agrément délivré par l'Autorité des marchés financiers d'un côté, un risque technique intégralement supporté par l'épargnant de l'autre.
Ce qu'il faut surveiller
- Le décompte final. Les estimations restent provisoires et reposent sur la seule lecture de la chaîne publique, sans confirmation que chaque adresse touchée provenait d'un appareil vulnérable.
- Le comportement de l'attaquant, qui détenait encore les fonds prélevés au moment de la quatrième vague, sans tentative visible de conversion.
- La durabilité des flux vers les plateformes. Un retour prolongé vers les conservateurs professionnels et les fonds indiciels cotés modifierait la structure de détention du bitcoin.
- La réponse des certificateurs. L'ajout d'une vérification de la source d'aléa aux référentiels d'évaluation constituerait le principal enseignement durable de l'affaire.
Une leçon sur le hasard, pas sur la cryptographie
La faille ne remet pas en cause la solidité cryptographique du bitcoin. Elle rappelle que la sécurité d'un portefeuille tient d'abord à la qualité du hasard qui a servi à fabriquer sa clé, une opération invisible pour l'utilisateur et rarement contrôlée par les certifications. Pour un épargnant concerné, la conclusion pratique tient en une vérification : identifier le modèle et la version de firmware ayant servi à générer sa phrase de récupération, puis migrer sans attendre si cette version figure dans la liste publiée par le fabricant.
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