Santé : 1,4 milliard d'euros de remboursements basculent vers les mutuelles en 2027
Cinq projets de décret abaissent la part remboursée par l'Assurance maladie sur le dentaire, les dispositifs médicaux, les transports sanitaires et certains médicaments. Environ 1,4 milliard d'euros basculeraient vers les complémentaires au 1er janvier 2027.
Le gouvernement a transmis fin juillet 2026 aux organismes complémentaires cinq projets de décret qui redessinent la frontière entre l'Assurance maladie obligatoire et les mutuelles. L'ensemble représente 2,15 milliards d'euros d'économies attendues sur l'exercice 2027, dont environ 1,4 milliard correspond non pas à une dépense supprimée mais à une dépense déplacée vers les complémentaires santé.
Le calendrier de cette annonce lui donne un relief particulier. Elle intervient au moment précis où le Conseil d'État vient de renvoyer au Conseil constitutionnel la contestation du gel des cotisations imposé aux mêmes organismes pour 2026. Les complémentaires se retrouvent donc sommées d'absorber une charge supplémentaire l'année prochaine, alors que leur capacité à en répercuter le coût cette année reste juridiquement indéterminée.
Quatre postes de soins moins bien pris en charge
Quatre des cinq textes modifient le taux de participation de l'Assurance maladie. Le cinquième porte sur le plafond annuel des franchises médicales et des participations forfaitaires. Les patients en affection de longue durée conservent une prise en charge intégrale pour les soins liés à leur pathologie.
- Soins dentaires : la part de l'Assurance maladie passerait de 60 % à 50 %. Elle était déjà descendue de 70 % à 60 % en 2023.
- Dispositifs médicaux : de 60 % à 50 %.
- Transports sanitaires : de 55 % à 50 %, sur des remboursements déjà amputés d'une franchise de 4 €.
- Médicaments à service médical rendu faible : le taux tomberait de 15 % à 5 %. Pour les produits à service médical rendu modéré, il reculerait de 30 % à 15 %.
Le relèvement des tickets modérateurs sur les trois premiers postes est chiffré à 1 100 millions d'euros, intégralement transférés aux organismes complémentaires. Le volet médicaments y ajoute 300 millions. La cinquième mesure, le doublement de 100 € à 200 € du plafond annuel des franchises et participations forfaitaires, rapporte 750 millions mais suit une logique différente : les contrats responsables, qui couvrent plus de 95 % du marché, ont l'interdiction de rembourser ces sommes. Ce montant pèse donc directement sur le porte-monnaie des assurés.
Un gel de cotisations suspendu à une décision d'automne
La séquence juridique en cours complique singulièrement la lecture. L'article 13 de la loi de financement de la Sécurité sociale pour 2026, la loi n° 2025-1403 du 30 décembre 2025, dispose que « pour l'année 2026, le montant de ces cotisations ne peut être augmenté par rapport à celui applicable pour l'année 2025 ». La disposition, issue d'un amendement du député socialiste Jérôme Guedj, accompagnait une contribution exceptionnelle de 2,05 % assise sur les cotisations santé.
Le 24 juillet 2026, le Conseil d'État a estimé que les griefs soulevés contre ce texte présentaient un caractère sérieux et a renvoyé la question prioritaire de constitutionnalité déposée par la Mutualité Française et France Assureurs. La haute juridiction retient trois angles d'examen : la liberté d'entreprendre, la liberté contractuelle et le droit au maintien de l'économie des conventions légalement conclues. Le Conseil constitutionnel dispose de trois mois pour se prononcer, soit une décision attendue d'ici la fin octobre 2026.
Cette échéance tombe après le dépôt du projet de loi de financement de la Sécurité sociale pour 2027. Le législateur devra donc arbitrer les transferts de l'an prochain sans savoir si l'outil de blocage tarifaire utilisé cette année survivra au contrôle de constitutionnalité.
Le gel de 2026 largement contourné
Sur le terrain, l'interdiction s'est heurtée à la pratique. Une enquête de Que Choisir Ensemble publiée le 28 avril 2026 a rassemblé 4 271 témoignages entre le 23 janvier et le 20 mars. Parmi les répondants, 98,52 % déclarent avoir subi une augmentation malgré la loi. Sur les 3 067 réponses exploitables pour le calcul, la hausse moyenne atteint 106,21 € par an, avec une médiane de 56,50 €. L'âge moyen des personnes interrogées s'établit à 66 ans, les retraités finançant seuls leur couverture, sans participation patronale.
L'association a mis en cause l'absence de contrôle et de sanction. Les organismes complémentaires, eux, avaient dénoncé dès l'automne un dispositif inapplicable et contraire à la Constitution, et maintenu les revalorisations déjà notifiées. La Mutualité Française chiffre la progression 2026 à 4,3 % sur les contrats individuels et 4,7 % sur les contrats collectifs.
Les complémentaires contestent la méthode
La fédération mutualiste, qui rassemble près de cinq cents organismes, avait déjà pris position lors de son assemblée générale du 25 juin 2026 à Paris contre tout nouveau transfert. Son président Éric Chenut a réagi aux projets de décret sans détour.
« Les mesures paramétriques annoncées reposant principalement sur des transferts de charges et une hausse de la contribution des ménages ne permettront pas de répartir équitablement les efforts attendus par le Gouvernement, ce que l'on ne peut que regretter pour les assurés sociaux en général et nos adhérents en particulier »
Éric Chenut, président de la Mutualité Française
La Fédération des institutions paritaires de protection sociale a formulé la même alerte du côté des contrats d'entreprise, jugeant que ces transferts viendraient « alourdir les cotisations des salariés et le coût pour les entreprises à compter du 1er janvier 2027 ». Selon la Mutualité Française, l'addition des mesures représente un basculement compris entre 1,5 et 1,7 milliard d'euros à cette même date, estimation supérieure au chiffrage gouvernemental.
La ministre de la Santé, des Familles, de l'Autonomie et des Personnes handicapées, Stéphanie Rist, conteste l'automatisme de la répercussion.
« La répercussion sur le prix d'une mutuelle ou d'une complémentaire n'est pas automatique »
Stéphanie Rist, ministre de la Santé, des Familles, de l'Autonomie et des Personnes handicapées
La ministre a toutefois reconnu ne pas pouvoir imposer à ce stade un nouveau blocage tarifaire aux organismes complémentaires. L'argument des pouvoirs publics repose sur l'ampleur des réserves du secteur et sur la concurrence entre acteurs, censée limiter la translation intégrale du surcoût.
Une équation budgétaire qui explique la manœuvre
Le contexte financier éclaire ces arbitrages. La branche maladie a terminé 2025 sur un déficit de 15,9 milliards d'euros, dans un solde global de la Sécurité sociale négatif de 21,6 milliards. La prévision 2026 porte le déficit d'ensemble à 23,2 milliards. L'objectif national de dépenses d'assurance maladie a été fixé à 274,4 milliards d'euros pour 2026, en progression de 3,1 %.
Face à cette trajectoire, le déplacement d'une fraction de la dépense vers les complémentaires produit un effet comptable immédiat sur le solde public sans réduire le coût réel des soins. Les données de la Direction de la recherche, des études, de l'évaluation et des statistiques situent la part des organismes complémentaires à 12,8 % de la consommation de soins et de biens médicaux en 2024, soit 32,5 milliards d'euros, tandis que le reste à charge des ménages représente 7,8 %, ou 292 € par habitant et par an.
Ce que les ménages doivent anticiper
Pour les assurés, le point d'attention se déplace vers les garanties. Un contrat qui rembourse le ticket modérateur à 100 % de la base de remboursement absorbera mécaniquement la hausse et la traduira dans la cotisation de l'année suivante. Un contrat d'entrée de gamme, plafonné en pourcentage, laissera au contraire apparaître un reste à charge nouveau sur les soins dentaires courants et les dispositifs médicaux. Examiner la nature réelle des garanties d'une mutuelle santé devient plus déterminant que la comparaison des seules cotisations affichées.
Les postes les plus exposés se dessinent déjà : soins dentaires hors panier 100 % Santé, appareillages et dispositifs médicaux, transports programmés. Les retraités, dont la cotisation n'est adossée à aucune participation employeur, cumulent l'exposition la plus forte. Les salariés couverts par un contrat collectif verront pour leur part l'ajustement arriver par la négociation de branche ou d'entreprise, avec un partage de la hausse entre employeur et salarié.
Les échéances à suivre
Trois rendez vous structureront la rentrée. La décision du Conseil constitutionnel sur le gel 2026, attendue d'ici fin octobre, déterminera si le législateur peut encore recourir à cet instrument. La publication définitive des décrets, après avis de l'Union nationale des organismes complémentaires d'assurance maladie, fixera les taux effectivement retenus, qui peuvent différer des projets soumis à consultation. Le projet de loi de financement de la Sécurité sociale pour 2027, enfin, précisera si la contribution exceptionnelle de 2,05 % est reconduite, hypothèse qui porterait l'effort demandé au secteur au delà de trois milliards d'euros.
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