Innovations

Tokenisation : BNY porte sur blockchain 8 600 milliards de registres de fonds

BNY a ouvert le 29 juillet une activité de teneur de registre sur blockchain adossée à 8 600 milliards de dollars d'actifs administrés. Trois jours plus tard, la Banque des règlements internationaux publiait les résultats d'un test de monnaie tokenisée mené avec la Banque de France.

Rédacteur en chef, France Épargne
9 min de lecture822 vues
Visualisation abstraite d'un registre financier fragmenté en blocs numériques reliés par des flux de données, illustrant la tokenisation des fonds

La tokenisation des actifs financiers a quitté le stade du démonstrateur. En quatre jours, entre le 29 juillet et le 1er août 2026, quatre annonces convergentes ont déplacé le sujet du laboratoire vers la production industrielle : la plus grande banque dépositaire du monde a ouvert un registre de fonds sur blockchain, un gérant britannique a lancé un fonds obligataire dont le registre légal est la chaîne elle même, la banque centrale irlandaise a validé une structure de fonds tokenisée sur blockchain publique, et la Banque des règlements internationaux a fait circuler de la vraie monnaie tokenisée entre vingt huit institutions.

Pour les épargnants français, aucune de ces briques n'est directement accessible aujourd'hui. Elles déterminent pourtant le calendrier auquel les fonds monétaires, obligataires et immobiliers distribués en France pourront un jour se régler en continu plutôt qu'en deux jours ouvrés.

BNY ouvre son registre de fonds à la blockchain

Le 29 juillet 2026, BNY a annoncé le lancement de capacités de teneur de registre numérique destinées aux fonds nativement numériques, conçues pour fonctionner sur plusieurs juridictions et plusieurs blockchains. L'établissement administre aujourd'hui 8 600 milliards de dollars d'actifs répartis sur 7,6 millions de comptes d'investisseurs au titre de cette activité, et conservait 59 400 milliards de dollars d'actifs au 31 mars 2026.

Les trois premiers utilisateurs annoncés sont BNY Investments Dreyfus, Baillie Gifford et BlackRock. La fonction visée est la moins visible et la plus structurante de l'industrie : la tenue du registre des porteurs, qui détermine qui détient quelle part et conditionne chaque souscription et chaque rachat.

« Ces capacités représentent la prochaine étape de l'administration de fonds, en associant la même rigueur opérationnelle, la même transparence et la même confiance que les services traditionnels à l'innovation des marchés numériques. »

Carolyn Weinberg, directrice produits et innovation de BNY

Emily Portney, responsable mondiale des services aux actifs, décrit une « plateforme mondiale et évolutive qui intègre la tokenisation, la distribution et la conservation ». Elle a toutefois précisé au Financial Times que le système traditionnel resterait exploité en parallèle, et que des milliers de milliards de dollars continueraient de transiter par les tuyaux existants. La bascule est ouverte, elle n'est pas générale.

Un fonds dont le registre légal est la chaîne

Le premier client de cette infrastructure illustre le changement de nature. Baillie Gifford, gérant écossais fondé en 1908, a lancé le Baillie Gifford Enhanced Yield Fund, identifié par le symbole BAGEY. Il s'agit d'une société d'investissement à capital variable de droit britannique, agréée par la Financial Conduct Authority, avec NatWest Trustee and Depositary Services comme dépositaire. Le portefeuille est composé d'obligations d'entreprises cotées de maturité courte, pour un rendement visé d'environ 7 %.

Annoncé le 22 juin 2026 et opérationnel sur Solana le 30 juillet, le fonds est également émis sur Ethereum. Les souscriptions et les rachats se règlent en USDC, et l'accès reste réservé aux investisseurs éligibles du Royaume Uni, de Suisse et des îles Caïmans.

« Ce n'est pas un jeton posé au dessus d'un fonds. C'est un fonds émis sur la chaîne, la blockchain servant de registre de référence. »

Theo Golden, responsable des actifs numériques et de la tokenisation chez Baillie Gifford

La distinction n'est pas cosmétique. La grande majorité des produits tokenisés existants sont des certificats numériques adossés à un registre juridique tenu hors chaîne. Ici, le jeton constitue le titre de propriété. Le revers est apparu dès les premières heures : un jeton portant le sigle BAGEY est apparu sur Solana sans lien vérifié avec le produit régulé, rappelant que l'accès permissionné reste la seule protection sérieuse contre l'usurpation.

Dublin crée le précédent réglementaire européen

L'événement le plus lourd de conséquences pour l'Union européenne s'est produit le même jour à Dublin. Aviva Investors a lancé le 29 juillet une classe de parts tokenisée de son fonds monétaire libellé en dollars, de droit irlandais, créé en 2020. La classe fonctionne sur le XRP Ledger, avec Ripple comme partenaire technologique, BNY Mellon pour la conservation des actifs sous jacents, Komainu pour la conservation des actifs numériques et Licuido pour l'infrastructure de tokenisation.

La Banque centrale d'Irlande a approuvé cette classe de parts. C'est la première fois qu'un grand régulateur de l'Union valide une structure de fonds tokenisée reposant sur une blockchain publique. Les sociétés de gestion domiciliées en Irlande ou au Luxembourg disposent désormais d'un modèle éprouvé plutôt que d'un cadre théorique, ce qui raccourcit sensiblement le délai d'imitation.

La Banque de France au coeur du test de la BRI

Le 30 juillet, le projet Agorá de la Banque des règlements internationaux est passé à la monnaie réelle. Selon la BRI, vingt huit institutions financières et banques centrales d'Asie, d'Europe et d'Amérique du Nord ont exécuté des transactions pour un montant total d'environ 800 000 francs suisses, réparties sur 17 scénarios dont les montants unitaires allaient de 9 000 à 125 000 francs suisses. Six devises étaient mobilisées : dollar, euro, livre sterling, yen, franc suisse et won coréen. CoinDesk rapporte un délai de règlement moyen proche de 80 secondes, contre plusieurs jours pour un virement transfrontalier classique.

Agorá réunit huit banques centrales, dont la Banque de France qui y représente l'Eurosystème, et plus de quarante institutions financières rassemblées par l'Institute of International Finance. Le prototype avait été dévoilé le 27 mai 2026. L'expérimentation combine dépôts bancaires tokenisés et réserves de banque centrale tokenisées sur un registre partagé, c'est à dire l'actif de règlement qui manque encore aux fonds tokenisés pour fonctionner sans passer par un stablecoin privé.

Un marché encore modeste

L'enthousiasme institutionnel ne doit pas masquer les ordres de grandeur. Au 2 août 2026, la plateforme de suivi rwa.xyz recensait 37,23 milliards de dollars d'actifs du monde réel tokenisés hors stablecoins, en progression de 1,41 % sur trente jours, pour 1 188 actifs référencés. Les bons du Trésor américain restent la catégorie dominante, autour de 15,9 milliards de dollars début juillet. Rapporté aux encours mondiaux de la gestion collective, le segment reste marginal.

Le calendrier américain fournit le prochain jalon. La Depository Trust and Clearing Corporation exécute depuis la mi juillet des transactions en production limitée sur des actions du Russell 1000, des ETF indiciels et des bons du Trésor, avec un lancement commercial visé en octobre 2026 et plus de cinquante établissements participants, parmi lesquels BlackRock, Goldman Sachs, JPMorgan, Circle et Ondo Finance. Le programme s'appuie sur une lettre de non action délivrée par la SEC le 11 décembre 2025 pour une durée de trois ans.

La place de Paris attend son rapport

La France a pris date sans avoir encore livré. Le 12 mars 2026, l'Autorité des marchés financiers, la Banque de France et la direction générale du Trésor ont lancé un groupe stratégique de place dédié à l'innovation et à la tokenisation, coordonné par Denis Beau, premier sous-gouverneur de la Banque de France, Christophe Bories, chef du service du financement de l'économie à la direction générale du Trésor, et Sébastien Raspiller, secrétaire général de l'AMF.

Quatre chantiers ont été ouverts : la mise en place d'un actif de règlement privé tokenisé, la tokenisation du marché des instruments financiers, les modèles industriels d'infrastructures de marché reposant sur la technologie des registres distribués, et le développement des fonds tokenisés. Amundi, Ardian, BNP Paribas, la Caisse des Dépôts, Crédit Agricole, Euroclear, Euronext, le groupe BPCE, LCH SA, OFI Invest et Société Générale y participent. Le rapport de synthèse, annoncé pour l'été 2026, n'était pas publié au 2 août.

Une brique existe déjà côté français. Amundi et la société agréée Spiko ont lancé en mars 2026 le fonds SAFO, compartiment tokenisé d'une SICAV de droit français, avec 100 millions de dollars d'encours engagés au lancement et une disponibilité en quatre devises. Spiko, dont les fonds monétaires sont agréés par l'AMF, a franchi le milliard de dollars d'encours, dont environ 888 millions logés en France en février 2026. Côté épargnants, la tokenisation des actifs reste toutefois une promesse d'infrastructure davantage qu'un produit souscriptible en direct.

Ce qu'il faut surveiller

  • Le rapport du groupe de place français, attendu à l'été 2026, et ses recommandations sur les fonds tokenisés.
  • Le lancement commercial de la DTCC en octobre 2026, premier test de volume sur des actions et des ETF américains.
  • La révision du régime pilote DLT européen. Le règlement (UE) 2022/858, applicable depuis le 23 mars 2023, plafonne l'admission aux actions dont la capitalisation est inférieure à 500 millions d'euros, aux titres de créance de moins d'un milliard d'euros et aux parts d'organismes de placement collectif gérant moins de 500 millions d'euros, avec un encours cumulé limité à 6 milliards d'euros par infrastructure. Les analyses juridiques situent un accord politique final sur la réforme à fin 2027.
  • La phase suivante du projet Agorá, que la BRI prolonge jusqu'au quatrième trimestre 2026 pour éprouver la résistance du dispositif aux pics de volume.

Le point de bascule ne sera pas un lancement spectaculaire mais une bascule comptable : le jour où un teneur de registre régulé cessera d'exploiter deux systèmes en parallèle. Emily Portney a indiqué que ce jour n'était pas fixé.

Sources

  • BNY, communiqué « BNY Launches Global Digital Transfer Agency Capabilities », 29 juillet 2026
  • CoinDesk, « BNY targets $8.6 trillion transfer agency market on blockchain rails », 29 juillet 2026
  • Banque des règlements internationaux, page projet Agorá et résultats des essais en valeur réelle, juillet 2026
  • CoinDesk, « Global banks test tokenized money for cross-border payments in $1 million BIS pilot », 30 juillet 2026
  • The Defiant et CoinDesk, lancement du Baillie Gifford Enhanced Yield Fund, juin et juillet 2026
  • Crypto Briefing, « Aviva Investors tokenized fund XRP Ledger », 29 juillet 2026
  • Ministère de l'Économie et Banque de France, communiqué sur le groupe stratégique de place, 12 mars 2026
  • EUR-Lex, règlement (UE) 2022/858 sur le régime pilote pour les infrastructures de marché DLT
  • rwa.xyz, données de marché consultées le 2 août 2026

Tags :

#tokenisation#blockchain#bny#fonds-tokenises#banque-de-france#bri#amf#baillie-gifford#aviva-investors#ripple#dtcc#actifs-numeriques

À propos de l'auteur

Emmanuel d'Ibelin

Rédacteur en chef, France Épargne

Emmanuel d'Ibelin dirige la rédaction de France Épargne. Juriste de formation, titulaire d'un master de droit des affaires, il analyse au quotidien les annonces des banques centrales, les évolutions réglementaires et les opportunités d'investissement pour les épargnants français.