Marchés publics

Air Liquide emprunte 2 milliards d'euros à un taux inférieur à celui de l'État français

Air Liquide a levé 2 milliards d'euros mardi avec plus de 13 milliards de demande. Son cinq ans ressort vers 4,098 %, sous l'OAT de même durée (4,133 %), alors que le groupe est noté moins haut que la France.

Rédacteur en chef, France Épargne
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Collage d'une bouteille de gaz industriel et de titres obligataires sur une balance, Air Liquide empruntant moins cher que l'État

Air Liquide a placé mardi 6 octobre 2026 une émission obligataire de 2 milliards d'euros à un coût inférieur à celui que supporte l'État français sur la même durée. Le livre d'ordres a dépassé 13,1 milliards d'euros, soit plus de six fois le montant levé, selon une source proche du dossier citée par Bloomberg. La tranche à cinq ans ressort autour de 4,098 %, contre 4,133 % pour l'obligation assimilable du Trésor (OAT) de même maturité au moment de la fixation du prix, d'après les calculs de l'agence.

Trois tranches et une demande six fois supérieure à l'offre

L'opération comporte un titre à taux variable à deux ans et deux tranches à taux fixe, à cinq et dix ans. Selon la même source, les conditions se sont resserrées au fil de la matinée : la tranche variable a été fixée à 35 points de base au dessus de l'Euribor trois mois, le cinq ans à une marge de 65 points de base sur le taux de swap de même échéance et le dix ans à 95 points de base. Pour les deux tranches à taux fixe, le rendement se situe sous la courbe des OAT, selon les données compilées par Bloomberg.

Les titres sont émis par Air Liquide Finance, filiale détenue à 100 % par L'Air Liquide S.A. et chargée depuis 2001 du financement du groupe. Elle emprunte dans le cadre d'un programme d'Euro Medium Term Notes (EMTN) plafonné à 15 milliards d'euros et garanti par la maison mère. Un deuxième supplément au prospectus de ce programme, approuvé par le régulateur luxembourgeois (CSSF), a été publié le 5 octobre, la veille de l'opération. Sept banques tiennent les livres : Barclays, BBVA, Bank of America, CIC, Citigroup, HSBC et IMI Intesa Sanpaolo.

Une notation inférieure, un coût d'emprunt plus bas

Le résultat tient du paradoxe apparent. Les nouvelles obligations devraient être notées A2 par Moody's et A par S&P, selon Bloomberg, soit deux crans sous la note Aa3 de la France chez Moody's et un cran sous son A+ chez S&P. Fitch note également l'État A+. Air Liquide indique sur son site viser un profil de crédit compatible avec une note de long terme minimale de catégorie « A ». S&P et Moody's ont confirmé ces notes, avec une perspective stable, le 27 août 2025.

Les investisseurs paient donc plus cher, à quelques points de base près, la dette d'un groupe moins bien noté que celle de l'État. Edward Farley, responsable des obligations d'entreprise de catégorie investissement en Europe chez PGIM, en donne la logique dans des propos rapportés par Bloomberg :

« Les obligations émises par des entreprises françaises dotées d'une empreinte mondiale peuvent se négocier sous les OAT, et elles le devraient en cas de tensions sur les OAT, car ce ne sera pas du tout le principal moteur de leurs bénéfices. »

Le groupe a réalisé un chiffre d'affaires proche de 27 milliards d'euros en 2025, dans 59 pays. Sa dette nette atteignait 8,416 milliards d'euros à fin 2025, pour un taux d'endettement (gearing) de 31,2 % et une maturité moyenne de 5,6 ans, selon sa présentation aux investisseurs obligataires.

Le contexte : des OAT sous pression budgétaire et politique

L'écart s'explique d'abord par la situation de l'emprunteur souverain. Le Haut Conseil des finances publiques a jugé le 1er octobre « optimistes » les hypothèses du projet de budget 2027. La campagne présidentielle pèse aussi : Marine Le Pen a présenté mardi un programme promettant 140 milliards d'euros nets d'économies d'ici 2032 par rapport à 2026, avec un déficit public ramené sous 3 % du PIB dès 2030, selon franceinfo.

La séance de mardi a toutefois apporté un répit. Le ministre de l'Économie Roland Lescure a déclaré que la France était « loin d'avoir besoin » de l'aide de la Banque centrale européenne (BCE) pour sa dette, et qu'on n'en était pas au stade d'évoquer son instrument de protection de la transmission (TPI). Les OAT ont alors mené une détente plus large sur les dettes européennes, selon Bloomberg. À 17h44, heure de Paris, l'OAT à cinq ans rapportait 4,09 % et l'OAT à dix ans 4,75 %, contre 3,22 % pour l'emprunt allemand à cinq ans, selon les cotations de CNBC. L'État et Air Liquide empruntent ainsi tous deux à cinq ans environ 0,9 point au dessus de l'Allemagne.

Un financement qui suit le plan BEYOND

L'émission intervient au lendemain de la présentation, le 5 octobre, du plan stratégique BEYOND à horizon 2030. Air Liquide y annonce le premier programme de rachat d'actions de son histoire, pour 4 milliards d'euros sur 2027 et 2028, et plus de 40 milliards d'euros d'allocation du capital sur la période. Le fonds activiste Elliott, qui a confirmé mardi une « exposition significative » au capital, a salué ce plan et réclame une accélération des rachats.

Le groupe n'a pas précisé publiquement l'usage des fonds levés mardi. Les conditions définitives des trois tranches, dont les coupons, figureront dans les « final terms » publiés à la livraison des titres.

Ce que cela change pour les épargnants

Pour un particulier, l'opération illustre un renversement de hiérarchie sur le marché obligataire français : la signature de grands groupes exportateurs se paie désormais au même niveau que celle de l'État, voire légèrement plus cher. Les rendements de l'OAT, proches de 4,1 % à cinq ans et de 4,75 % à dix ans, se retrouvent progressivement dans les nouveaux investissements des fonds en euros et des fonds obligataires. Ces taux élevés ont un revers : les obligations déjà détenues, achetées à des rendements plus bas, perdent de la valeur lorsque les taux montent. Toute hausse supplémentaire pèserait sur ces portefeuilles.

Les points à surveiller

  • La publication des conditions définitives des trois tranches, avec les coupons exacts.
  • L'évolution de l'écart entre l'OAT et le Bund allemand d'ici l'examen du budget 2027 au Parlement.
  • Les prochaines émissions de grands émetteurs français, qui diront si le cas d'Air Liquide se généralise.

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Tags :

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À propos de l'auteur

Emmanuel d'Ibelin

Rédacteur en chef, France Épargne

Emmanuel d'Ibelin dirige la rédaction de France Épargne. Juriste de formation, titulaire d'un master de droit des affaires, il analyse au quotidien les annonces des banques centrales, les évolutions réglementaires et les opportunités d'investissement pour les épargnants français.

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