Banques centrales

Succession de Lagarde : la dette française au cœur du duel entre Knot et Hernández de Cos

La tension sur la dette française pèse sur le choix du futur président de la BCE. Klaas Knot et Pablo Hernández de Cos sont jugés sur leur capacité à affronter les marchés, alors que Christine Lagarde prépare un départ anticipé de Francfort.

Rédacteur en chef, France Épargne
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Tour de la Banque centrale européenne à Francfort vue depuis la rive du Main, alors que la crise de la dette française pèse sur la succession de Lagarde

La course à la présidence de la Banque centrale européenne (BCE) se joue désormais sur une question : lequel des deux favoris saura le mieux affronter une crise obligataire. Le Néerlandais Klaas Knot et l'Espagnol Pablo Hernández de Cos sont départagés à l'aune de la tension sur la dette française, alors que Christine Lagarde se prépare à quitter Francfort avant le terme de son mandat, fixé au 31 octobre 2027.

Lundi 26 octobre vers 12h10, le rendement de l'OAT à dix ans s'établissait à 4,99 %, contre 5,02 % à la clôture de vendredi et 5,09 % jeudi 22 octobre, son plus haut de la semaine. Celui du Bund allemand de même échéance atteignait 3,37 %. L'écart entre les deux revenait ainsi vers 161 points de base, après environ 168 points vendredi soir. Ce léger reflux suit le maintien, vendredi en fin de soirée, de la note Aa3 de la France par Moody's, assortie d'une perspective négative.

Un départ anticipé qui précipite le calendrier

Christine Lagarde n'a pas exclu, dans un entretien publié fin septembre, de partir quelques mois avant la fin de son mandat. Le conseil d'administration du Forum économique mondial pourrait l'élire à sa présidence dès le mois de novembre, une réunion étant envisagée le 2 novembre. Le Forum indique seulement viser une réunion de son conseil avant la fin de l'année. Dans les cercles de la zone euro, l'hypothèse d'un départ en janvier gagne du terrain : elle ne présiderait alors plus qu'une seule réunion de politique monétaire après celle du jeudi 29 octobre.

Le calendrier ne se limite pas à la présidence. L'Allemande Isabel Schnabel quitte le directoire le 3 janvier 2027 pour rejoindre le Fonds monétaire international, et le mandat du chef économiste Philip Lane s'achève le 31 mai 2027. Trois des six sièges du directoire seront donc à pourvoir en quelques mois.

Vendredi 23 octobre, l'Eurogroupe a repoussé d'un mois la date limite de dépôt des candidatures pour remplacer Isabel Schnabel : les pays ont désormais jusqu'au 27 novembre, au lieu du 28 octobre. Ce report rend plus probable une décision groupée des chefs d'État et de gouvernement sur les trois postes, le sommet européen de décembre faisant figure d'échéance possible. Seule l'Allemagne devrait présenter un candidat pour ce siège.

« Si c'est nécessaire, nous trouverons très rapidement une solution pour le directoire. Pour son remplacement et potentiellement pour la présidence. Mais nous sommes prêts. »

Friedrich Merz, chancelier allemand, sur Bloomberg Television le 19 octobre 2026

Deux profils proches, un critère qui les sépare

Les deux favoris ont siégé au conseil des gouverneurs de la BCE et cumulent des années d'expérience dans la fixation des taux de la zone euro. Klaas Knot a présidé la Banque centrale néerlandaise de juillet 2011 à juillet 2025 et le Conseil de stabilité financière de décembre 2021 à juillet 2025. Pablo Hernández de Cos a dirigé la Banque d'Espagne de 2018 à 2024 et a présidé le Comité de Bâle de 2019 à 2024 ; il est depuis 2025 directeur général de la Banque des règlements internationaux (BRI).

Faute de divergence doctrinale nette, les gouvernements jugent les deux hommes sur leur aptitude à gérer une crise de marché. Pour un économiste passé par la Réserve fédérale américaine et la Bundesbank, les deux candidats se valent sur le fond.

« Je ne vois pas de différences idéologiques majeures entre les deux. Tous deux sont très expérimentés, aussi bien en politique monétaire qu'en matière de stabilité financière. »

Emanuel Moench, codirecteur du Centre for Central Banking de Francfort

Un sondage d'économistes publié le 23 octobre place Pablo Hernández de Cos en tête, cité par 12 répondants contre neuf pour Klaas Knot. Seul un tiers des économistes interrogés s'attend encore à ce que Christine Lagarde aille au bout de son mandat, contre près de 60 % lors de l'enquête précédente, et un quart anticipe un départ dès janvier.

Klaas Knot revendique un pragmatisme de principe

Longtemps classé parmi les « faucons », partisans d'une politique monétaire stricte, Klaas Knot a publié en octobre auprès du Peterson Institute for International Economics un texte qui retrace son évolution. Il y décrit sa trajectoire sur les achats d'actifs et sur le rôle de prêteur en dernier ressort comme un arc allant « du sceptique au pragmatique de principe ». À propos de l'instrument de protection de la transmission (TPI, Transmission Protection Instrument), créé en juillet 2022 pour contenir les écarts de taux injustifiés entre pays de la zone euro, il écrit :

« J'ai accepté chaque nouvel instrument non par enthousiasme pour l'activisme monétaire, mais parce que laisser la fragmentation compromettre la transmission de la politique monétaire ou fracturer l'unicité de la monnaie était incompatible avec le mandat de stabilité des prix de la BCE. »

Klaas Knot, ancien président de la Banque centrale néerlandaise

Pablo Hernández de Cos met en garde contre la lecture budgétaire

Réputé plus accommodant, sans excès, le patron de la BRI s'est exprimé le 5 octobre sur le rôle des banques centrales dans les crises. Il y souligne qu'une hausse des rendements souverains peut traduire soit une réévaluation de la soutenabilité budgétaire, soit un dysfonctionnement temporaire du marché.

« Si un dysfonctionnement du marché menace la stabilité financière ou la transmission monétaire, les banques centrales doivent intervenir. Mais lorsque la dette est élevée et que les besoins de financement publics sont importants, même une opération bien conçue peut être interprétée sous un angle budgétaire. »

Pablo Hernández de Cos, directeur général de la BRI

La France, test grandeur nature du futur président

Le prochain président de la BCE pourrait devoir affronter des investisseurs qui parient sur un soutien de la banque centrale à la France. Les attentes des grandes capitales divergent : Paris valorise la disposition à utiliser tous les outils disponibles, sur le modèle de l'engagement de Mario Draghi en 2012 à faire « tout ce qu'il faudra » pour sauver l'euro, quand Berlin et les pays attachés à la discipline budgétaire réclament un seuil d'intervention élevé.

« S'il y a un effondrement sur les marchés financiers, les banques centrales doivent intervenir, mais la question pour tout président est de savoir comment et à quelle vitesse. Il faut des conditions strictes, et éviter tout ce qui risque d'installer une domination budgétaire ou d'affaiblir l'indépendance de la banque centrale. »

Peter Praet, ancien chef économiste de la BCE

Le TPI n'a jamais été activé. Son déclenchement suppose notamment que le pays concerné respecte le cadre budgétaire européen, une condition délicate pour une France dont le budget 2027 reste en discussion à l'Assemblée nationale. Moody's a d'ailleurs fondé le maintien de sa note sur l'hypothèse de l'adoption d'un budget réduisant le déficit.

Le départ de Christine Lagarde aurait enfin une conséquence symbolique pour Paris : aucun autre Français ne siège au directoire depuis la fin du mandat de Benoît Cœuré, le 31 décembre 2019. Sauf nomination d'un compatriote, la France n'y serait plus représentée.

Ce que les épargnants doivent suivre

Le taux de dépôt de la BCE est de 2,50 % depuis le 16 septembre 2026, et les marchés anticipent son maintien jeudi. Pour les ménages, le niveau des taux longs français compte davantage que le taux directeur : il pèse sur les conditions des crédits immobiliers et, avec retard, sur le rendement des fonds en euros de l'assurance vie, investis majoritairement en obligations.

  • 29 octobre : décision de politique monétaire de la BCE et conférence de presse de Christine Lagarde, attendue sur la France et sur son propre avenir.
  • 2 novembre : réunion envisagée du conseil du Forum économique mondial, susceptible de désigner sa future présidente.
  • 27 novembre : nouvelle date limite des candidatures pour le siège d'Isabel Schnabel.
  • Décembre : sommet européen, occasion possible d'un accord groupé sur la présidence, le siège de Schnabel et celui de Philip Lane.

La nomination du président relève du Conseil européen, statuant à la majorité qualifiée, après consultation du Parlement européen et du conseil des gouverneurs de la BCE. Plus la crise obligataire française se prolonge, plus la capacité du futur président à rassurer les marchés pèsera dans ce choix.

Sources

  • Bloomberg, « French Bond Rout Puts Crisis at Heart of ECB Succession Endgame », 25 octobre 2026, lien
  • Bloomberg, « French Bond Rout Overshadows ECB Succession (lettre d'information) », 26 octobre 2026, lien
  • Bloomberg, « Eurogroup Extends ECB Board-Application Deadline by a Month », 23 octobre 2026, lien
  • Bloomberg, « Merz Says Quick Decision Can Be Reached on ECB Jobs If Needed », 19 octobre 2026, lien
  • Bloomberg, « De Cos Is Narrow Favorite to Follow Lagarde at ECB, Survey Shows », 23 octobre 2026, lien
  • Reuters (via Global Banking & Finance Review), « WEF could appoint Lagarde as early as November, sources say », 15 octobre 2026, lien
  • Banque centrale européenne, « Executive Board: terms of office », 26 octobre 2026, lien
  • Banque centrale européenne, « Key ECB interest rates », 26 octobre 2026, lien
  • Peterson Institute for International Economics, « Principled Pragmatism: Fourteen Years on the European Central Bank's Governing Council (Policy Brief 26-17) », 20 octobre 2026, lien
  • Banque des règlements internationaux, « The role of central banks in managing financial crises in times of rapid change », 5 octobre 2026, lien
  • Business AM, « Christine Lagarde envisage de quitter la BCE plus tôt que prévu », 1 octobre 2026, lien
  • The Economic Times, « ECB Meeting: Five key questions on rates, inflation and Lagarde's exit », 26 octobre 2026, lien
  • CNBC, « Cotations France 10 ans et Allemagne 10 ans (FR10Y, DE10Y) », 26 octobre 2026, lien

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À propos de l'auteur

Emmanuel d'Ibelin

Rédacteur en chef, France Épargne

Emmanuel d'Ibelin dirige la rédaction de France Épargne. Juriste de formation, titulaire d'un master de droit des affaires, il analyse au quotidien les annonces des banques centrales, les évolutions réglementaires et les opportunités d'investissement pour les épargnants français.