Entreprises

Monte dei Paschi prépare sa riposte à l'offre de 36 milliards d'Intesa

Le conseil de Monte dei Paschi a examiné le plan de Luigi Lovaglio contre l'offre de 36 milliards d'euros d'Intesa Sanpaolo. Deux offres sur Banco BPM et Banca Generali sont sur la table, mais la règle de passivité et le veto de Crédit Agricole compliquent la donne.

Rédacteur en chef, France Épargne
10 min de lecture705 vues
Visualisation abstraite de deux architectures bancaires monumentales qui s'imbriquent et se fracturent, symbolisant la bataille boursière autour de Monte dei Paschi

L'essentiel de la bataille siennoise

Le conseil d'administration de Banca Monte dei Paschi di Siena s'est réuni le jeudi 20 août 2026 à partir de 9h30 pour examiner le plan de défense présenté par son directeur général, Luigi Lovaglio. L'enjeu porte sur l'offre publique d'achat et d'échange lancée par Intesa Sanpaolo le 8 juin 2026, dont la valeur atteint désormais environ 36 milliards d'euros aux cours actuels.

Selon Il Sole 24 Ore, le dirigeant soumet aux administrateurs un ensemble d'opérations comprenant deux offres publiques distinctes, l'une sur Banco BPM et l'autre sur Banca Generali, assorties d'un dividende exceptionnel destiné aux actionnaires de la banque siennoise. Le paquet confirme également la fusion en cours avec Mediobanca. Au moment de la rédaction de cet article, le conseil n'avait publié aucune décision.

Ce que contient l'offre d'Intesa Sanpaolo

Intesa Sanpaolo, première banque italienne, propose 16 actions nouvelles pour 10 actions MPS apportées, complétées par 1 euro en numéraire par action. Le communiqué officiel du groupe milanais fixait le prix implicite à 10,091 euros par titre, soit une contrepartie totale de 30,6 milliards au moment du lancement. La prime ressortait à 12,5 % sur le cours moyen pondéré du 5 juin 2026, à 17,4 % sur trois mois et à 18,7 % sur six mois.

La hausse du titre Intesa depuis juin a mécaniquement revalorisé cette contrepartie, dont la valeur de marché avoisine aujourd'hui 36 milliards. Le groupe dirigé par Carlo Messina vise des synergies annuelles de 2,9 milliards d'euros à l'horizon 2029, dont 1,5 milliard de réduction de coûts et 1,4 milliard de revenus supplémentaires, pour des charges d'intégration estimées à 2,1 milliards avant impôts. Le seuil minimal d'acceptation est fixé à 66,67 % du capital, avec faculté de renonciation.

Pour désamorcer les objections de l'autorité de la concurrence, Intesa Sanpaolo a conclu un accord préalable avec l'assureur Unipol. Ce dernier reprendrait la marque MPS, environ 635 agences et une partie des structures centrales, pour un montant en numéraire compris entre 3 et 3,5 milliards. L'assemblée générale extraordinaire d'Intesa est convoquée le 10 septembre 2026, les autorisations réglementaires étant attendues entre septembre et décembre 2026.

La riposte préparée par le patron de la banque toscane

Luigi Lovaglio conteste la logique du démantèlement et cherche à transformer la cible en acquéreur. La première branche du plan vise Banco BPM, troisième groupe bancaire du pays, qui avait proposé de son côté une fusion entre égaux le 7 juin 2026 avant de rompre les discussions le 31 juillet. La seconde vise Banca Generali, spécialiste de la gestion de patrimoine détenu à 50,17 % par Assicurazioni Generali.

Le levier de négociation de la banque siennoise tient à sa participation d'environ 13 % dans Assicurazioni Generali, héritée du rachat de Mediobanca finalisé en septembre 2025 pour 13,5 milliards. Selon Il Sole 24 Ore, la fusion juridique avec Mediobanca, attendue d'ici la fin 2026 sur la base d'une parité de 2,45 actions MPS par action Mediobanca, porterait cette participation à plus de 14 %.

Sienne aborde ce bras de fer avec des comptes solides. Le bénéfice net du premier semestre 2026 atteint 1,1 milliard d'euros, en progression de 25,3 % sur un an. Le seul deuxième trimestre ressort à 610 millions d'euros, contre 543 millions attendus par le consensus. Le ratio de fonds propres durs CET1 s'établissait à 16,3 % fin juin, soit environ sept points de plus que les exigences prudentielles, et la prévision de résultat avant impôts pour 2026 a été relevée à plus de 3,6 milliards.

Trois obstacles majeurs sur la route de Sienne

Le premier tient à la règle de passivité. Dès lors qu'une offre publique la vise, l'établissement toscan ne peut engager d'opération défensive sans l'accord de son assemblée générale. Le quorum atteint lors de l'assemblée d'avril 2026 s'élevait à 64 % du capital, ce qui place la barre d'approbation autour de 42 % des droits de vote, un seuil que les analystes jugent très difficile à franchir dans le calendrier disponible.

Le deuxième obstacle porte sur Crédit Agricole, premier actionnaire de Banco BPM avec 29,3 % du capital. Son directeur général Olivier Gavalda a écarté publiquement tout rapprochement entre l'établissement lombard et la banque toscane, et privilégie une combinaison avec Crédit Agricole Italia. Sans son feu vert, une offre siennoise sur Banco BPM resterait largement théorique.

Le troisième concerne le calendrier judiciaire. Le parquet de Milan enquête sur le rachat de Mediobanca pour manipulation de marché et entrave à l'exercice des fonctions de surveillance. Luigi Lovaglio, Francesco Gaetano Caltagirone et le président de Delfin Francesco Milleri figurent parmi les personnes visées. Les magistrats soupçonnent une concertation qui n'aurait été déclarée ni à la Consob, ni à la Banque centrale européenne, ni à l'Ivass. Delfin a affirmé que ses représentants avaient toujours agi conformément aux règles de marché et Monte dei Paschi a annoncé sa pleine coopération avec les autorités.

Ce que disent les deux camps

« Monte dei Paschi est un actif stratégique pour l'économie italienne. C'est une infrastructure économique importante pour le pays et sa valeur systémique découle de l'intégrité de la banque. »

Luigi Lovaglio, directeur général de Banca Monte dei Paschi di Siena, le 7 août 2026

Devant les analystes, le dirigeant a filé la métaphore industrielle : « Si vous coupez une centrale électrique en deux, les deux moitiés peuvent survivre, mais vous risquez une perte de puissance. » Il a ajouté qu'« un champion national devrait renforcer le tissu concurrentiel du pays », avant de conclure : « Sinon, la couronne s'élargira mais le royaume rétrécira. » Interrogé sur la participation dans Assicurazioni Generali, il l'avait qualifiée de simple « nice to have », soulignant que la situation ressemblait à « un puzzle dont certaines pièces doivent encore trouver leur place ».

Carlo Messina défend au contraire la valorisation proposée. Le directeur général d'Intesa Sanpaolo a déclaré que « l'offre que nous avons présentée valorise MPS à un multiple de bénéfices comparable à celui de JPMorgan, Morgan Stanley et Goldman Sachs », ajoutant : « Nous voulons mener l'opération à son terme et nous ferons tout notre possible pour y parvenir. » En juin, il avait qualifié l'approche de Banco BPM de « lettre d'amour », par opposition à une offre ferme, et exclu toute volonté d'acquérir ou de gérer Assicurazioni Generali.

Un actionnariat morcelé qui arbitrera

Après l'absorption de Mediobanca, le capital de la banque se répartit entre Delfin à 16,1 %, le groupe Caltagirone à 9,4 %, BlackRock à 4,6 %, le Trésor italien à 4,5 %, Banco BPM à 3,4 % et un flottant proche de 62 %, selon Il Sole 24 Ore. L'État italien, qui détenait encore environ 64 % du capital après le sauvetage de 2017, a donc quasiment achevé son désengagement.

Cette structure confère à Delfin et à la famille Caltagirone un rôle d'arbitre. Leurs décisions d'apport pèseront davantage que le sort du flottant, et le gouvernement italien a fait savoir qu'il adopterait une position neutre sur cette offre. La réunion prévue entre le ministre de l'Économie Giancarlo Giorgetti, la Région Toscane et la Ville de Sienne a été reportée du 20 au 25 août 2026, le temps d'y voir plus clair sur les intentions du conseil.

Sur la place de Milan, une prime qui s'évapore

Le titre MPS s'échangeait autour de 11,80 euros à la veille du conseil, à quelques centimes seulement de la valeur implicite de l'offre d'Intesa Sanpaolo. Cet écart quasi nul traduit le scepticisme des investisseurs quant à l'émergence d'une surenchère. Lors de la séance du 19 août 2026, l'action a cédé environ 2 %, tandis que Banca Generali gagnait près de 2 % sur les rumeurs d'offre. Banco BPM et Assicurazioni Generali ont terminé en léger repli.

Le titre Intesa Sanpaolo évoluait pour sa part à proximité de ses plus hauts annuels, à 6,912 euros le 14 août 2026, pour une capitalisation d'environ 120 milliards et une progression de 16,7 % depuis le début de l'année. Les analystes d'Equita jugent le risque d'exécution du scénario à deux offres nettement supérieur à celui de l'offre d'Intesa, compte tenu de l'intégration simultanée de Mediobanca.

Pourquoi ce dossier concerne l'épargnant français

Crédit Agricole se trouve au cœur de l'équation italienne avec ses 29,3 % de Banco BPM. Toute recomposition du secteur bancaire transalpin pèse sur la valorisation de cette participation et sur les ambitions de croissance du groupe mutualiste en Italie, l'un de ses principaux marchés hors de France. Les porteurs de fonds actions Europe et de contrats en unités de compte exposés aux valeurs financières de la zone euro y sont indirectement sensibles.

La consolidation bancaire européenne influence par ailleurs la distribution des produits d'épargne. Un ensemble réunissant Intesa Sanpaolo et sa cible siennoise générerait un résultat net supérieur à 16 milliards d'euros en 2029 selon les projections du groupe milanais, pour une rentabilité des fonds propres visée à plus de 20 %. Ces niveaux servent de référence aux gérants européens lorsqu'ils arbitrent entre valeurs bancaires françaises, italiennes et espagnoles au sein des allocations diversifiées.

Ce qu'il faut surveiller

  • La décision du conseil du 20 août 2026 et la publication éventuelle d'un communiqué détaillant le plan de Luigi Lovaglio.
  • La convocation d'une assemblée générale à Sienne, condition impérative pour lever la règle de passivité.
  • L'assemblée extraordinaire d'Intesa Sanpaolo du 10 septembre 2026, appelée à approuver l'augmentation de capital finançant l'échange.
  • La position de Crédit Agricole et celle d'Assicurazioni Generali, sans lesquelles les deux offres siennoises resteraient hors de portée.
  • La réunion du 25 août 2026 entre Giancarlo Giorgetti, la Région Toscane et la Ville de Sienne.
  • Les avancées de l'enquête milanaise sur le rachat de Mediobanca et son effet sur la crédibilité du plan siennois.

Conclusion

La plus ancienne banque du monde joue sur deux tableaux : convaincre ses actionnaires que la banque vaut davantage intacte que découpée, et démontrer qu'elle conserve les moyens d'agir malgré les contraintes juridiques. Les conseils UBS, Bank of America, BonelliErede et White & Case accompagnent la direction siennoise dans cet exercice. Intesa Sanpaolo dispose de son côté d'un avantage de calendrier de plusieurs mois et d'un actionnariat de référence qui n'a pas fermé la porte à son offre. Le verdict appartiendra aux détenteurs des 62 % de flottant et aux deux grands actionnaires privés de la plus ancienne banque du monde.

Sources

Tags :

#monte-dei-paschi#intesa-sanpaolo#opa#banques-italiennes#luigi-lovaglio#carlo-messina#banco-bpm#banca-generali#mediobanca#credit-agricole#consolidation-bancaire#unipol

À propos de l'auteur

Emmanuel d'Ibelin

Rédacteur en chef, France Épargne

Emmanuel d'Ibelin dirige la rédaction de France Épargne. Juriste de formation, titulaire d'un master de droit des affaires, il analyse au quotidien les annonces des banques centrales, les évolutions réglementaires et les opportunités d'investissement pour les épargnants français.

Approfondir avec nos guides