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Michal Strnad offre 30 milliards d'euros pour Delfin, premier actionnaire d'EssilorLuxottica

Michal Strnad, patron du groupe de défense CSG, propose environ 30 milliards d'euros pour Delfin, qui détient 32,4 % d'EssilorLuxottica. Les héritiers Del Vecchio doivent être unanimes. Un changement de contrôle poserait la question d'une offre obligatoire.

Rédacteur en chef, France Épargne
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Lunettes en écaille, enveloppe scellée à la cire rouge et stylo plume sur une table de conseil, pour l'offre de Michal Strnad sur Delfin

Michal Strnad, milliardaire tchèque de 34 ans et patron du groupe de défense CSG, propose environ 30 milliards d'euros en numéraire pour racheter Delfin, la holding luxembourgeoise des héritiers de Leonardo Del Vecchio. Delfin détient 32,4 % du capital d'EssilorLuxottica, 28,11 % de la foncière Covivio, environ 10 % de Generali, 17,6 % de Monte dei Paschi et près de 3 % d'UniCredit. La lettre de cinq pages, datée du 20 octobre, a été rendue publique le 29 octobre au soir. Vendredi 30 octobre, l'action EssilorLuxottica a terminé la séance à 184,30 euros à Paris, en hausse de 3,42 %.

EssilorLuxottica fait partie du CAC 40 et Covivio est cotée à Paris. Un changement de contrôle chez Delfin poserait la question d'une offre publique obligatoire sur le lunetier, au titre du règlement de l'Autorité des marchés financiers.

Les termes de la proposition de Michal Strnad

La lettre est adressée à Romolo Bardin, directeur général de Delfin. Michal Strnad l'a signée et envoyée via Tilaris, la structure qui porte ses investissements hors défense. Le prix retenu correspond à la valeur nette des actifs de Delfin diminuée de 30 %. Cette décote de holding désigne l'écart habituel entre la valeur boursière cumulée des participations d'une société et le prix auquel le marché valorise la société elle-même. Les participations de Delfin dans EssilorLuxottica, Generali, Monte dei Paschi et UniCredit valaient environ 43 milliards d'euros au moment des révélations.

L'offre porte sur 100 % du capital. Michal Strnad accepterait de s'arrêter à 62,5 %, soit cinq des huit parts de 12,5 % qui composent le capital de Delfin, le seuil qui lui donnerait le contrôle. Elle reste valable 30 jours à compter du 20 octobre. Son financement repose sur des fonds propres, des prêts bancaires et des partenaires financiers.

« J'ai déjà obtenu la disponibilité pleine et certaine de fonds, sous forme de capital propre et de dette, auprès d'investisseurs de premier plan et d'institutions financières européennes, suffisants pour financer l'intégralité du prix des participations Delfin sur la base de la valeur nette d'actifs actuellement estimée. »

Michal Strnad, dans sa lettre du 20 octobre 2026 à Romolo Bardin (traduction de l'italien)

Une condition accompagne l'offre. Les statuts de Delfin réservent la propriété des parts aux héritiers du fondateur, et leur modification exige un vote de 88 % du capital. Avec huit parts égales, ce quorum revient à exiger l'accord de chacun des huit héritiers : les six enfants de Leonardo Del Vecchio, sa veuve Nicoletta Zampillo et le fils de celle-ci, Rocco Basilico. Michal Strnad se dit prêt à combiner son offre avec le rachat par Delfin de ses propres parts, à hauteur de 25 % du capital, une piste que Romolo Bardin étudie pour permettre à deux héritiers de sortir.

Qui est l'acheteur ?

Michal Strnad préside CSG (Czechoslovak Group), groupe de défense basé à Prague et quatrième producteur européen de munitions. CSG est cotée sur Euronext Amsterdam depuis le 23 janvier 2026. Son introduction en bourse a levé 3,8 milliards d'euros brut et valorisé le groupe à 25 milliards d'euros. En juillet 2026, sa société d'investissement Lumina Crown a racheté 14 % de Pirelli au chinois Sinochem. En Italie, CSG contrôle depuis 2022 le fabricant de munitions Fiocchi, dont il détient 100 % depuis avril 2025.

Michal Strnad n'a pas confirmé l'offre. Il a publié le 30 octobre une déclaration écrite :

« Je n'ai pas l'intention de commenter des affaires précises. Je suis convaincu que l'Italie offre des opportunités intéressantes à long terme et je continuerai à étudier de nouvelles initiatives dans différents secteurs. »

Michal Strnad, déclaration du 30 octobre 2026 (traduction de l'italien)

Dans le même texte, il précise que CSG reste sa priorité. Il décrit « une philosophie d'investissement à capital permanent, orientée vers la création de valeur dans la durée ».

Le refus de Leonardo Maria Del Vecchio

Leonardo Maria Del Vecchio, quatrième enfant du fondateur et détenteur de 12,5 % de Delfin, a fermé la porte dès le 29 octobre dans une lettre transmise aux agences de presse. Il réclame la transparence sur l'origine de l'argent.

« EssilorLuxottica n'est pas seulement une entreprise. C'est le seul vrai champion italien dans le monde. […] Devant une opération de cette ampleur, il est indispensable que la provenance et la structure des fonds soient claires, vérifiables et soumises au plein contrôle des autorités compétentes. »

Leonardo Maria Del Vecchio, actionnaire de Delfin, 29 octobre 2026 (traduction de l'italien)

Le prix est inférieur aux attentes de certains héritiers. Rapporté à une part de 12,5 %, le montant de 30 milliards représente 3,75 milliards d'euros. Une dizaine de jours avant la lettre de Michal Strnad, Leonardo Maria Del Vecchio avait offert 3,5 milliards à son demi-frère Rocco Basilico pour sa part. Rocco Basilico a refusé le 29 octobre en estimant qu'elle vaut au moins 4,3 milliards. Delfin, sollicitée par la presse, n'a fait aucun commentaire.

Des personnes proches du dossier indiquent que les services de la présidence du Conseil italien chargés des actifs stratégiques suivent la proposition. Le gouvernement italien dispose d'un droit de veto sur les prises de contrôle d'actifs stratégiques, le golden power. Rome a déjà examiné le profil de Michal Strnad lors de la dernière procédure de golden power appliquée à Pirelli.

Pourquoi l'AMF entrerait en jeu

L'article 234-2 du règlement général de l'AMF impose le dépôt d'une offre publique à toute personne qui vient à détenir, seule ou de concert, plus de 30 % du capital ou des droits de vote d'une société cotée en France. Delfin détient 32,4 % du capital d'EssilorLuxottica. Les statuts du groupe plafonnent les droits de vote de tout actionnaire à 31 %. Ce plafond ne change rien au franchissement : le texte vise le capital ou les droits de vote.

Une prise de contrôle de Delfin équivaudrait à un franchissement indirect de ce seuil. L'article 234-9 prévoit une dérogation, que l'AMF peut accorder lorsque la participation cotée ne constitue pas un actif essentiel de la holding rachetée. Au cours de clôture du 30 octobre, les 464 247 548 actions d'EssilorLuxottica valent 85,6 milliards d'euros. La part de Delfin pèse environ 27,7 milliards d'euros, soit plus de 60 % des 43 milliards d'euros que valent les quatre participations de la holding. Les 67,6 % restants du capital représentent environ 57,8 milliards d'euros au même cours. C'est la somme qu'une offre obligatoire mobiliserait si l'AMF l'imposait et si le prix retenu était le cours de bourse actuel.

Covivio relève d'un autre cas. Avec 28,11 % du capital, Delfin reste sous le seuil de 30 %. Un nouvel actionnaire de contrôle de Delfin deviendrait le premier actionnaire de la foncière sans obligation de déposer une offre.

La réaction de la Bourse

Le titre EssilorLuxottica a gagné 3,42 % vendredi, à 184,30 euros, avec 1,09 million d'actions échangées contre 0,51 million la veille. La hausse reste inférieure à celle du 21 octobre : l'action avait bondi de 15,48 % après la publication de ventes trimestrielles supérieures aux attentes.

  • Capital d'EssilorLuxottica : 464 247 548 actions au 31 juillet 2026, droits de vote plafonnés à 31 % par actionnaire.
  • Participation de Delfin : 32,4 % du capital, soit environ 27,7 milliards d'euros au cours du 30 octobre.
  • Offre de Michal Strnad : environ 30 milliards d'euros pour 100 % de Delfin, ou 62,5 % au minimum.
  • Quorum statutaire de Delfin : 88 % du capital, soit l'accord des huit héritiers.

Les échéances à surveiller

La proposition expire vers le 19 novembre, 30 jours après la date de la lettre. Le conseil de Delfin, présidé par Francesco Milleri, président-directeur général d'EssilorLuxottica, doit décider s'il ouvre une discussion. Michal Strnad lui demande de partager ses conclusions avec tous les actionnaires. Certains héritiers se plaignent d'avoir appris l'existence de la lettre tardivement, alors que Francesco Milleri en avait connaissance dès son arrivée.

Deux autres dossiers pèsent sur le calendrier. La participation de 17,6 % dans Monte dei Paschi dépend de l'offre publique d'échange d'Intesa Sanpaolo. La lettre de Michal Strnad cite Intesa « à terme » parmi les actifs de Delfin. Le projet de rachat par Delfin de 25 % de son propre capital reste à l'étude. Pour les actionnaires d'EssilorLuxottica et de Covivio, le signal à guetter est un vote des héritiers sur la clause statutaire. Sans modification de cette clause, l'offre ne peut pas aboutir.

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À propos de l'auteur

Emmanuel d'Ibelin

Rédacteur en chef, France Épargne

Emmanuel d'Ibelin dirige la rédaction de France Épargne. Juriste de formation, titulaire d'un master de droit des affaires, il analyse au quotidien les annonces des banques centrales, les évolutions réglementaires et les opportunités d'investissement pour les épargnants français.