Matières premières

Gazole : les stocks américains au plus bas et les exportations à un record inédit

Les stocks américains de distillats sont tombés à 107,2 millions de barils, environ 12 % sous leur moyenne quinquennale, pendant que les exportations atteignaient un record de 1,884 million de barils par jour. La marge de raffinage du gazole européen a dépassé 70 dollars le baril.

Rédacteur en chef, France Épargne
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Illustration abstraite de flux d'hydrocarbures sombres traversant des colonnes de raffinage stylisées, évoquant la contraction de l'offre mondiale de gazole

Le marché mondial du gazole traverse sa phase la plus tendue depuis des décennies. Les stocks américains de distillats (la famille de produits raffinés qui regroupe le gazole routier, le fioul domestique et le carburant de chauffage) sont tombés à 107,2 millions de barils lors de la semaine close le 31 juillet 2026, selon les données hebdomadaires de l'EIA (Energy Information Administration, l'agence statistique du département américain de l'Énergie). Le recul atteint 3,5 millions de barils sur une seule semaine et place les réserves environ 12 % sous leur moyenne des cinq dernières années.

La bascule tient à un déséquilibre simple : la capacité de raffinage disponible ne suit plus la demande, alors même que le pétrole brut reste abondant. Le Brent s'échangeait autour de 82 dollars le baril le 6 août sur ICE Futures Europe, un niveau qui n'a rien d'exceptionnel. La pénurie porte sur le produit fini issu du raffinage.

Des exportations américaines à un niveau jamais enregistré

Les exportations américaines de distillats ont atteint 1,884 million de barils par jour sur la semaine close le 31 juillet, d'après la série hebdomadaire de l'EIA. Le précédent record datait du 1er mai 2026, à 1,861 million de barils quotidiens. Les volumes dépassent 1,5 million de barils par jour depuis cinq semaines consécutives, une cadence qui vide les réservoirs de la côte du Golfe du Mexique au profit des ports du nord de l'Europe.

Le taux d'utilisation des raffineries américaines s'est établi à 96,5 % de leurs capacités sur la même semaine. Goldman Sachs relève un niveau de 97 %, le plus élevé depuis 2018. Les installations tournent donc à leur plafond technique : elles ne disposent plus de marge pour absorber un incident supplémentaire.

Pourquoi l'offre s'est contractée

Les exportations mondiales de gazole ont reculé d'environ 2,6 millions de barils par jour sur un an, soit une chute de 35 %, selon les estimations de Goldman Sachs relayées par Bloomberg. L'activité de raffinage mondiale a diminué de 6,5 millions de barils quotidiens en juillet par rapport à juillet 2025, son plus bas niveau saisonnier depuis 2020. Les analystes Yulia Zhestkova Grigsby et Daan Struyven résument la situation en une formule : « Diesel is at the epicenter of the supply squeeze », le gazole se trouve à l'épicentre de la contraction de l'offre.

Trois foyers alimentent cette contraction. Les frappes de drones ukrainiens ont mis hors service une part substantielle des capacités de raffinage russes, poussant Moscou à interdire ses exportations de gazole à compter du 8 juillet 2026. Le gouvernement russe a depuis prolongé cette interdiction jusqu'au 31 janvier 2027 pour approvisionner en priorité son marché intérieur. La Russie occupait le rang de deuxième exportateur mondial de gazole derrière les États-Unis. Au Moyen-Orient, les conflits ont perturbé plusieurs raffineries de grande taille, dont le site saoudien de Jizan (400 000 barils par jour de capacité), arrêté le 27 juillet. La Chine, enfin, a maintenu des taux de transformation modérés.

En Europe, des marges de raffinage à des sommets historiques

La marge de raffinage mesure l'écart entre le prix du produit fini et celui du brut nécessaire pour le fabriquer. Sur le gazole européen, cet écart a franchi 70 dollars le baril fin juillet, avec un pic relevé à 74,66 dollars, un record depuis la création du contrat. Le carburéacteur a dépassé 80 dollars de prime le 29 juillet, un seuil que ce produit n'avait jamais atteint avant 2026.

Jeffrey Baird, de Merritt Point Partners, situe l'origine du phénomène du côté de l'outil industriel : « The market is signalling that refining capacity is now as significant a problem as crude oil scarcity, if not a greater one. » Le marché signale que la capacité de raffinage constitue désormais un problème au moins aussi lourd que la rareté du brut.

Ce que cela change pour l'épargnant français

Le gazole s'affichait en moyenne à 1,72 euro le litre au relevé du 6 août 2026, contre 1,79 euro pour le sans-plomb 95-E10 et 1,85 euro pour le sans-plomb 98. L'UFIP Énergies et Mobilités relève une progression de deux à trois centimes sur les carburants fossiles en une semaine. Le superéthanol E85 reste à 0,79 euro le litre.

L'effet macroéconomique dépasse la station-service. L'inflation de la zone euro est remontée à 2,9 % en juillet 2026 sur un an, après 2,8 % en juin, selon l'estimation rapide publiée par Eurostat le 31 juillet. La composante énergie explique l'essentiel de cette accélération : elle passe de 8,5 % à 10,0 % de hausse annuelle, la contribution la plus forte parmi les grandes catégories du panier de consommation.

Une publication du blog de la Banque centrale européenne datée du 31 juillet quantifie la part imputable au raffinage. Avant le conflit iranien, les marges de raffinage représentaient 0,10 euro par litre de gazole vendu au détail dans la zone euro. Sur les trois premières semaines de juillet, cette part est montée à 0,35 euro. Sur l'essence, elle progresse de 0,04 euro en février 2026 à 0,23 euro en juillet. Les auteurs anticipent un pic en août, suivi d'un reflux vers 0,16 euro d'ici la fin 2027 sur la base des contrats à terme du 20 juillet. Ce texte engage ses auteurs et ne reflète pas nécessairement la position de l'institution.

Deux lectures s'opposent sur la durée du phénomène

Les tenants d'une tension durable soulignent que les fermetures de raffineries occidentales relèvent de décisions d'investissement structurelles. La capacité ainsi perdue exige plusieurs années et de nouveaux capitaux pour être remplacée. Samantha Dart, codirectrice de la recherche matières premières chez Goldman Sachs, considère que « diesel, I think is the oil product that is most vulnerable right now », le gazole étant selon elle le produit pétrolier le plus exposé actuellement. Les stocks mondiaux de gazole, d'essence et de carburéacteur évoluent tous sous leur moyenne quinquennale.

À l'inverse, la trajectoire retenue par le blog de la BCE table sur une normalisation progressive des marges d'ici fin 2027. Les niveaux de rentabilité actuels incitent les raffineurs à maximiser leur production, ce qui reconstitue mécaniquement l'offre dès que les capacités endommagées reviennent en service. Le repli du brut vers 82 dollars, alors qu'il s'était approché de 100 dollars, limite par ailleurs le coût de la matière première.

Les points de surveillance des prochaines semaines

  • Le rapport hebdomadaire de l'EIA sur les stocks de distillats, publié chaque mercredi : un troisième repli consécutif confirmerait l'épuisement du tampon américain.
  • Le calendrier de l'interdiction russe d'exporter, fixée au 31 janvier 2027, et son application aux volumes gérés directement par les raffineries.
  • L'estimation rapide d'Eurostat pour l'inflation d'août, attendue fin août, et le comportement de sa composante énergie.
  • Le rythme de redémarrage des raffineries moyen-orientales arrêtées durant l'été.
  • La saison de chauffage dans l'hémisphère nord, qui ajoute une demande de fioul domestique à partir d'octobre sur les mêmes barils.

Une tension logée dans l'outil industriel

La configuration actuelle se distingue des chocs pétroliers classiques par sa localisation. Le brut circule à un prix modéré, autour de 82 dollars, tandis que la valeur se concentre sur l'étape de transformation. Pour l'épargnant, la conséquence pratique se lit dans deux chiffres : le litre à la pompe et la composante énergie de l'inflation, qui pèse sur le rendement réel des placements à taux fixe. Le Livret A servant 1,7 % depuis le 1er août 2026, une inflation à 2,9 % en zone euro maintient sa rémunération réelle en territoire négatif.

Sources

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À propos de l'auteur

Emmanuel d'Ibelin

Rédacteur en chef, France Épargne

Emmanuel d'Ibelin dirige la rédaction de France Épargne. Juriste de formation, titulaire d'un master de droit des affaires, il analyse au quotidien les annonces des banques centrales, les évolutions réglementaires et les opportunités d'investissement pour les épargnants français.