Trump ordonne au DOJ d'enquêter sur les pétroliers accusés de surfacturer l'essence
Donald Trump a demandé au ministère de la Justice d'enquêter sur les majors pétrolières, accusées de ne pas répercuter assez vite la chute du brut sur les prix à la pompe. Un débat économique ancien que les chiffres ne tranchent pas si simplement.

Le président américain Donald Trump a annoncé mercredi 24 juin 2026, dans un message publié sur Truth Social à 6h43 (heure de New York), avoir demandé au ministère de la Justice (DOJ) d'enquêter sur les grandes compagnies pétrolières. Son grief : un écart jugé excessif entre la baisse du pétrole brut et celle des prix de l'essence à la pompe.
« Les grandes compagnies pétrolières ne baissent pas leur prix à la pompe à hauteur des prix nettement plus bas qu'elles paient pour le pétrole », a écrit le président, qui accuse le secteur de « gouging », terme désignant aux États-Unis une surfacturation abusive des consommateurs. « J'ai demandé au DOJ de commencer immédiatement à examiner cela », a-t-il ajouté. Aucune entreprise n'a été nommément visée.
Un écart réel entre le brut et la pompe
Les données de marché donnent un fondement factuel au constat présidentiel, même si leur interprétation reste discutée. Le baril de brut est passé d'environ 104 dollars à un peu moins de 76 dollars en l'espace d'un mois, soit un repli proche de 27 %. Sur la même période, le prix moyen de l'essence ordinaire aux États-Unis n'a reculé que d'environ 13 %, à 3,93 dollars le gallon. Ce niveau marque le retour sous la barre des 4 dollars pour la première fois depuis le 30 mars, contre 4,52 dollars un mois plus tôt.
La mesure du décalage varie selon la période de référence retenue. Calculé depuis le pic de mai, le brut a cédé environ 23 % quand l'essence reculait de 14 %, selon les chiffres rapportés par Reuters. Depuis son sommet de mars, la chute du pétrole atteint près de 40 %. Le point de départ de janvier rappelle néanmoins le chemin parcouru à la hausse : le gallon valait alors 2,764 dollars en moyenne.
Cette baisse récente du brut trouve son origine dans la désescalade au Moyen-Orient. Les négociations entre Washington et Téhéran, puis la réouverture du détroit d'Ormuz, ont fait refluer la prime de guerre qui avait propulsé les cours au printemps. Les prix de l'essence reculent désormais depuis six semaines consécutives.
Fusées et plumes : un phénomène documenté
L'écart dénoncé par la Maison Blanche correspond à un comportement que les économistes étudient depuis des décennies sous le nom de « fusées et plumes » (rockets and feathers). Les prix à la pompe montent comme une fusée lorsque le brut grimpe, mais redescendent comme une plume quand il baisse. Le phénomène avait attiré l'attention dès l'embargo pétrolier de 1973, et les travaux fondateurs de l'économiste Severin Borenstein, de l'université de Californie à Berkeley, en ont posé le cadre dans les années 1990.
Plusieurs mécanismes expliquent cette asymétrie sans qu'une intention frauduleuse soit nécessaire. La gestion des stocks joue un rôle central : un distributeur qui a acheté du carburant cher tarde à baisser ses prix pour écouler son inventaire sans vendre à perte. Le comportement des consommateurs compte aussi, ces derniers cherchant moins activement le meilleur prix quand les cours baissent. La structure du marché enfin, marquée par une forte concentration locale de la distribution, ralentit la transmission à la baisse.
S'ajoute un facteur conjoncturel propre à 2026. Les marges de raffinage ont augmenté, notamment sur le diesel et le kérosène, l'Europe et l'Asie cherchant à remplacer les volumes auparavant acheminés via le détroit d'Ormuz. Une partie du décalage observé à la pompe reflète donc ces tensions sur l'aval pétrolier, et non la seule politique commerciale des distributeurs.
Les pétroliers et l'industrie défendent leur modèle
L'American Petroleum Institute, principale fédération du secteur, rappelle que le prix du brut sur les marchés mondiaux demeure le premier déterminant du prix à la pompe, devant les coûts de raffinage, de distribution et les taxes fédérales et locales. Selon l'organisation, aucune entreprise ne fixe à elle seule le prix de l'essence.
Les majors américaines ont par ailleurs montré ces derniers mois leur indépendance vis-à-vis des injonctions présidentielles. Exxon Mobil et Chevron avaient déjà résisté aux pressions de l'administration les appelant à augmenter leur production au plus fort de la crise d'approvisionnement. Le bras de fer entre la Maison Blanche et le secteur s'inscrit donc dans une relation déjà tendue.
Une base juridique fragile
L'enquête voulue par Donald Trump se heurte à un obstacle de taille : il n'existe aucune loi fédérale réprimant spécifiquement le « price gouging ». Quarante États disposent de leurs propres dispositifs, mais ceux-ci ne se déclenchent généralement qu'après une déclaration officielle d'état d'urgence et restent difficiles à appliquer à des chaînes d'approvisionnement nationales.
Au niveau fédéral, le DOJ devrait donc s'appuyer sur d'autres leviers. Le droit de la concurrence, via le Sherman Act, permet de poursuivre des ententes ou des abus, à condition de prouver une coordination illégale. Le ministère a également invoqué par le passé le Defense Production Act de 1950, utilisé contre l'accaparement de matériaux rares durant la pandémie de 2020. La Federal Trade Commission a de son côté toujours estimé qu'une législation fédérale anti-gouging serait difficile à faire respecter et risquerait de créer plus de problèmes qu'elle n'en résoudrait.
Une autre enquête vise les traders
L'initiative présidentielle ne doit pas être confondue avec une procédure distincte, plus avancée. Le DOJ et la Commodity Futures Trading Commission (CFTC) examinent depuis mai une série d'opérations de marché suspectes, passées juste avant des annonces majeures sur la guerre en Iran. Au moins quatre transactions, totalisant plus de 2,6 milliards de dollars de gains, ont parié sur une baisse du pétrole quelques minutes avant qu'elle ne survienne.
Le détail interpelle : plus de 500 millions de dollars placés environ quinze minutes avant un message de Trump du 23 mars repoussant des frappes sur l'Iran, près de 960 millions misés avant l'annonce d'un cessez-le-feu le 7 avril, quelque 760 millions avant la déclaration du ministre iranien des Affaires étrangères Abbas Araghchi rouvrant Ormuz le 17 avril, et environ 430 millions juste avant une prolongation de trêve le 21 avril. En intégrant le diesel, l'essence et les contrats à plus longue échéance, une analyse de Reuters porte l'empreinte suspecte jusqu'à 7 milliards de dollars. La CFTC a réclamé aux Bourses les identifiants permettant de remonter aux comptes concernés, sans qu'aucune accusation publique n'ait encore été formulée.
Ce que l'épargnant français doit retenir
Pour les investisseurs européens, l'enjeu dépasse la politique intérieure américaine. Les majors comme TotalEnergies, Exxon ou Chevron figurent dans de nombreux portefeuilles, directement ou via des fonds indiciels. Une offensive réglementaire contre les marges aval, même incertaine sur le plan juridique, ajoute une couche d'incertitude à un secteur déjà chahuté par la volatilité du brut.
L'épisode rappelle aussi que le prix de l'énergie reste un sujet hautement politique, à quelques mois des élections de mi-mandat américaines où les majorités du Congrès se jouent à peu de voix. Le secrétaire au Trésor Scott Bessent a d'ailleurs insisté sur la nécessité de « bâtir suffisamment de capacités sur le territoire pour que les Américains ne soient jamais à la merci d'un point d'étranglement étranger », en référence à la vulnérabilité persistante du détroit d'Ormuz.
Ce qu'il faut surveiller
Trois éléments mériteront l'attention dans les prochaines semaines. D'abord, la trajectoire des prix à la pompe : si l'essence rattrape mécaniquement la baisse du brut, le débat politique pourrait s'éteindre de lui-même. Ensuite, la base juridique que retiendra effectivement le DOJ, qui conditionnera la portée réelle de l'enquête. Enfin, l'avancée de la procédure CFTC sur les transactions suspectes, susceptible cette fois de déboucher sur des sanctions concrètes.