Alphabet perd deux pointures de l'IA et près de 250 milliards de capitalisation
Le départ de Noam Shazeer vers OpenAI et de John Jumper vers Anthropic a fait plonger l'action Alphabet de près de 7 % le 22 juin, sa pire séance en un an. Environ 250 milliards de dollars de valeur ont été effacés, sur fond de débat sur la banalisation des modèles d'IA.

L'action Alphabet a chuté de près de 7 % en séance le lundi 22 juin 2026, signant sa pire journée depuis plus d'un an. Le titre a terminé autour de 348,78 dollars, en recul d'environ 5 %, après le départ coup sur coup de deux figures majeures de sa recherche en intelligence artificielle. Selon Bloomberg, le repli intrajournalier a atteint 7,2 %, le plus marqué depuis février. La capitalisation boursière de la maison mère de Google a fondu d'environ 250 milliards de dollars en une séance.
Deux signatures de référence quittent Google en quelques jours
Noam Shazeer, vice président de l'ingénierie et codirigeant des modèles Gemini, a annoncé le 18 juin son arrivée chez OpenAI. Son profil dépasse l'organigramme : il figure parmi les auteurs de l'article fondateur de 2017 « Attention Is All You Need », qui a introduit l'architecture des transformeurs sur laquelle reposent la quasi totalité des grands modèles actuels. Google l'avait fait revenir fin 2024 en rachetant sa société Character.AI pour environ 2,7 milliards de dollars, selon plusieurs sources de presse.
Le second départ a pesé plus encore sur le moral des investisseurs. John Jumper, vice président de Google DeepMind et colauréat du prix Nobel de chimie 2024 pour AlphaFold, le modèle de prédiction de la structure des protéines, a rejoint Anthropic durant le week end. En l'espace de quelques jours, Google a donc vu partir un architecte de la technologie qui sous tend l'IA générative et un chercheur primé au sommet de sa discipline, l'un vers OpenAI, l'autre vers Anthropic.
Une guerre des talents que Google semble perdre
Pour les analystes, ces départs valident une crainte de fond. « Google est en train de perdre la guerre des talents à la frontière de l'IA », résume Gil Luria, responsable de la recherche technologique chez DA Davidson, qui pointe aussi les difficultés d'adoption des outils de programmation assistée de Google auprès des entreprises.
Adam Crisafulli, fondateur de Vital Knowledge, observe pour sa part qu'« OpenAI et Anthropic sont de plus en plus les firmes dominantes de la frontière aux États Unis et semblent prendre de l'avance sur les modèles et les outils de programmation de Google, Meta et xAI ». Le mouvement a entraîné l'ensemble du secteur : l'indice des sept géants technologiques a reculé jusqu'à 2,2 % dans la séance, Amazon perdant jusqu'à 5 %, Meta et Microsoft plus de 3 %.
Le poids des capitaux engagés dans l'IA
La sanction boursière ne tient pas qu'aux départs. Elle traduit aussi une inquiétude sur la rentabilité des sommes colossales englouties dans la course à l'IA. Depuis octobre, Alphabet a levé environ 141 milliards de dollars en dette et en actions pour financer son expansion, tandis que ses dépenses d'investissement devraient avoisiner 185 milliards de dollars sur l'exercice.
Le marché s'interroge sur l'efficacité de ce capital : à quoi servent des centres de données et des puces dernier cri si les chercheurs capables d'en tirer une avance décisive choisissent la concurrence ? La question est d'autant plus sensible que la valorisation des géants de la technologie intègre déjà des hypothèses de croissance très optimistes liées à l'intelligence artificielle.
L'avertissement de Satya Nadella sur la banalisation des modèles
Le contexte a été alourdi par les propos de Satya Nadella. Le directeur général de Microsoft a multiplié les mises en garde en juin, dans un essai publié le 14 juin puis lors d'une intervention au Forum économique mondial et dans un entretien au Wall Street Journal. Sa thèse : les modèles d'IA sont en passe de devenir une marchandise banalisée, absorbant le savoir faire durement acquis des entreprises pour le revendre ensuite à leurs concurrents à prix de gros.
« L'IA devrait devenir une marchandise plutôt qu'une technologie coûteuse », a déclaré Satya Nadella, qui appelle les entreprises à combiner capital humain et capital de calcul au sein d'une boucle d'apprentissage propriétaire impossible à répliquer en louant simplement le même modèle de base.
Le patron de Microsoft a aussi dressé le tableau d'un marché très concentré, citant des parts d'environ 40 % pour Anthropic, 27 % pour OpenAI et 21 % pour Google. Ces chiffres, à manier avec prudence faute de méthodologie publique détaillée, nourrissent l'idée d'un duopole montant qui creuse l'écart avec les autres laboratoires.
Ce que cela change pour les investisseurs
Pour l'épargnant exposé aux valeurs technologiques américaines, par un fonds indiciel répliquant le Nasdaq ou par des produits investis sur les sept géants, l'épisode rappelle une vérité simple : la valeur d'un laboratoire d'IA repose autant sur quelques cerveaux que sur ses infrastructures. La concentration des portefeuilles sur une poignée de mégacapitalisations amplifie la volatilité lorsque l'une d'elles trébuche.
Reste à distinguer la réaction émotionnelle du marché de la trajectoire réelle de l'entreprise. Alphabet conserve une recherche profonde, un moteur publicitaire très rentable et l'un des parcs de calcul les plus vastes au monde. Deux départs, aussi symboliques soient ils, ne vident pas DeepMind de sa substance. La vraie question, pour les prochains trimestres, sera la capacité du groupe à retenir ses équipes et à convertir ses investissements massifs en revenus tangibles.
Ce qu'il faut surveiller
- Les prochains résultats trimestriels d'Alphabet et l'évolution annoncée de ses dépenses d'investissement dans l'IA.
- D'éventuels nouveaux départs ou recrutements de haut niveau au sein de DeepMind et des équipes Gemini.
- Les feuilles de route produit de Gemini face à OpenAI et Anthropic, désormais renforcés.
- La poursuite ou non de la rotation des investisseurs au sein des grandes valeurs technologiques.
Au delà du cas Alphabet, cette séance illustre une bascule dans le récit de marché : après l'euphorie des infrastructures, les investisseurs commencent à valoriser la rareté du talent et la défendabilité des positions. Une grille de lecture plus exigeante pour un secteur qui porte une large part de la hausse des indices depuis deux ans.