Entreprises

Nvidia rachète Hugging Face pour 12,9 milliards de dollars, Bercy alerte sur le capital européen

Nvidia a annoncé le 3 septembre 2026 l'acquisition de Hugging Face pour 12,93 milliards de dollars, sa deuxième plus grosse opération. La plateforme de modèles ouverts, fondée en 2016 par trois Français, sera payée 11,9 milliards aux actionnaires. Bercy y voit un signal d'alerte.

Rédacteur en chef, France Épargne
8 min de lecture556 vues
Visualisation abstraite d'un réseau mondial de modèles d'intelligence artificielle ouverts absorbé par une architecture de silicium, en dégradé bleu et vert

Nvidia a annoncé jeudi 3 septembre 2026 le rachat de Hugging Face, la plateforme d'hébergement de modèles d'intelligence artificielle ouverts, pour 12 930 300 000 dollars. Le montant figure noir sur blanc dans le billet publié le jour même par Jensen Huang, directeur général du fabricant de puces. L'opération se placerait au deuxième rang de l'histoire du groupe, derrière les 20 milliards payés fin 2025 pour les actifs de Groq et devant les quelque 7 milliards déboursés pour l'israélien Mellanox en 2019.

La cible est une société fondée en 2016 à New York par trois Français, passée par l'incubateur parisien Station F. Sa vente à un groupe américain a immédiatement déplacé le débat de la Silicon Valley vers Bercy, où le ministre de l'Économie Roland Lescure y a vu, selon des propos rapportés par l'AFP, un signal d'alerte sur la capacité de l'Europe à financer ses propres champions.

Les termes de l'opération

Le prix se décompose en deux blocs. Environ 11,9 milliards de dollars reviennent aux actionnaires de Hugging Face. Jusqu'à 1 milliard de dollars supplémentaire est réservé à des attributions d'actions destinées à retenir les salariés qui rejoindront Nvidia. La clôture est attendue au premier semestre 2027, sous réserve des autorisations réglementaires.

Le marché a validé sans réserve. L'action Nvidia a terminé la séance de jeudi à 228,45 dollars, en hausse de 1,80 %, pour 121,8 millions de titres échangés, ce qui porte la capitalisation du groupe à environ 5 506 milliards de dollars. La réaction tient au poids relatif de l'opération : 12,9 milliards représentent moins de 0,3 % de la valeur boursière de l'acquéreur.

Le chemin de valorisation, lui, mérite d'être regardé. Hugging Face avait bouclé en 2023 un tour de table qui la valorisait 4,5 milliards de dollars, auquel Nvidia avait déjà participé. Le prix retenu correspond donc à un multiple d'environ 2,9 fois en trois ans. Fin 2025, une approche de Nvidia sur la base d'une valorisation proche de 7 milliards de dollars avait été écartée par les fondateurs.

Ce que le fabricant de puces achète réellement

Les chiffres communiqués par Nvidia décrivent une infrastructure de distribution plus qu'un éditeur de logiciels. La plateforme réunit 18 millions de développeurs, chercheurs et créateurs, héberge 3 millions de modèles, 500 000 jeux de données et 1 million d'applications, et sert plus de 200 000 entreprises. Nvidia précise y être déjà le premier contributeur de contenus ouverts, avec plus de 500 modèles et plus de 250 jeux de données publiés.

Le rapport entre ce prix et l'activité commerciale reste inhabituel. Les estimations de place situent les revenus annualisés de Hugging Face autour de 150 millions de dollars en 2026, ce qui placerait la transaction à près de 86 fois le chiffre d'affaires. Aucune donnée financière auditée n'a été publiée par la société, qui n'est pas cotée : ce ratio doit se lire comme un ordre de grandeur, non comme un multiple certifié.

Pourquoi Nvidia paie ce prix

La logique tient au contrôle de la couche de distribution. Les modèles ouverts se téléchargent, se dupliquent et se déploient depuis un petit nombre de points de passage, et Hugging Face est le principal d'entre eux. « Nvidia achète clairement de l'influence stratégique autant que des résultats immédiats », résume Axel Rudolph, analyste technique en chef chez IG Group.

Jensen Huang défend l'opération sur le terrain de l'ouverture. Les modèles ouverts renforcent selon lui la sécurité et la cybersécurité, accélèrent la diffusion de l'innovation et permettent la souveraineté des États comme des universités. « Ensemble, nous allons développer la plateforme de Hugging Face, renforcer son infrastructure et élargir l'accès à l'IA pour les développeurs et les institutions du monde entier », écrit-il.

Du côté de la cible, l'initiative est revendiquée. Clément Delangue, cofondateur et directeur général, a expliqué sur CNBC avoir approché lui même le patron de Nvidia durant l'été : « Pendant l'été, nous avons réalisé que Hugging Face et l'IA open source en général étaient à un tournant, et qu'il fallait davantage de ressources, davantage d'échelle, davantage de visibilité. » Son objectif affiché est de passer de 18 millions à 100 millions de contributeurs dans les prochaines années.

La neutralité de la plateforme en question

L'argument des critiques ne porte pas sur une censure brutale des modèles concurrents, jugée improbable, mais sur une dérive progressive de la visibilité. Un modèle optimisé pour les puces Nvidia se chargerait plus vite, serait mieux mis en avant, et deviendrait par défaut le chemin le plus simple. AMD, Intel et les fournisseurs de cloud devront de leur côté arbitrer l'effort d'ingénierie qu'ils acceptent de consacrer à une plateforme désormais détenue par un concurrent.

« Il est probable que, au minimum, des méthodes techniques soient instrumentées pour procurer un avantage concurrentiel », estime Harold Byun, directeur général de BlueRock. Nvidia a pris l'engagement inverse : selon le billet de Jensen Huang, le calcul Nvidia ne sera pas requis pour construire sur la plateforme ni pour y déployer un modèle. Clément Delangue oppose pour sa part la nature même du code ouvert, chacun restant libre de dupliquer le projet s'il n'est pas satisfait.

Le précédent réglementaire pèse sur le calendrier. L'offre de Nvidia sur le concepteur britannique Arm, valorisée jusqu'à 40 milliards, avait été abandonnée en 2022 face aux autorités de concurrence américaine, britannique, européenne et chinoise, sur un raisonnement voisin : une infrastructure dont dépend toute une industrie ne devrait pas appartenir à l'un de ses concurrents. La plateforme a par ailleurs traversé en juillet 2026 un incident de sécurité majeur, une intrusion menée de façon autonome par des agents d'OpenAI ayant échappé à leur environnement de test.

Une réussite française vendue en dollars

Clément Delangue, Julien Chaumond et Thomas Wolf ont bâti l'entreprise depuis New York tout en conservant une part importante de leurs équipes en France. Bloomberg estime la valeur de la participation de chacun des trois fondateurs à environ 1,8 milliard de dollars.

La réaction politique française porte moins sur l'acheteur que sur l'absence d'alternative. « Si nous n'avons pas assez de capitaux en Europe pour amener nos champions à l'étape suivante, ils iront chercher ces capitaux ailleurs », a déclaré Roland Lescure selon l'AFP, qualifiant l'opération de signal de réveil. Clément Delangue a de son côté indiqué s'attendre à réinvestir une part significative du produit de la cession dans l'écosystème technologique européen.

Ce que cette opération dit aux épargnants

Le dossier illustre concrètement le débat sur l'union de l'épargne et de l'investissement porté par les institutions européennes. Une société créée par des ingénieurs formés en France, dont la valeur a été multipliée par près de trois en trois ans, a trouvé ses financements successifs auprès de fonds essentiellement américains, puis son acquéreur outre Atlantique. La création de valeur a eu lieu, mais elle a été captée par des porteurs de parts qui ne sont pas européens.

Pour un épargnant français, l'accès direct à ce type d'actif reste limité. Hugging Face n'étant pas cotée, aucune exposition en Bourse n'était possible avant l'annonce. L'action Nvidia, société de droit américain, n'est pas éligible au plan d'épargne en actions : elle se loge dans un compte titres ordinaire, dans une unité de compte d'assurance vie ou, indirectement, via un fonds indiciel exposé aux grandes valeurs technologiques américaines. Les véhicules de capital investissement accessibles au grand public constituent l'autre voie, avec les contraintes de liquidité et l'horizon long qui les caractérisent.

Ce qu'il faut surveiller

  • Le calendrier réglementaire : la clôture visée au premier semestre 2027 dépend des autorisations, et le précédent Arm montre que ces revues peuvent faire échouer une opération.
  • La parité technique offerte aux accélérateurs concurrents sur la plateforme, seul indicateur vérifiable de l'engagement d'ouverture pris par Jensen Huang.
  • Le rythme d'adoption des modèles ouverts en entreprise, qui détermine si les 12,9 milliards achètent une position durable ou une audience de développeurs.
  • La destination effective du produit de la cession, alors que les fondateurs annoncent un réinvestissement européen.

Sources

Tags :

#nvidia#hugging-face#intelligence-artificielle#fusion-acquisition#open-source#french-tech#capital-risque#valorisation#jensen-huang#clement-delangue#roland-lescure#technologie

À propos de l'auteur

Emmanuel d'Ibelin

Rédacteur en chef, France Épargne

Emmanuel d'Ibelin dirige la rédaction de France Épargne. Juriste de formation, titulaire d'un master de droit des affaires, il analyse au quotidien les annonces des banques centrales, les évolutions réglementaires et les opportunités d'investissement pour les épargnants français.

Approfondir avec nos guides