Moules : un quart de la production perdue, l'aquaculture hors du marché de l'assurance
La production française de moules a chuté d'environ un quart cet été, selon le Comité national de la conchyliculture. L'aquaculture est indemnisée à 45 % par la solidarité nationale, contre 90 % pour un exploitant assuré, faute d'offre privée sur la mortalité des coquillages.
La mytiliculture, l'élevage de moules sur pieux de bois ou sur filières immergées, a perdu près d'un quart de sa récolte française cet été. Philippe Le Gal, président du Comité national de la conchyliculture (CNC, l'organisation interprofessionnelle des éleveurs de coquillages), chiffre le recul « entre 20 % à 25 % » après un « été anormalement chaud ». « Habituellement, 60 000 tonnes de moules sont produites par an en France, et là, on peine à sortir 45 000 tonnes », déclarait-il sur franceinfo le 5 septembre 2026.
L'épisode pose aussi une question de couverture assurantielle. L'aquaculture appartient au groupe de productions où l'assurance climatique privée reste marginale, et le plan d'urgence de plus d'un milliard d'euros annoncé le 4 septembre par le ministère de l'agriculture ne cite aucune activité de conchyliculture, l'élevage de coquillages marins.
Un quart de la récolte de moules manquant à l'appel
Dans la baie de Pont-Mahé, en Loire-Atlantique, le mytiliculteur Gilles Foucher évalue son manque à gagner entre 20 et 25 % de sa production habituelle. « Sur une trentaine de kilos de moules sur un pieu, il n'y en aura qu'une vingtaine qui seront vendues », décrivait-il à l'AFP le 13 septembre. Les coquillages restés sous la taille commerciale ne trouvent pas d'acheteur.
Les écarts régionaux sont considérables. Dans la baie de Saint-Brieuc, le mytiliculteur Guillaume Hurtaud évoque une année « catastrophique », avec 60 à 75 % de perte de production, sous l'effet conjugué d'attaques « massives » d'araignées de mer, du réchauffement et de l'acidification de l'eau. « La moule est de plus en plus petite. Ça fait quatre ou cinq ans qu'on le voit vraiment », ajoute-t-il. Le CNC situe les difficultés autour de la Méditerranée et de la Manche, en Bretagne Nord et en Normandie, les deux bassins qui fournissent respectivement 41 % et 21 % de la production nationale de moules.
L'ordre de grandeur du marché permet de mesurer l'enjeu financier. La France a commercialisé 54 531 tonnes de moules en 2023, à un prix moyen de 2,49 euros le kilogramme, et 90 410 tonnes d'huîtres à 5,69 euros le kilogramme, selon l'enquête Aquaculture publiée par Agreste, le service statistique du ministère de l'agriculture. L'ensemble de la filière compte 3 487 entreprises, 929,3 millions d'euros de chiffre d'affaires et 12 470 équivalents temps plein, dont 9 830 pour la seule conchyliculture.
Pourquoi la sécheresse frappe aussi sous l'eau
Le lien entre sécheresse terrestre et perte de récolte marine passe par l'alimentation des coquillages. « Quand il fait plus chaud, les moules consomment plus d'énergie. Et, en même temps, comme il ne pleut pas, il n'y a pas de sels nutritifs dans l'eau. Donc il y a moins de phytoplancton et elles s'alimentent moins », explique Fabrice Pernet, chercheur à l'Institut français de recherche pour l'exploitation de la mer (Ifremer). « Donc la balance énergétique leur est plutôt défavorable. »
Les relevés de température confirment l'intensité de l'épisode. La température moyenne de surface de l'océan hors zones polaires a atteint 20,96 °C en juillet 2026, un record pour un mois de juillet, devant les 20,89 °C de juillet 2023, selon le service Copernicus sur le changement climatique. Autour de l'Europe, les températures de surface ont établi des records mensuels le long de la façade atlantique et en Méditerranée occidentale, associées à des conditions de canicule marine forte ou sévère. Dans la baie de Pont-Mahé, l'eau a frôlé 29 °C fin juin.
En Méditerranée, le scénario modélisé pour 2050 s'est réalisé dès cet été. Fabrice Pernet et ses coauteurs avaient exposé en 2025, dans la revue Earth's Future, des huîtres et des moules de l'étang de Thau au réchauffement et à l'acidification attendus à l'horizon 2050. Leur conclusion portait sur un effondrement possible de la production méditerranéenne de moules. « On a eu 100 % de mortalité : on a perdu tout notre élevage de moules dans les conditions ambiantes », rapporte le chercheur pour l'été 2026. Les lots placés dans les conditions de 2050, soit un degré de plus, sont morts trois semaines plus tôt seulement.
Le plan d'un milliard d'euros cible les récoltes et les élevages terrestres
Annie Genevard, ministre de l'agriculture, de l'agroalimentaire et de la souveraineté alimentaire, a annoncé le 4 septembre 2026 un plan de plus d'un milliard d'euros. Son communiqué rappelle que la température moyenne nationale de juillet 2026, 24,9 °C, a dépassé les précédents historiques de 2003 et 1976, que 65 % du territoire a affronté une sécheresse inédite et que 95 départements ont été soumis à des restrictions d'eau, dont 79 classés en crise au plus fort de l'été.
La ventilation annoncée comprend 520 millions d'euros d'indemnisation de solidarité nationale (ISN, la part publique versée aux exploitants pour leurs pertes de récolte d'origine climatique), 30 millions d'euros au titre du régime des calamités agricoles pour les pertes de fonds non assurables, plus de 300 millions d'euros de dégrèvements de taxe foncière sur les propriétés non bâties et un fonds de réarmement agricole de 235 millions d'euros. Pour les exploitants assurés, le plafond des acomptes d'ISN est passé de 70 % à 80 % du montant prévisionnel.
Le périmètre est précisé dans le communiqué : l'enveloppe calamités concerne les « végétaux (cultures pérennes, vignes, etc.) » et les « animaux (bovins, ovins, volailles, etc.) ». Le texte ne mentionne ni la conchyliculture ni l'aquaculture, alors que le Fonds national de gestion des risques en agriculture (FNGRA, le fonds public qui finance le régime des calamités) est alimenté, selon le ministère, « par le produit de taxes acquittées par les exploitants agricoles, conchylicoles et aquacoles ».
Le barème de la solidarité nationale place l'aquaculture à 45 %
L'aquaculture relève bien du dispositif. Elle figure au sixième groupe de cultures défini par l'article D. 361-43-1 du code rural et de la pêche maritime, intitulé « Autres productions dont plantes à parfum, aromatiques et médicinales, horticulture, pépinières, apiculture, aquaculture, héliciculture ». Ce groupe rassemble les filières où la couverture assurantielle privée demeure marginale.
Le décret n° 2025-1175 du 5 décembre 2025, publié au Journal officiel le 9 décembre, fixe les taux d'ISN des récoltes 2026 à 2028. Pour les grandes cultures, les légumes et la viticulture, le taux servi aux non assurés tombe à 28 % en 2026, 21 % en 2027 et 14 % en 2028. Pour l'arboriculture, les petits fruits et les prairies, il descend à 31,5 %, puis 28 % et 24,5 %. Pour le sixième groupe, celui qui contient l'aquaculture, le décret retient « 45 % pour les récoltes 2023 à 2028 ».
Deux autres paramètres pèsent autant que le taux. Le seuil de pertes qui déclenche la solidarité nationale s'établit à 30 % pour les quatrième, cinquième et sixième groupes, contre 50 % pour les trois premiers. L'exploitant titulaire d'un contrat d'assurance multirisque climatique éligible perçoit 90 % du montant calculé, soit exactement le double des 45 % réservés aux non assurés de son groupe. Le décret ouvre par ailleurs la possibilité qu'un arrêté abaisse temporairement ces taux et ces seuils si la dépense publique franchit 680 millions d'euros par an.
Les obstacles techniques à l'assurance des coquillages
L'écart entre 45 % et 90 % suppose qu'un contrat existe. Véronique Le Bihan et Sophie Pardo recensaient en 2012, dans la revue Économie rurale, les obstacles propres à la conchyliculture : les causes des surmortalités estivales de l'huître creuse ne sont pas connues avec précision, le cheptel présent sur les parcs est difficilement quantifiable, l'absence de barèmes officiels de rendements par zone empêche une évaluation forfaitaire fiable et les risques individuels sont fortement corrélés, les mortalités de 2008 à 2010 ayant touché tous les bassins français simultanément.
Les deux économistes constataient alors qu'« il n'existe aucun contrat d'assurance cheptel destiné à la conchyliculture en Europe », les garanties de mortalité disponibles en aquaculture restant réservées à la pisciculture. L'offre la plus proche, une garantie de perte de marge brute en cas d'arrêté préfectoral d'interdiction de vente pour présence de toxines, conditionnée à une interdiction d'au moins quinze jours, n'intéressait que moins de 8 % des professionnels interrogés. Du côté public, les indemnités versées aux conchyliculteurs par le fonds de garantie de l'époque ne dépassaient pas 12 % des dommages subis, pour un total de 17,2 millions d'euros versés aux ostréiculteurs en 2008.
Côté marché privé, l'assurance aquaculture repose donc sur des garanties de dommages aux installations d'élevage, de responsabilité civile et de perte d'exploitation, la couverture du cheptel restant, selon ces travaux, réservée à la pisciculture. Le règlement européen instituant le FEAMPA (Fonds européen pour les affaires maritimes, la pêche et l'aquaculture) prévoit pourtant, depuis son adoption en 2021, que « les régimes d'assurance des élevages aquacoles » sont éligibles à son soutien financier.
Les prochaines échéances pour la filière
Le bilan des huîtres viendra plus tard. « Pour les huîtres, on pourra commencer à comptabiliser les pertes à partir du mois d'octobre », indique Philippe Le Gal, qui alerte sur un « véritable défi de croissance » pour ce coquillage. La campagne 2027 apportera par ailleurs un changement de méthode : la période de référence servant au calcul des pertes de rendement passera de cinq à huit ans, une modification négociée à Bruxelles et destinée à intégrer la répétition des aléas climatiques.
À l'échelle mondiale, la production aquacole d'animaux aquatiques a franchi 100 millions de tonnes pour la première fois en 2024, à 103 millions de tonnes valorisées 371 milliards de dollars à la sortie d'élevage, soit 53 % de la production totale d'animaux aquatiques, selon le rapport SOFIA 2026 de l'Organisation des Nations unies pour l'alimentation et l'agriculture (FAO) publié le 16 juin 2026. La pêche de capture est restée à environ 92 millions de tonnes. Gilles Foucher, lui, ramène l'horizon à son métier : « Ce qu'on a connu cet été, ce sera une année moyenne » en 2050. « Donc, c'est quoi la mytiliculture dans 20 ou 30 ans ? »
Sources
- AFP, « Après un été sec et brûlant, la moule française en souffrance », Pénestin, 13 septembre 2026
- franceinfo, déclarations de Philippe Le Gal, 5 septembre 2026
- Ministère de l'agriculture, communiqué du 4 septembre 2026
- Décret n° 2025-1175 du 5 décembre 2025, Journal officiel du 9 décembre 2025
- Article D. 361-43-1 du code rural et de la pêche maritime
- Ministère de l'agriculture, régime des calamités agricoles et financement du FNGRA
- Agreste, Chiffres et données n° 6, enquête Aquaculture 2023, mars 2025
- Copernicus Climate Change Service, bulletin de juillet 2026
- Pernet et al., Earth's Future, 2025, bivalves de l'étang de Thau
- Véronique Le Bihan et Sophie Pardo, Économie rurale, 2012, couverture des risques en conchyliculture
- Règlement (UE) 2021/1139 instituant le FEAMPA
- FAO, rapport SOFIA 2026, 16 juin 2026
- Ministère de la mer, Plan Aquacultures d'avenir 2021-2027
- Agri Mutuel, reprise de la dépêche AFP, 14 septembre 2026
- Eos, présentation de l'étude sur la mytiliculture méditerranéenne
- Articles D. 361-43 à D. 361-44-10 du code rural, assurance récolte et solidarité nationale