Entreprises

Décennale : QBE quitte le marché français, les couvreurs en première ligne

QBE a confirmé le 2 septembre 2026 son retrait total du marché français de l'assurance construction, avec une sortie de portefeuille au 31 décembre. La branche a enregistré un déficit technique de 827 M€ en 2024.

Rédacteur en chef, France Épargne
8 min de lecture837 vues
Illustration abstraite de structures de toiture superposées et de plans protecteurs translucides, évoquant le marché français de l'assurance construction sous tension

QBE a confirmé le 2 septembre 2026 son retrait total du marché français de l'assurance construction. L'assureur d'origine australienne cesse de souscrire des contrats de responsabilité civile décennale, la garantie obligatoire qui couvre pendant dix ans les dommages compromettant la solidité d'un ouvrage, et vise une sortie complète de son portefeuille au 31 décembre 2026. Environ 100 M€ de primes arriveront à renouvellement d'ici cette échéance, selon L'Argus de l'assurance.

La décision concerne les artisans du bâtiment, les entreprises du BTP et les bureaux d'études. Elle intervient après l'exercice 2024, le plus mauvais jamais enregistré par la branche sur le plan technique, et elle touche en priorité les métiers dont la sinistralité domine les statistiques françaises, la couverture en tête.

Un retrait annoncé par étapes depuis 2024

Le désengagement s'est fait par paliers. Première étape en 2024 : l'arrêt des nouvelles souscriptions pour les artisans réalisant moins de 500 000 € de chiffre d'affaires. En septembre 2025, la presse spécialisée rapportait la volonté de l'assureur de quitter le bas de segment. Le 1er septembre 2026, L'Argus de l'assurance s'interrogeait encore sur un retrait « probable ». La confirmation est tombée le lendemain, révélée par News Assurances Pro puis reprise par L'Argus.

Delphine Leroy, directrice générale de QBE France, avait posé le cadre dès l'automne 2025 : « Cette décision n'a pas été facile, mais elle est responsable. » Elle résumait la position de l'assureur en juin 2026 la position de son entreprise en juin 2026 auprès de News Assurances Pro : « Notre appétit de souscription en décennale n'est plus aligné. »

Les contrats en cours vont jusqu'à leur échéance annuelle. Au titre de la garantie subséquente, mécanisme qui maintient la couverture après la fin du contrat, QBE reste tenu d'instruire et d'indemniser les sinistres relevant des polices déjà souscrites pendant les dix ans qui suivent la réception des ouvrages. Les chantiers achevés sous une police QBE demeurent donc couverts.

La branche construction a signé son plus mauvais exercice technique

Les chiffres publiés par France Assureurs, la fédération professionnelle du secteur, éclairent la sortie de QBE. Les cotisations de la branche ont atteint 3 177 M€ en 2024, en hausse de 3,5 %, soit pour la quatrième année consécutive leur plus haut niveau depuis 1983. La responsabilité civile décennale en représente 74 %, avec une progression de 3,4 % après 4,6 % en 2023. Les primes du Dommages-Ouvrage ont augmenté de 3,8 %.

La sinistralité a progressé bien plus vite que les primes. Les prestations payées se sont établies à 2 319 M€, en hausse de 12,8 % sur un an. Rapporté aux cotisations, le taux de prestations payées atteint 73 % en 2024 contre 67 % en 2023. En intégrant la dotation aux provisions, l'ensemble des charges de prestations bondit de 48,5 %, à 4 248 M€, soit 1,3 fois le montant des cotisations de l'exercice.

Le résultat technique de la branche affiche un déficit de 827 M€. France Assureurs qualifie 2024 de plus mauvais résultat technique jamais enregistré par cette activité. Le stock de provisions techniques s'élève à 29,7 Md€, l'équivalent de 9,3 années de primes, en deçà de la moyenne des dix dernières années établie à 10,2 années. Les produits financiers, à 725 M€ et en progression de 19,2 %, n'ont pas suffi à rétablir l'équilibre.

Pourquoi les couvreurs concentrent-ils le risque ?

L'Agence Qualité Construction (AQC), organisme qui recense les désordres du bâtiment, a publié le 28 juillet 2026 son classement des désordres décennaux tiré de la base Sycodés, sur la période 2023 à 2025. En maisons individuelles, la couverture en petits éléments, c'est-à-dire les toitures en tuiles ou en ardoises, conserve la première place avec 9,6 % des désordres relevés. Les équipements sanitaires suivent à 7,8 %, en forte hausse.

Cette place en tête du classement pèse directement sur les conditions de souscription : l'assurance décennale d'un couvreur compte parmi les dossiers les plus examinés par les souscripteurs, qui réclament le détail des techniques employées, les qualifications de l'entreprise et l'historique complet des sinistres.

Raphaël Cerda, directeur construction de Howden France, résumait en juin 2026 la logique des assureurs face à ce segment : « Une sinistralité élevée et durable, des coûts de réparation en augmentation continue, une exposition longue, sans plafond réel de coûts en cas de sinistre majeur. » La durée d'engagement distingue la décennale des autres branches de dommages : un chantier réceptionné en 2026 reste susceptible de produire un sinistre jusqu'en 2036.

Des conditions de placement plus tendues avant le renouvellement

La disparition d'un porteur de risque réduit mécaniquement la capacité disponible. Sarah Sehli, du courtier grossiste Add Value, anticipait dès juin 2026 qu'un retrait de QBE « tendrait les conditions de placement ». Howden décrit de son côté un durcissement des critères de souscription, des exigences techniques renforcées et un allongement des délais d'étude.

Les échéances annuelles des contrats QBE s'échelonnent jusqu'au 31 décembre 2026, ce qui concentre les demandes de replacement sur un nombre restreint de porteurs de risque. Les courtiers spécialisés recommandent d'engager la recherche d'un nouvel assureur au moins trois mois avant la date d'échéance. Un artisan sans attestation valide s'expose aux sanctions de l'article L.241-1 du Code des assurances, qui prévoit jusqu'à six mois d'emprisonnement et 75 000 € d'amende.

Les assureurs restés en place resserrent leur sélection

Le marché ne se vide pas pour autant. SMABTP, premier assureur du secteur, a porté son chiffre d'affaires 2025 à 6,035 Md€ contre 5,368 Md€ un an plus tôt, dont 4,031 Md€ en assurance de dommages, en progression de 14 %. Son résultat net recule néanmoins de près de 15 %, à 212 M€, tandis que son ratio de solvabilité gagne 4 points, à 249 %. L'Auxiliaire, autre spécialiste du BTP, a triplé son bénéfice sur le même exercice.

De nouvelles offres sont apparues en parallèle. ERGO et Solly Azar ont lancé un produit de décennale en mars 2026, et le groupe alsacien CAM affiche un plan de croissance sur ce marché à horizon 2032. La question ouverte porte sur le volume de capacité que ces acteurs accepteront de consacrer aux métiers les plus sinistrés.

Les défaillances du bâtiment ne s'aggravent plus

Les défaillances d'entreprises ne s'emballent pas dans la construction, contrairement à ce que laisse entendre une partie des commentaires sur le secteur. Selon la Banque de France, le pays comptait 70 605 défaillances cumulées sur douze mois à fin juillet 2026. Le secteur de la construction en totalise 14 351, contre 14 704 un an plus tôt, soit un repli de 2,4 %. Ce niveau se situe 2,3 % en dessous de la moyenne observée entre 2010 et 2019.

La pression sur la décennale vient donc du coût et de la durée des sinistres davantage que d'une vague de faillites. Les charges de prestations ont progressé de 48,5 % en 2024 quand les cotisations gagnaient 3,5 %, un écart qui tient à la réévaluation des provisions sur des chantiers déjà réceptionnés.

QBE ne se retire pas sous la contrainte financière

Les résultats du groupe écartent l'hypothèse d'un assureur en difficulté. Au titre du premier semestre 2026, publié le 14 août, QBE Insurance Group a dégagé un bénéfice net ajusté de 1 033 M$ pour des primes brutes émises de 15,14 Md$, avec un ratio combiné de 92,8 % et une rentabilité des capitaux propres de 17,7 %, au-dessus de sa cible de long terme fixée à 15 %. Le groupe a par ailleurs cédé plus d'un milliard de dollars de portefeuilles jugés non stratégiques.

La sortie française relève de cet arbitrage d'allocation du capital. QBE réoriente sa souscription vers les grandes entreprises et les entreprises de taille intermédiaire, ainsi que vers les branches cyber et sciences de la vie.

Les points à suivre d'ici décembre

  • Le rythme des renouvellements du portefeuille QBE jusqu'au 31 décembre 2026 et le taux de dossiers effectivement replacés.
  • L'évolution tarifaire de la décennale pour les métiers de la couverture, segment déjà en tête des désordres relevés par l'AQC.
  • La publication par France Assureurs des chiffres 2025 de l'assurance construction, qui indiquera si le déficit technique de 827 M€ se réduit ou s'installe.
  • L'arrivée éventuelle de nouvelles capacités, après les lancements d'ERGO et Solly Azar au printemps 2026.

Sources

Tags :

#qbe#assurance-decennale#assurance-construction#couvreur#btp#france-assureurs#smabtp#responsabilite-civile-decennale#artisans#sinistralite

À propos de l'auteur

Emmanuel d'Ibelin

Rédacteur en chef, France Épargne

Emmanuel d'Ibelin dirige la rédaction de France Épargne. Juriste de formation, titulaire d'un master de droit des affaires, il analyse au quotidien les annonces des banques centrales, les évolutions réglementaires et les opportunités d'investissement pour les épargnants français.

Approfondir avec nos guides