Marchés privés

Decart refuse 6 milliards d'Anthropic plutôt que de déplacer ses équipes d'Israël à San Francisco

Decart a renoncé à une offre de 6 milliards de dollars d'Anthropic parce que le groupe américain exigeait que les fondateurs et l'ensemble de l'équipe quittent Israël pour San Francisco, rapportent des sources proches de la start-up citées par Globes.

Rédacteur en chef, France Épargne
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Illustration abstraite de deux pôles technologiques distants reliés par un pont de données rompu, symbolisant le refus du transfert des équipes de Decart d'Israël vers la Californie

La start-up israélienne Decart a renoncé à une offre de rachat de 6 milliards de dollars présentée par Anthropic parce que le groupe américain exigeait que les fondateurs et l'ensemble de l'équipe quittent Israël pour s'installer à San Francisco, tandis que l'équipe voulait rester en Israël. Ce récit est rapporté par des sources proches de Decart citées le 8 septembre 2026 par le quotidien économique israélien Globes.

Selon ces sources, Anthropic était enthousiaste à l'égard de la technologie israélienne. Le point de blocage portait sur la localisation des personnes. La demande principale de l'acheteur potentiel consistait à transférer le centre des opérations de Decart à San Francisco, une exigence à laquelle les frères Dean et Orian Leitersdorf ainsi que Moshe Shalev se sont opposés, ces trois fondateurs préférant rester à Tel Aviv.

Cent salariés israéliens devaient partir en Californie

Le périmètre de la demande dépassait la direction. L'essentiel de l'activité de Decart tourne autour de la recherche sur les modèles de langage, avec une priorité donnée à l'inférence (l'exécution d'un modèle déjà entraîné, par opposition à son entraînement initial). Anthropic a demandé qu'une part significative des talents, et possiblement la propriété intellectuelle elle-même, soit transférée d'Israël vers la Californie, rapporte Globes. Les fondateurs ont refusé.

Le centre de développement israélien de Decart compte environ 100 salariés. Selon les plans d'Anthropic décrits par Globes, ces salariés devaient rejoindre la Californie par la voie d'accords individuels, conclus salarié par salarié. Les trois fondateurs détiennent 64 % du capital de Decart, ce qui leur donnait la capacité de bloquer une opération qu'ils jugeaient contraire à leur projet.

Malgré la généralisation du travail à distance depuis 2020 et le poids des centres de développement internationaux chez les grands acteurs de l'intelligence artificielle, l'essentiel de l'activité de développement se pilote depuis San Francisco même, note Globes. Cette concentration géographique explique la fermeté de la demande adressée aux fondateurs israéliens.

Une société de trois ans valorisée 4 milliards de dollars en mai

Decart a été fondée fin 2023 par Dean Leitersdorf, docteur en informatique du Technion, et Moshe Shalev, qui se sont rencontrés au sein de l'unité 8200 du renseignement militaire israélien. Orian Leitersdorf, frère cadet de Dean et lui aussi docteur du Technion, a rejoint ensuite le tour de table fondateur.

La société a levé environ 450 millions de dollars depuis sa création. Son dernier tour, de 300 millions de dollars, a été bouclé en mai 2026 sous la conduite de Radical Ventures, avec l'entrée de Nvidia au capital, sur une valorisation proche de 4 milliards de dollars. Sequoia Capital, Benchmark, Zeev Ventures et Aleph figurent parmi les actionnaires. L'offre d'Anthropic valorisait donc Decart à une prime de 50 % environ sur son dernier tour privé, quatre mois plus tard.

Le produit repose sur des logiciels d'optimisation qui permettent d'exécuter davantage d'opérations sur chaque processeur, ce qui abaisse le coût d'exploitation des modèles. Decart commercialise également ses propres modèles, dont Lucy, qui édite de la vidéo en temps réel, et Oasis, qui génère des environnements de simulation utilisés pour entraîner des systèmes de robotique et de conduite autonome. Oasis a franchi le million d'utilisateurs en trois jours, selon les chiffres communiqués par la société.

Nvidia offrait davantage, les fondateurs voulaient des actions Anthropic

Avant les discussions avec Anthropic, Leitersdorf et Shalev avaient écarté une proposition de Nvidia supérieure en montant, rapporte Globes. Les fondateurs et les actionnaires privilégiaient un paiement en titres Anthropic, dans la perspective de l'introduction en Bourse (IPO) du groupe américain. Cet arbitrage éclaire la nature du refus final : les fondateurs avaient déjà renoncé à un prix plus élevé pour choisir leur acquéreur.

L'opération se serait inscrite comme la plus importante acquisition de l'histoire d'Anthropic. Les deux sociétés n'ont jamais dépassé le stade de la lettre d'intention (document qui fixe les grandes lignes d'un accord sans engager définitivement les parties), sans atteindre la signature ni la réalisation, si bien qu'aucune indemnité de rupture n'était due. Anthropic et Decart n'ont pas commenté publiquement.

Le premier centre de recherche d'Anthropic en Israël ne verra pas le jour

L'opération portait une promesse pour l'écosystème local : l'ouverture du premier centre de développement d'Anthropic en Israël. Le pays aurait accueilli une antenne de recherche de l'un des principaux laboratoires mondiaux d'intelligence artificielle, dans un secteur technologique encore largement dominé par la cybersécurité. Anthropic maintient son projet d'étoffer ses activités commerciales locales, sans volet recherche.

Le refus des fondateurs prend son sens dans une tendance de fond mesurée par l'Israel Innovation Authority (l'agence publique israélienne de l'innovation) dans son rapport annuel 2026 sur la technologie. La part des salariés des sociétés technologiques privées israéliennes employés en Israël est tombée à 62 % en mars 2026, contre 69 % en janvier 2019. La part des cadres dirigeants basés en Israël avait reculé d'environ 9,6 % à fin mars 2026, selon la même source. L'essentiel de la croissance des effectifs à l'étranger se concentre aux États-Unis, dans la recherche comme dans les fonctions de direction.

La même étude relève un recul du nombre d'ingénieurs de recherche en Israël pour la première fois depuis plus de dix ans, avec environ 3 500 postes de moins et une part passée de 51 % à 49 % des effectifs du secteur. En 2025, ce secteur représentait 18,3 % du produit intérieur brut israélien et 85 milliards de dollars d'exportations, soit 58 % des exportations du pays, pour environ 400 000 salariés.

Trois fondateurs qui bloquent une sortie à 6 milliards pour garder une centaine d'ingénieurs à Tel Aviv constituent l'exception dans cette série statistique. L'enjeu pour l'industrie israélienne se lit dans les mêmes chiffres : le pays enregistre des valorisations et des sorties record, 84 milliards de dollars de cessions en 2025 selon l'Israel Innovation Authority, pendant que la part des ingénieurs et des dirigeants employés sur son sol recule d'année en année.

Les valorisations de l'intelligence artificielle se fixent hors des marchés cotés

Le prix des actifs de l'intelligence artificielle se fixe désormais hors des marchés cotés. Decart valait 4 milliards de dollars en mai 2026 après une levée privée, puis 6 milliards dans une négociation qui n'a pas abouti, sans qu'aucun cours de Bourse ne vienne arbitrer ces montants. Les épargnants français exposés à ces valorisations le sont par des véhicules non cotés, des fonds de capital risque ou des unités de compte adossées au private equity, dont la liquidité et la valorisation dépendent d'opérations de ce type.

Le dossier rappelle aussi que le capital humain constitue l'actif principal de ces sociétés. La valeur de Decart tient à une centaine d'ingénieurs spécialisés dans la programmation de bas niveau et l'optimisation de processeurs graphiques. Une opération qui échoue sur la question du lieu de travail de ces ingénieurs révèle la part de la valorisation adossée à des personnes, une part que les brevets et les contrats clients ne sécurisent pas.

La question se pose dans les mêmes termes en Europe. Mistral AI a annoncé le 8 septembre 2026 une levée de 3 milliards d'euros menée par Samsung, portant sa valorisation à plus de 21 milliards d'euros contre 11,7 milliards un an plus tôt, en conservant ses équipes à Paris. La capacité d'un écosystème à retenir ses ingénieurs après une levée de fonds majeure devient un critère d'analyse au même titre que la trajectoire de revenus.

Les échéances à surveiller

Anthropic prépare son introduction en Bourse pour les prochaines semaines, sur une valorisation cible de 2 000 milliards selon Globes. La réception de cette cotation par le marché conditionnera la valeur des titres que les fondateurs de Decart avaient accepté de recevoir en paiement.

Decart doit désormais choisir entre la reprise de discussions avec un autre acquéreur, un nouveau tour de financement privé et la poursuite en indépendance. Nvidia, qui avait proposé davantage, vient de finaliser le rachat de Hugging Face pour 12,9 milliards de dollars, ce qui réduit sa marge de manœuvre à court terme. Les deux sociétés ont évoqué la possibilité d'une coopération sous une autre forme, Anthropic devenant client ou investisseur de Decart.

Sources

Tags :

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À propos de l'auteur

Emmanuel d'Ibelin

Rédacteur en chef, France Épargne

Emmanuel d'Ibelin dirige la rédaction de France Épargne. Juriste de formation, titulaire d'un master de droit des affaires, il analyse au quotidien les annonces des banques centrales, les évolutions réglementaires et les opportunités d'investissement pour les épargnants français.

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