Réglementation

Canicules 2026 : la surmortalité en élevage déplace le curseur de l'assurance cheptel

La vague de chaleur de fin juin a fait bondir la mortalité de 1 000 % en volaille et de 200 % en porc selon l'équarrisseur Akiolis. Un tiers des agriculteurs assurés en multirisque climatique ont déclaré un sinistre. Le coup de chaleur devient un risque assurable de premier plan.

Rédacteur en chef, France Épargne
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Visualisation abstraite de la chaleur extrême saturant les bâtiments d'élevage et du risque assurantiel qu'elle engendre

Le 24 juin 2026 restera dans les annales de Météo France comme la journée la plus chaude jamais mesurée en France métropolitaine, avec une température moyenne nationale de 29,9 °C en combinant le jour et la nuit. Le précédent record, 29,4 °C, tenait depuis le 25 juillet 2019 et le 5 août 2003. Le lendemain, 72 départements passaient en vigilance rouge canicule, un niveau inédit depuis la création du dispositif. Dans les bâtiments d'élevage de l'Ouest, l'épisode a laissé une trace comptable que les éleveurs mesurent encore.

Ce que les équarrisseurs ont vu passer

Les chiffres les plus parlants ne viennent pas des services vétérinaires mais des camions de collecte. Gilles Cogny, directeur général d'Akiolis, opérateur d'équarrissage, a livré le 25 juin 2026 une mesure brute de l'épisode : des mortalités de 1 000 % supérieures à la normale sur la volaille, de 200 % en porc et de 45 % en bovins sur la Normandie et les Pays de la Loire.

Le site Akiolis de Saint Langis lès Mortagne, dans l'Orne, offre une comparaison à un an d'intervalle qui se passe de commentaire. Le 22 juin 2025, l'usine avait réceptionné 8 tonnes de volailles. Le 22 juin 2026, 104 tonnes. Le 23 juin 2025, 22 tonnes toutes espèces confondues. Le 23 juin 2026, 500 tonnes. La chaîne de traitement, calibrée pour 9 tonnes à l'heure dans des proportions ordinaires, est tombée à 3 ou 4 tonnes à l'heure dès que la part de volaille a dépassé 20 % du flux.

À l'échelle nationale, le ministère de l'Agriculture a estimé les pertes à 2,5 à 3 millions de volailles, soit moins de 1 % de la production annuelle française. Le ratio rassure sur la sécurité de l'approvisionnement. Il masque une réalité de trésorerie très différente à l'échelle d'une exploitation : la perte se concentre sur quelques dizaines d'élevages qui encaissent, eux, l'intégralité du choc en trois nuits.

Quand la filière de collecte sature, l'État autorise l'enfouissement

La saturation des équarrisseurs a contraint les préfectures à ouvrir une procédure exceptionnelle. En Bretagne, la DRAAF a organisé avec les chambres d'agriculture un dispositif dérogatoire d'enfouissement sur place, encadré par arrêté préfectoral et adossé à la dérogation prévue à l'article 19, paragraphe 1 c), du règlement européen n° 1069/2009 relatif aux sous produits animaux.

Le bilan chiffré de ce dispositif donne la mesure de l'épisode. Au 30 juin 2026, 262 élevages de volailles ou de porcs avaient eu recours à l'enfouissement, pour 598 tonnes d'animaux morts. Au 3 juillet, le compteur atteignait 378 élevages et 753 tonnes. Chaque site a fait l'objet d'un accompagnement individuel et d'un avis hydrogéologue pour protéger les nappes. Les arrêtés dérogatoires ont été abrogés le 3 juillet, une fois les capacités de collecte revenues à la normale.

La Nouvelle Aquitaine a suivi le même chemin : douze départements, de la Charente à la Haute Vienne, ont ouvert un guichet de dérogation auprès de leurs directions départementales de la protection des populations, sous le régime de l'article L. 216-6 du code de l'environnement pour la protection des eaux.

Un tiers des assurés a déclaré un sinistre

France Assureurs a publié le 1er juillet 2026 un constat qui déplace le débat du sanitaire vers l'assurantiel : près d'un tiers des agriculteurs couverts en multirisque climatique sur récoltes avaient déjà déclaré un dommage lié aux épisodes de chaleur, pertes de rendement et pertes de bétail confondues.

« Les deux épisodes de canicule que nous avons récemment connus ont fragilisé de nombreux agriculteurs. »

Florence Lustman, présidente de France Assureurs

La fédération a mobilisé ses réseaux d'experts pour accélérer le montage des dossiers, et rencontré les cabinets de Bercy et de la rue de Varenne le 1er juillet, avec un second rendez vous à la mi juillet pour ajuster le dispositif. Le ministère a de son côté publié un arrêté daté du 31 juillet 2026 modifiant le cahier des charges de l'assurance récolte, qui autorise les assureurs à verser 80 % du montant prévisionnel de l'indemnité de solidarité nationale sur la seule base de la perte constatée par expert.

Annie Genevard, ministre de l'Agriculture, a par ailleurs annoncé sur BFMTV le déblocage de prêts de trésorerie garantis par Bpifrance destinés à équiper les bâtiments en brumisation et en ventilation.

Le trou dans la raquette : les animaux ne relèvent pas de l'assurance récolte

Là réside la confusion que l'été a mise à nu. L'assurance multirisque climatique, subventionnée jusqu'à 70 % de la cotisation depuis la réforme issue de la loi du 2 mars 2022, couvre les récoltes, prairies comprises. Elle ne couvre pas la mort des animaux. L'indemnité de solidarité nationale, qui prend le relais au delà de 30 % de perte selon les cultures, obéit à la même logique végétale.

De la même façon, la multirisque agricole classique protège les bâtiments et la responsabilité civile de l'exploitant, mais exclut la mortalité du cheptel par maladie ou par accident. Quant au Fonds national agricole de mutualisation sanitaire et environnementale, alimenté par une cotisation obligatoire de 20 euros par exploitant et financé à 65 % sur fonds publics, il indemnise des préjudices d'origine sanitaire précisément listés, tuberculose bovine, brucellose, leucose, fièvre catarrhale ovine, fièvre charbonneuse et botulisme. Le coup de chaleur n'y figure pas.

Reste donc le contrat dédié. L'assurance mortalité du bétail est le seul véhicule qui indemnise le préjudice financier résultant de la mort ou de l'invalidité totale des animaux, et les assureurs agricoles y adossent depuis plusieurs années une garantie spécifique contre la surmortalité par coup de chaleur, souvent couplée à l'arrêt accidentel de ventilation. Pour les bovins et les équins, l'indemnisation joue sur la maladie et l'accident. Pour les élevages porcins, avicoles et cunicoles, elle vise l'accident d'élevage, catégorie dans laquelle la défaillance thermique du bâtiment trouve sa place.

Une règle de délai que peu d'éleveurs connaissent

Un détail juridique mérite l'attention des exploitants qui découvriraient ces garanties après coup. L'article L. 123-1 du code des assurances fixe à quatre jours le délai d'envoi de la déclaration de sinistre en assurance grêle. Pour la mortalité du bétail, ce délai est réduit à vingt quatre heures, sauf force majeure ou clause contractuelle plus favorable.

Vingt quatre heures, c'est exactement la fenêtre pendant laquelle un éleveur dont le bâtiment vient de perdre plusieurs milliers de sujets gère l'urgence sanitaire, appelle l'équarrisseur et cherche une solution d'entreposage. Le risque de forclusion administrative se superpose au sinistre lui même, et il explique une part des dossiers qui n'aboutissent pas.

Les deux lectures du marché

Du côté des assureurs, la sinistralité climatique française a déjà pesé lourd avant même l'été. Le ratio combiné de Crédit Agricole Assurances est monté à 96,7 % au premier semestre 2026, en hausse de 2,1 points sur un an, principalement du fait des tempêtes du premier trimestre. Groupama a de son côté enregistré 562 millions d'euros de sinistralité climatique avant réassurance sur l'exercice 2025, pour un résultat net de 1 milliard d'euros et un ratio de solvabilité de 222 %. La répétition des vagues de chaleur pousse mécaniquement à retarifer la garantie coup de chaleur ou à durcir les conditions de ventilation exigées à la souscription.

Du côté des éleveurs, la question est d'abord celle du bâtiment. Mickaël Martin, président du Groupement technique vétérinaire de Bretagne, décrivait le 23 juin des troupeaux dont « 80 % des animaux avaient la langue sortie ». Un éleveur porcin des Côtes d'Armor a perdu treize truies lors de l'épisode de fin mai, puis six de plus lors du suivant. La collecte laitière bretonne a reculé d'environ 10 %, avec des baisses de 7 à 8 kilogrammes par vache et par jour. Laëtitia Bouvier, présidente de la FRSEA, y voit une confirmation : « l'adaptation des bâtiments est une piste à développer ».

Les deux lectures convergent sur un point technique. La garantie coup de chaleur n'a de sens économique que si elle s'articule avec un investissement de prévention. Un assureur accepte plus volontiers de couvrir un bâtiment brumisé et ventilé, avec alarme sur défaut d'alimentation électrique, qu'un bâtiment ancien où la surmortalité est prévisible. Les prêts garantis par Bpifrance annoncés fin juin visent explicitement cet angle.

Ce qu'il faut surveiller

La saison n'est pas close. Après un quatrième épisode caniculaire entamé le 28 juillet, avec 40,2 °C relevés à Tarbes, 41 °C à Bergerac et 40,7 °C à Angoulême comme à Bordeaux, une cinquième vague était annoncée pour le début du mois d'août. La séquence du 4 au 19 juillet, seize jours consécutifs, se classe déjà parmi les plus longues jamais enregistrées en France, derrière 1983 et 2006.

Trois échéances méritent d'être suivies. Le rythme effectif des versements consécutifs à l'arrêté du 31 juillet, qui dira si l'avance de 80 % de l'indemnité de solidarité nationale se traduit en trésorerie avant l'automne. Les conditions de renouvellement des contrats cheptel pour la campagne 2027, où la retarification de la garantie thermique se lira dans les avenants. Et l'évolution du périmètre du fonds de mutualisation sanitaire, dont la section spécialisée équine doit être créée à l'automne 2026 pour une première levée de cotisation en 2027, signe que l'architecture de la mutualisation agricole reste en mouvement.

Pour l'épargnant qui détient des titres d'assureurs exposés au risque agricole, comme pour l'exploitant qui arbitre entre prime et autoassurance, l'été 2026 fournit une donnée nouvelle : la mortalité par chaleur a cessé d'être un aléa marginal pour devenir une ligne de sinistralité récurrente, mesurable et donc tarifable.

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À propos de l'auteur

Emmanuel d'Ibelin

Rédacteur en chef, France Épargne

Emmanuel d'Ibelin dirige la rédaction de France Épargne. Juriste de formation, titulaire d'un master de droit des affaires, il analyse au quotidien les annonces des banques centrales, les évolutions réglementaires et les opportunités d'investissement pour les épargnants français.