Pétrole : pire mois depuis 2020 en mai, le baril évite les 200 dollars
Le Brent a chuté de près de 19 % en mai 2026, son plus fort recul mensuel depuis le Covid, porté par l'espoir d'un cessez-le-feu entre Washington et Téhéran. Le scénario catastrophe d'un baril à 200 dollars s'éloigne, mais la réouverture du détroit d'Ormuz reste incertaine.

Le marché pétrolier vient de vivre son mois le plus brutal depuis la pandémie de 2020. Le Brent, référence mondiale, s'échangeait à 92,56 dollars le baril vendredi 29 mai à la mi journée à Londres, en baisse de près de 19 % sur le mois et d'environ 20 % par rapport à ses sommets de 2026. Le brut américain WTI reculait dans les mêmes proportions, à 87,18 dollars, soit un repli de 16,5 % depuis le début du mois. Pour les deux références, il s'agit de la pire performance mensuelle depuis le choc du Covid.
Ce reflux marque un retournement spectaculaire. Le Brent avait atteint un sommet de guerre proche de 126 dollars fin avril, contre environ 72 dollars la veille du déclenchement du conflit le 28 février 2026 au Moyen Orient. Le moteur de la détente actuelle tient en une phrase : les investisseurs anticipent désormais un apaisement durable entre les États Unis et l'Iran, qui rouvrirait le détroit d'Ormuz au trafic maritime.
Le spectre des 200 dollars s'éloigne
Pendant plusieurs semaines, les marchés ont redouté un scénario extrême. Le détroit d'Ormuz, voie maritime stratégique entre l'Iran et Oman, acheminait environ 20 % de l'approvisionnement énergétique mondial avant le conflit. Sa fermeture a alimenté des prévisions alarmistes.
Jason Bordoff, directeur fondateur du Center on Global Energy Policy de l'université Columbia, résumait le risque sans détour : « Aucune option politique ne peut empêcher les prix du pétrole de grimper vers 200 dollars le baril si le détroit d'Ormuz reste fermé. C'est un volume d'approvisionnement trop important pour le marché mondial. » La banque Macquarie assignait une probabilité de 40 % à un baril à 200 dollars si la guerre se prolongeait en juin. Le cabinet Wood Mackenzie envisageait le même niveau dans l'hypothèse d'une fermeture du détroit jusqu'à la fin de l'année.
Ce point haut n'a finalement pas été atteint. À titre de comparaison, le record absolu du pétrole remonte à 2008, lorsque le baril avait frôlé 150 dollars, soit environ 230 dollars une fois corrigé de l'inflation. La désescalade diplomatique prive donc le marché du choc tarifaire le plus redouté.
Un cessez-le-feu encore fragile
Washington et Téhéran se seraient « pour l'essentiel entendus » sur un protocole d'accord de 60 jours destiné à prolonger la trêve, selon les informations de marché. Le texte attend toutefois la validation du président Donald Trump, et la situation sur le terrain reste tendue. Jeudi encore, les forces iraniennes ont tiré des missiles balistiques vers le Koweït et envoyé des drones d'attaque en direction du détroit.
Les flux physiques témoignent de cette fragilité. Les analystes d'UBS, emmenés par Henri Patricot, directeur exécutif de la recherche actions sur le secteur pétrolier et gazier, notent que les chargements de brut dans le Golfe demeurent « extrêmement faibles ». Les exportations iraniennes sont tombées sous 0,3 million de barils par jour en mai, contre une moyenne de 1,5 million en avril et de 1,7 million en mars. La banque suisse souligne le manque de signes tangibles d'une reprise du trafic maritime à court terme.
Quelle trajectoire pour les prix ?
Les prévisionnistes divergent sur le rythme de la normalisation. Bob Parker, conseiller principal de l'International Capital Markets Association, anticipe un baril compris entre 90 et 100 dollars « au moins pour les deux prochains mois », tant que la solidité de l'accord de paix n'est pas établie. Sur l'antenne de CNBC, il a prévenu : « Même si le détroit d'Ormuz rouvre, il est juste de dire que cette réouverture ne sera que partielle. » Il pointe des dommages « importants » aux infrastructures, raffineries et oléoducs du Golfe, ainsi que des stocks épuisés et des défis de sécurité persistants pour le trafic des pétroliers.
L'Agence américaine d'information sur l'énergie (EIA) table sur un Brent à 95 dollars en moyenne sur l'ensemble de 2026, avant un repli à 79 dollars en 2027. L'agence retient l'hypothèse d'un détroit d'Ormuz fermé jusqu'à la fin mai, puis d'une reprise progressive des flux à compter de juin. Selon ses estimations, la production mise à l'arrêt a culminé près de 10,8 millions de barils par jour en mai et devrait être restaurée pour l'essentiel d'ici janvier 2027.
L'écart entre maisons d'analyse illustre l'incertitude : Goldman Sachs vise 90 dollars pour le Brent au quatrième trimestre, quand Morgan Stanley retient 110 dollars au deuxième trimestre, chacun pariant sur un calendrier différent de retour à la normale.
Ce que cela change pour les épargnants français
La détente sur le brut se diffuse lentement à la pompe. Fin mai, le gazole se maintenait autour de 2,133 € le litre et le SP95-E10 progressait encore légèrement vers 2,068 €, selon les relevés nationaux. Depuis fin février, le gazole reste majoré d'environ 50 centimes par litre. Un reflux durable du baril sous 80 dollars pourrait se traduire par une baisse de 15 à 20 centimes sur le carburant dans les semaines suivantes, un soulagement pour le pouvoir d'achat des ménages.
Au delà de la facture énergétique, le mouvement pèse sur la trajectoire d'inflation en zone euro et, par ricochet, sur les anticipations de taux de la Banque centrale européenne. Un pétrole plus abordable allège la pression sur les prix et redonne des marges de manœuvre aux investisseurs exposés aux secteurs sensibles à l'énergie, comme les transports ou la chimie. À l'inverse, les valeurs pétrolières et parapétrolières voient leurs perspectives de bénéfices révisées à la baisse.
Les points à surveiller
Trois variables détermineront la suite. D'abord, la signature effective du protocole de 60 jours par la Maison Blanche, encore suspendue. Ensuite, le rythme réel de réouverture du détroit d'Ormuz et de remise en route des capacités à l'arrêt, qui conditionne l'ampleur de la baisse. Enfin, la capacité de l'OPEP à compenser, sachant que sa marge de production disponible a été révisée à 2,5 millions de barils par jour pour 2027, contre 3,8 millions auparavant, après le départ des Émirats arabes unis de l'organisation au 1er mai 2026.
Le marché a écarté le pire, mais le retour à la normale promet d'être graduel et heurté. Tant que la paix n'est pas scellée et que les flux du Golfe n'ont pas retrouvé leurs niveaux d'avant guerre, une prime de risque continuera de peser sur les cours.