Une première mondiale en matière d'accès commercial
Depuis le 1er mai 2026, la Chine est devenue la première grande économie mondiale à accorder un traitement zéro droit de douane à l'ensemble des pays africains avec lesquels elle entretient des relations diplomatiques, soit 53 nations sur 54. Seul l'Eswatini reste exclu en raison de sa reconnaissance diplomatique de Taïwan. Cette mesure, annoncée officiellement par le ministère du Commerce chinois le 28 avril 2026, s'applique à 100 % des lignes tarifaires et restera en vigueur jusqu'au 30 avril 2028.
L'extension est significative : depuis le 1er décembre 2024, 33 pays africains classés parmi les moins avancés bénéficiaient déjà de ce régime préférentiel. La nouvelle mesure étend cette franchise à 20 économies africaines supplémentaires, dont l'Afrique du Sud, l'Égypte, le Nigeria, l'Algérie et le Kenya, des marchés nettement plus industrialisés et donc capables d'exporter des produits à plus forte valeur ajoutée.
Un contexte commercial qui illustre les déséquilibres structurels
Les échanges bilatéraux sino-africains ont atteint 348 milliards de dollars en 2025, en hausse de 17,7 % sur un an. Derrière ce chiffre record se cache une asymétrie profonde : les exportations chinoises vers l'Afrique ont progressé de 25,8 % pour atteindre 225 milliards de dollars, tandis que les exportations africaines vers la Chine n'ont crû que de 5,4 %, à 123 milliards de dollars. Le déficit commercial de l'Afrique vis-à-vis de la Chine a ainsi atteint 102 milliards de dollars en 2025, un record absolu, en hausse de 64,5 % en un seul exercice.
La Chine occupe la place de premier partenaire commercial de l'Afrique depuis 17 années consécutives, un positionnement que les États-Unis, dont les échanges avec le continent s'établissent à 104,9 milliards de dollars en 2024, ne sont pas en mesure de contester sur le plan du volume.
Les secteurs qui bénéficient de l'accès élargi
Les exportations africaines vers la Chine sont dominées par les ressources naturelles : les minéraux représentent environ 40 % des échanges bilatéraux. La République démocratique du Congo (cobalt, cuivre), l'Angola (pétrole brut), l'Afrique du Sud et la Guinée figurent parmi les premiers exportateurs africains vers la Chine. Ces produits étaient déjà faiblement taxés ou exonérés, ce qui limite l'effet marginal de la nouvelle mesure sur les flux de matières premières.
En revanche, les signaux positifs sont nets pour les produits agricoles transformés et les denrées alimentaires. Après la première extension de décembre 2024, les exportations de café africain vers la Chine ont bondi de 70,4 % et celles de cacao de 56,8 %. Les économies mieux intégrées comme le Rwanda, le Sénégal, le Kenya et l'Ouganda sont les mieux positionnées pour tirer parti de cet accès élargi à un marché de 1,4 milliard de consommateurs.
Les experts divisés sur les bénéfices réels
La question de savoir qui profite réellement de la mesure divise les économistes. Charles Onunaiju, directeur du Centre for China Studies au Nigeria, se montre enthousiaste : « L'accès à un marché national unifié de 1,4 milliard de personnes représente exactement le type d'opportunité que l'Afrique attendait », a-t-il déclaré à l'agence Reuters.
Yun Sun, chercheuse à la Brookings Institution, nuance fortement ce tableau : « L'accès en franchise seul ne modifie pas nécessairement la structure déséquilibrée des échanges », écrit-elle dans une analyse publiée fin avril 2026. Selon elle, le levier réel n'est pas la suppression des droits mais l'attraction des investissements directs étrangers vers les économies africaines, désormais en mesure de servir de point d'entrée sans taxe sur le marché chinois pour les industriels internationaux.
Charlie Robertson, économiste spécialiste de l'Afrique, souligne de son côté un obstacle structurel : la plupart des nations africaines ne disposent pas de la capacité industrielle nécessaire pour exporter des produits manufacturés compétitifs, ce qu'aucune réforme douanière ne peut résoudre à court terme. L'Observer Research Foundation formule la même réserve de façon lapidaire : « Un accès préférentiel sans montée en puissance industrielle locale risque d'approfondir l'asymétrie plutôt que de la résorber. »
Le calcul géopolitique de Pékin
L'expert franco-chinois Thierry Pairault apporte une grille de lecture complémentaire : Xi Jinping se positionne délibérément comme l'antithèse du protectionnisme occidental. La mesure est décrite comme « gratuite » sur le plan budgétaire, Pékin renonçant à environ 1,4 milliard de dollars de recettes douanières annuelles, une somme modeste au regard des enjeux stratégiques. Les droits antérieurement appliqués aux 20 nouveaux pays s'établissaient en moyenne entre 5 et 25 %, avec des niveaux significatifs sur les produits agroalimentaires.
Le contexte américain amplifie l'impact symbolique de la démarche. Plus de 80 % des programmes USAID en Afrique ont été supprimés avant mars 2025, et l'African Growth and Opportunity Act (AGOA), qui offrait un accès préférentiel aux exportations africaines vers les États-Unis, a été reconduit le 3 février 2026 uniquement jusqu'à la fin de l'année 2026 sans visibilité sur la suite. La Chine occupe ainsi un vide laissé par Washington sur le continent.
Par ailleurs, la Route de la Soie a acheminé 320 milliards de dollars de financements vers 20 pays africains entre 2000 et 2022, dont 94 % sous forme de prêts. La politique commerciale vient donc se superposer à une infrastructure de dépendance financière déjà constituée, ce que Lauren Johnston, du China Studies Centre de l'Université de Sydney, qualifie de stratégie « à double détente » : accès au marché pour les exportateurs africains et sécurisation des approvisionnements en matières critiques pour l'industrie chinoise.
Ce que cela signifie pour les investisseurs européens
Pour les investisseurs français et européens exposés à l'Afrique subsaharienne, plusieurs implications méritent attention. Les flux de cobalt et de cuivre, essentiels à la transition énergétique, transitent déjà massivement par des circuits d'extraction chinois en RDC et en Zambie. Un accès commercial renforcé vers la Chine consolide ce positionnement et réduit la marge de manœuvre européenne dans la course aux minerais critiques.
L'Union européenne et les États-Unis travaillent à un accord de coopération sur l'approvisionnement en minéraux stratégiques pour contrebalancer la domination chinoise. La France prévoit d'ouvrir dès fin 2026 la première installation européenne de recyclage et d'affinage de terres rares à grande échelle. Ces initiatives répondent directement à la pression que la politique commerciale de Pékin exerce sur les chaînes d'approvisionnement occidentales.
Les secteurs de l'agroalimentaire africain, notamment café, cacao et noix, pourraient voir leur attractivité boostée pour les investisseurs en infrastructures logistiques : un accès facilité au marché chinois améliore les perspectives de rentabilité des chaînes de valeur locales.
À surveiller dans les semaines à venir
Plusieurs indicateurs permettront d'évaluer l'impact réel de cette mesure. Le volume des premières cargaisons africaines enregistrées sous le nouveau régime sera un signal précoce : la Chine a officiellement accueilli ses premières importations africaines sous ce dispositif le 2 mai 2026. L'évolution de la prime à l'exportation pour les 20 nouveaux pays éligibles et les premières annonces d'investissements directs étrangers attirés par l'effet de plateforme vers le marché chinois seront des baromètres clés.
Les négociations autour du renouvellement ou du remplacement de l'AGOA, dont l'échéance tombe fin 2026, constitueront également un révélateur de l'équilibre des forces en Afrique entre les deux grandes puissances commerciales mondiales.
Sources
- Ministère du Commerce chinois, annonce officielle, 28 avril 2026
- Brookings Institution, Yun Sun, « Can zero-tariff policy rebalance China-Africa trade? »
- China Africa Research Initiative (SAIS Johns Hopkins), données commerciales 2024
- University of Illinois, « From Infrastructure Investment to Expanded Market Access: China's BRI in Africa »
- Impact Wealth, « China Africa Zero Tariffs 2026: Beijing removes trade barriers for 53 nations »
- SA Trade Desk, « China-Africa Zero-Tariff: Opportunity or Dependency? »
- The Washington Times, 1er mai 2026
- Ecofin Agency, données commerciales 2025