Hermès : LVMH a signé en 2002 un accord secret sur les titres de Nicolas Puech
Des documents judiciaires consultés par Reuters montrent que LVMH a signé le 12 novembre 2002 un accord de rachat des actions Hermès de Nicolas Puech, et versé au moins 20 millions de dollars au gestionnaire de fortune de l'héritier entre 2001 et 2009.
Le groupe LVMH a signé le 12 novembre 2002 un accord prévoyant le rachat de millions d'actions Hermès appartenant à Nicolas Puech et à d'autres héritiers de sa branche familiale, selon des documents judiciaires consultés par Reuters et publiés le 17 septembre 2026. Le contrat a été négocié avec Éric Freymond, le gestionnaire de fortune de l'héritier, et signé par Pierre Godé, conseiller de longue date de Bernard Arnault.
La révélation prend un relief particulier au regard de la défense déposée par le numéro un mondial du luxe. Dans ses conclusions transmises en juin 2026 au tribunal judiciaire de Paris, LVMH écrivait qu'il n'avait "jamais été question, pour le groupe, d'acquérir la participation de Nicolas Puech, a fortiori contre son gré et sans s'acquitter du prix de cession". Un porte-parole du groupe a refusé de commenter l'accord de 2002 et les versements qui l'ont accompagné.
Ce que contiennent les documents judiciaires
Deux séries de pièces alimentent le dossier signé par les journalistes Tassilo Hummel et David Gauthier-Villars. La première provient de l'instruction pénale ouverte à Paris : le procès-verbal d'interrogatoire d'Alexandre Montavon, avocat suisse entendu en mai 2026 par la juge d'instruction. La seconde est une écriture déposée par LVMH en 2017 devant la justice suisse, dans un litige qui l'opposait alors à Éric Freymond.
Selon ces documents, l'accord de 2002 prévoyait que les rachats d'actions débutent après le départ de Jean-Louis Dumas, dirigeant historique d'Hermès, qui a finalement pris sa retraite en 2006. LVMH a indiqué devant le tribunal suisse que le contrat avait ensuite été placé sous séquestre, dans l'attente d'une confirmation du "pouvoir détenu par M. Freymond pour le compte de Nicolas Puech". Le groupe a précisé que Pierre Godé "n'avait encore jamais rencontré M. Nicolas Puech" et se trouvait donc hors d'état de vérifier ses intentions réelles. LVMH affirme n'avoir jamais demandé l'exécution de l'accord, et indique que le document a été détruit fin 2010, l'année même où le groupe a dévoilé sa participation dans le capital du sellier.
Vingt millions de dollars versés au gestionnaire de fortune
Le second volet des révélations porte sur l'argent. LVMH et la holding de la famille Arnault ont versé à la société de gestion d'Éric Freymond au moins 20 millions de dollars de commissions, de frais de gestion et d'honoraires de conseil entre 2001 et 2009, selon les pièces citées par Reuters. LVMH a lui même détaillé ces flux devant la justice suisse, en expliquant qu'ils servaient à entretenir sa relation avec le financier et à éviter qu'il n'oriente des titres Hermès vers des concurrents.
La relation a commencé en 2001, après qu'Alexandre Montavon eut mis en contact Éric Freymond et Pierre Godé. Selon le procès-verbal de son interrogatoire, le gestionnaire a proposé de créer un "écran" en faisant transiter par les comptes de Nicolas Puech des actions Hermès détenues par des tiers, l'objectif étant de masquer l'identité du véritable acquéreur. "M. Freymond nous a alors proposé que ces achats se fassent par l'intermédiaire de M. Puech en étant financés par l'intermédiaire de LVMH et c'est ce qui s'est fait", a déclaré l'avocat à la juge. LVMH n'a pas répondu aux questions de Reuters sur ce montage. Il a en revanche déclaré en 2017 qu'il détenait déjà 4,9 % du capital d'Hermès en 2002 grâce aux services d'Éric Freymond.
Le litige suisse lui même éclaire la densité de cette relation : Éric Freymond avait assigné LVMH en 2016, lui reprochant de ne pas l'avoir rémunéré à hauteur des services rendus dans l'acquisition de titres Hermès. LVMH a soldé l'affaire par une transaction en 2019, en acceptant de lui verser 10 millions d'euros.
Combien vaut aujourd'hui la participation disparue ?
Nicolas Puech, arrière petit fils du fondateur, affirme avoir été dépossédé d'environ six millions de titres, soit près de 6 % du capital d'Hermès, et dit n'avoir découvert leur disparition qu'en 2022, après avoir rompu avec son gestionnaire. Au cours de clôture du 16 septembre 2026, soit 1 383,00 euros par action, cette participation représenterait environ 8,7 milliards d'euros, ou près de 10 milliards de dollars, sur une capitalisation totale de 144,9 milliards d'euros pour le maroquinier. LVMH, de son côté, pesait 202,6 milliards d'euros à la même clôture.
L'héritier a assigné LVMH et Bernard Arnault devant le tribunal judiciaire de Paris, en chiffrant son préjudice à 14 milliards d'euros, un montant établi lorsque l'action Hermès cotait nettement plus haut. Des sociétés affiliées à Éric Freymond figurent également parmi les défendeurs. Le titre Hermès a cédé 34,9 % de sa capitalisation sur un an, ce qui réduit mécaniquement la valeur du bloc revendiqué.
Une instruction pénale qui s'élargit
La procédure civile avance en parallèle d'une instruction pénale ouverte à Paris. Éric Freymond avait été mis en examen le 9 juillet 2025 pour abus de confiance aggravé, faux et usage de faux, et placé sous contrôle judiciaire avec un cautionnement de cinq millions d'euros. Il est mort le 21 juillet 2025, percuté par un train en Suisse ; le parquet de Berne a conclu à un suicide. Il contestait toute malversation.
En mai 2026, deux avocats et une notaire suisses ont à leur tour été mis en examen à Paris, pour des qualifications variant selon les personnes, de la tentative d'escroquerie en bande organisée à la complicité d'abus de confiance aggravé. Tous contestent les faits. Alexandre Montavon a reconnu devant la juge avoir conseillé LVMH sur l'accord de 2002, tout en affirmant n'avoir "absolument jamais" abordé avec Nicolas Puech la cession de ses titres : l'héritier, a-t-il expliqué, "avait un représentant à qui il avait donné tout pouvoir pour ce faire". Son conseil indique qu'il n'a jamais été informé "à l'époque des faits" que LVMH avait racheté des actions appartenant à son client. Aucune culpabilité n'a été établie à ce stade et le dossier n'a pas été jugé.
Le précédent de la sanction AMF de 2013
La montée au capital que ces documents documentent avait déjà coûté cher à LVMH. Par une décision du 25 juin 2013, la commission des sanctions de l'Autorité des marchés financiers (AMF) a prononcé contre le groupe une sanction pécuniaire de 8 000 000 euros. Le régulateur reprochait des manquements successifs à l'obligation d'information du public ayant consisté, selon les termes de la décision, à "masquer toutes les étapes de la prise de participation de LVMH dans le capital de la société Hermès". La commission ajoutait que ce "contournement de l'ensemble des règles destinées à garantir la transparence indispensable au bon fonctionnement du marché" devait être sanctionné à hauteur des perturbations provoquées.
La séquence boursière est connue : LVMH a surpris le marché en octobre 2010 en dévoilant 17 % du capital d'Hermès, avant de monter jusqu'à 23 %, puis d'accepter de céder sa participation dans le cadre de la trêve conclue en 2014. La sanction de l'AMF portait sur les conditions de déclaration de cette montée, sans trancher la question de l'origine des titres, qui est aujourd'hui au cœur du dossier parisien.
Les positions en présence
LVMH soutient que l'achat des actions de Nicolas Puech n'aurait eu aucun sens, le groupe prévoyant à l'époque de convaincre l'héritier de rejoindre un bloc d'actionnaires capable de peser sur la direction d'Hermès, ce qui supposait qu'il conserve ses titres. Dans ses conclusions de juin, le groupe a reconnu avoir collaboré avec Éric Freymond pour accumuler des actions, tout en soutenant que tout rachat de titres appartenant à l'héritier aurait été involontaire. En décembre 2025, Bernard Arnault avait déjà déclaré que LVMH ne détenait aucune action cachée.
Du côté d'Hermès, le gérant Axel Dumas avait pris position fin juillet 2025, quelques jours après la mort d'Éric Freymond : "J'ai depuis longtemps la conviction que Nicolas Puech n'a plus ses actions, et c'est la raison pour laquelle nous avons engagé une action judiciaire", déclarait-il en marge de la présentation des résultats du groupe, ajoutant : "J'attends l'action judiciaire. Je ne crois pas que ces actions sont retrouvables." Hermès a refusé de commenter les révélations de mercredi. Nicolas Puech s'est également abstenu, en invoquant l'instruction en cours.
Ce que les actionnaires doivent surveiller
Trois échéances structurent la suite du dossier pour les porteurs de titres LVMH et Hermès. La première tient au calendrier de l'instruction parisienne, qui détermine si de nouvelles mises en examen visent le groupe ou ses dirigeants. La deuxième concerne le volet civil : une demande de 14 milliards d'euros représente environ 7 % de la capitalisation de LVMH au 16 septembre 2026, un ordre de grandeur qui justifie de suivre les annexes des comptes semestriels et annuels, où figurent les provisions pour litiges.
La troisième porte sur la gouvernance. Plus d'une centaine d'héritiers issus de trois branches familiales détiennent du capital d'Hermès, société fondée en 1837, et Reuters indique n'avoir pas pu établir quels membres de la famille avaient, le cas échéant, cédé leurs titres par l'intermédiaire d'Éric Freymond, ni s'ils connaissaient l'identité de l'acheteur. Pour l'épargnant exposé au luxe européen via un fonds, un contrat d'assurance vie ou un plan d'épargne en actions, le risque juridique attaché à ces deux valeurs devient un paramètre à part entière de l'analyse, au même titre que les marges et la demande chinoise.
Sources
- Reuters, LVMH a conclu en 2002 un accord secret visant à racheter les actions Hermès de Nicolas Puech, 17 septembre 2026, par Tassilo Hummel et David Gauthier-Villars
- Autorité des marchés financiers, décision de la commission des sanctions SAN-2013-15 du 25 juin 2013 à l'égard de la société LVMH Moët Hennessy Louis Vuitton
- Agence France Presse, déclarations d'Axel Dumas en marge des résultats semestriels d'Hermès, 30 juillet 2025
- Idéal Investisseur, Affaire Hermès/LVMH : trois professionnels suisses mis en examen à Paris, 3 juin 2026
- Données de marché au 16 septembre 2026, Euronext Paris via stockanalysis.com