Emmanuel Moulin : la France ne doit pas compter sur la BCE pour sa dette
Le gouverneur de la Banque de France appelle à éviter une crise de la dette avant la présidentielle de 2027 et juge erroné d'attendre un sauvetage de la BCE. L'OAT à dix ans a clôturé jeudi à 4,724 %, son plus haut depuis 2008.
Emmanuel Moulin, gouverneur de la Banque de France, a appelé vendredi 25 septembre 2026 à tout faire pour éviter une crise de la dette souveraine avant l'élection présidentielle d'avril et mai 2027. Interrogé sur Public Sénat, il a qualifié de raisonnement erroné l'idée que la Banque centrale européenne (BCE) viendrait au secours de la France si l'État peinait à se financer, selon les propos rapportés par l'agence Reuters. Le rendement de l'emprunt d'État français à dix ans (OAT) évoluait vers 19h à 4,675 %, après avoir clôturé jeudi à 4,724 %, son plus haut niveau depuis 2008.
Un entretien diffusé six jours avant le budget 2027
Le gouverneur était l'invité d'un numéro exceptionnel de « Pourvu que ça dure ! », le magazine économique de David Jacquot sur Public Sénat, diffusé vendredi à 18h. La chaîne avait annoncé l'entretien sous le titre « Croissance, emploi, déficits : la France en danger ? ». Selon Reuters, Emmanuel Moulin a estimé que la situation différait de celle de 2008, car le secteur financier français est selon lui solide et bien capitalisé.
Le gouverneur a ajouté que l'État n'éprouvait aucune difficulté à placer ses titres sur le marché obligataire. Il a toutefois prévenu que la hausse de la charge de la dette (les intérêts versés chaque année aux créanciers de l'État) risquait d'étrangler progressivement les finances publiques. Pour écarter le scénario d'une crise, il a demandé un budget comportant des économies et remettant le déficit sur une trajectoire descendante.
Le calendrier donne du poids à cet appel. Le projet de loi de finances pour 2027 sera présenté en Conseil des ministres le 1er octobre, selon AEF info. Il doit prévoir 54 milliards d'euros d'économies pour ramener le déficit public à 5 % du produit intérieur brut (PIB). Bercy a publié le 19 septembre une trajectoire révisée qui porte le déficit 2026 à 5,4 % du PIB et la dette publique à 119,3 % du PIB cette année, puis à 121,7 % en 2027.
Quelles conditions pour le bouclier de la BCE ?
La BCE dispose depuis le 21 juillet 2022 de l'instrument de protection de la transmission (TPI, Transmission Protection Instrument). Cet outil l'autorise à acheter sur le marché secondaire les titres d'un pays dont les conditions de financement se dégradent sans justification liée à ses fondamentaux. Selon le communiqué de la BCE, les achats portent sur des titres publics d'une durée résiduelle de un à dix ans et leur montant n'est pas plafonné à l'avance.
L'accès au TPI repose sur une liste cumulative de critères que le Conseil des gouverneurs a arrêtée :
- le respect du cadre budgétaire européen : ne pas faire l'objet d'une procédure pour déficit excessif, ou ne pas avoir été considéré comme défaillant dans la mise en œuvre des recommandations du Conseil de l'Union européenne ;
- l'absence de déséquilibres macroéconomiques graves au sens de la procédure européenne dédiée ;
- la soutenabilité de la dette publique, appréciée à partir des analyses de la Commission européenne, du Mécanisme européen de stabilité, du Fonds monétaire international et de la BCE elle-même ;
- des politiques macroéconomiques saines, conformes aux plans de relance nationaux et aux recommandations budgétaires du Semestre européen.
La France fait l'objet d'une procédure pour déficit excessif (le dispositif européen qui encadre les pays dont le déficit dépasse 3 % du PIB) depuis la décision du Conseil du 26 juillet 2024. Dans son évaluation du 3 juin 2026, la Commission européenne a estimé que Paris avait pris des mesures suivies d'effet. La procédure est depuis placée en suspens. Le Conseil a fixé à la France une croissance maximale de ses dépenses nettes de 1,2 % par an en 2026 et en 2027. Emmanuel Moulin a résumé cette logique sur Public Sénat : les mécanismes de crise de la BCE ne s'activent qu'une fois que le pays concerné a agi lui-même. Les leviers pour réduire le déficit appartiennent au gouvernement et au Parlement.
Dix ans : la France emprunte plus cher que l'Italie
Le marché obligataire a détendu une partie de ses tensions vendredi. Le rendement de l'OAT à dix ans reculait de près de cinq points de base vers 19h, heure de Paris, selon les cotations publiées par CNBC. Le Bund (l'emprunt d'État allemand) de même maturité s'établissait à 3,606 %, ce qui place l'écart entre les deux emprunts, le spread, à environ 107 points de base. L'Italie empruntait à dix ans à 4,50 % sur ses BTP (buoni del Tesoro poliennali), soit 17 points de base de moins que la France.
L'OAT a pris plus de 20 points de base en deux semaines. Le 10 septembre au soir, l'OAT à dix ans ressortait à près de 4,44 % et l'écart avec l'Allemagne à environ 0,94 point de pourcentage, selon l'AFP. Le site Trading Economics attribue la hausse récente à trois facteurs : la flambée des prix de l'énergie liée à la guerre entre les États-Unis et l'Iran, les anticipations de nouvelles hausses de taux de la BCE et le risque budgétaire à l'approche de l'élection. Les marchés monétaires intègrent environ 100 points de base de hausses de taux de la BCE d'ici fin 2027, selon la même source. Le taux de dépôt de la BCE s'élève à 2,50 % depuis le 16 septembre 2026, d'après les données de l'institution.
Annuler la dette ou la réduire : deux camps face à face
Les propos du gouverneur s'inscrivent dans un débat ouvert par Jean-Luc Mélenchon, candidat à l'élection présidentielle, qui propose d'annuler une partie de la dette publique détenue par l'Eurosystème (la BCE et les banques centrales nationales de la zone euro, dont la Banque de France). Emmanuel Moulin avait déjà rejeté cette piste le 11 septembre, en la qualifiant d'« illégale, dangereuse et inutile ». Il détaillait alors son raisonnement :
« Vous réduisez de 500 milliards la dette de l'État mais vous faites un trou à la Banque de France de 500 milliards. Est-ce que franchement on a beaucoup avancé ? »
Emmanuel Moulin, gouverneur de la Banque de France, le 11 septembre 2026 (propos rapportés par l'AFP)
La présidente de la BCE, Christine Lagarde, avait qualifié le 10 septembre une telle annulation de « violation pure du traité ». La France insoumise conteste ces arguments. Son coordinateur Manuel Bompard a soutenu sur le réseau social X que « réduire l'endettement des États, c'est améliorer leur situation » et que les rachats de titres par la BCE n'avaient « pas créé d'inflation ». Jean-Luc Mélenchon a pour sa part accusé le gouverneur de diffuser de fausses informations.
Épargnants : l'effet des taux longs sur vos placements
La hausse des rendements de l'État se transmet aux produits d'épargne par deux canaux. Le premier concerne les obligations déjà détenues : leur valeur de marché baisse quand les taux montent, ce qui pèse sur les fonds obligataires et les unités de compte investies en titres de dette. Le second concerne les placements nouveaux : les obligations émises aujourd'hui servent un coupon plus élevé, ce qui relève progressivement le rendement des portefeuilles réinvestis, dont ceux des fonds en euros de l'assurance vie.
Le coût de la dette pèse sur les arbitrages du budget 2027. Le gouvernement doit trouver 54 milliards d'euros d'économies. Le texte présenté le 1er octobre précisera la répartition de cet effort entre baisse des dépenses et hausses de recettes.
Les échéances à suivre d'ici l'élection
- 1er octobre 2026 : présentation du projet de loi de finances pour 2027 en Conseil des ministres, avec un objectif de déficit de 5 % du PIB.
- Automne 2026 : examen du budget par l'Assemblée nationale et le Sénat, dans un Parlement sans majorité absolue.
- Avril et mai 2027 : les deux tours de l'élection présidentielle, échéance à laquelle l'entretien a rattaché le risque d'une crise de la dette.
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