Le rapprochement entre infrastructures numériques et infrastructures électriques s'accélère. DigitalBridge Group (NYSE : DBRG), gestionnaire d'actifs alternatifs centré sur les centres de données, les tours télécoms et la fibre, a annoncé le 27 mai 2026 la signature d'un accord définitif pour racheter ArcLight Capital Partners, l'un des plus importants investisseurs nord-américains dédiés à l'électricité et à la production d'énergie. La transaction, valorisée jusqu'à 1,05 milliard de dollars, est présentée comme la première brique d'une plateforme intégrée à la convergence de l'IA, du numérique et de l'énergie.
Les contours financiers de l'opération
Le prix d'achat de base s'élève à 650 millions de dollars, complété par un complément de prix pouvant atteindre 400 millions de dollars supplémentaires. Ce complément prend la forme d'earn-outs en numéraire indexés sur les revenus de gestion (fee-related earnings) d'ArcLight pour les exercices clos les 31 décembre 2027, 2028 et 2029, selon le formulaire 8-K déposé auprès de la SEC.
Le rapprochement crée un ensemble dont les actifs sous gestion combinés dépassent 150 milliards de dollars, selon le communiqué officiel des deux sociétés. ArcLight conservera son autonomie opérationnelle au sein du groupe DigitalBridge, avec une équipe d'investissement et des processus inchangés.
L'opération reste néanmoins conditionnée à la finalisation d'une autre transaction majeure : le rachat de DigitalBridge par SoftBank Group pour environ 4 milliards de dollars, annoncé le 29 décembre 2025 sur la base de 16 dollars par action. Cette opération doit être bouclée au second semestre 2026, sous réserve des autorisations réglementaires.
ArcLight, vingt-cinq ans d'expertise dans la production électrique
Fondée à Boston en 2001 par Daniel Revers, ArcLight figure parmi les premiers fonds spécialisés dans les infrastructures électriques aux États-Unis. Depuis sa création, la société a détenu, contrôlé ou exploité plus de 70 gigawatts d'actifs de production, ainsi que 48 000 miles (environ 77 250 kilomètres) de lignes de transmission électrique et gazière, pour une valeur d'entreprise cumulée supérieure à 90 milliards de dollars.
Son portefeuille actuel s'appuie sur :
- L'un des plus larges portefeuilles privés de production électrique d'Amérique du Nord
- Un pipeline de développement supérieur à 15 GW de nouvelle capacité
- Une équipe interne de 85 spécialistes du développement électrique
- Des actifs couvrant la production thermique, les renouvelables, les batteries, la transmission et le midstream
Sur la gouvernance, Daniel Revers prendra la fonction de vice-président (Vice Chairman) de DigitalBridge à l'issue de la clôture. Angelo Acconcia reste Managing Partner d'ArcLight et conserve la direction opérationnelle quotidienne, tandis que Jake Erhard est promu Senior Partner.
Une réponse stratégique à la pénurie d'électricité pour l'IA
L'argumentaire des dirigeants repose sur un constat partagé par le secteur : la disponibilité électrique est devenue le principal goulet d'étranglement du déploiement de l'intelligence artificielle. L'Agence internationale de l'énergie (AIE) anticipe une consommation électrique mondiale des centres de données passant d'environ 485 TWh en 2025 à 950 TWh en 2030, soit près de 3 % de la demande mondiale d'électricité, avec une consommation des serveurs accélérés (dédiés à l'IA) en hausse d'environ 30 % par an.
« L'infrastructure numérique est un métier de spécialiste, et ArcLight a opéré avec la même philosophie dans l'énergie depuis plus de deux décennies. L'IA recâble l'équation mondiale de l'électricité et accélère les investissements dans la production, le transport et les solutions placées en aval du compteur. »
Marc Ganzi, directeur général de DigitalBridge, communiqué du 27 mai 2026
Daniel Revers a de son côté souligné la logique industrielle de l'opération.
« J'ai fondé ArcLight en 2001 comme l'une des toutes premières plateformes dédiées aux infrastructures électriques. La prochaine phase de l'investissement en infrastructures exigera de plus en plus une expertise intégrée à la fois dans l'énergie et dans le numérique. »
Daniel Revers, fondateur d'ArcLight
Angelo Acconcia, Managing Partner d'ArcLight, a qualifié de « generational opportunity » la demande électrique liée à l'IA, au reshoring industriel américain et à l'électrification.
Une partition à trois : DigitalBridge, ArcLight, SoftBank
Le rapprochement s'inscrit dans la stratégie d'expansion accélérée de SoftBank Group, déjà très exposé à l'écosystème de l'IA via son investissement de 41 milliards de dollars dans OpenAI et sa participation au projet Stargate. Ce dernier vise à construire cinq campus de calcul aux États-Unis (Texas, Nouveau-Mexique, Ohio) pour une capacité totale projetée d'environ 7 GW dédiée à l'entraînement et à l'inférence des modèles d'IA, avec Oracle, OpenAI et MGX comme partenaires.
Pour DigitalBridge, l'absorption d'ArcLight permet de proposer aux hyperscalers et clients cloud une offre couvrant à la fois le terrain numérique (centres de données, fibre, tours) et la disponibilité électrique en amont. Le groupe avait déjà cofinancé en juin 2025, aux côtés d'ArcLight, l'opérateur Takanock, spécialiste des solutions électriques sur site pour data centers, à hauteur de 500 millions de dollars.
Une opération diversement appréciée par le marché
Pour les analystes favorables au dossier, la combinaison répond à une logique défensive et offensive simultanée. Les centres de données ne peuvent plus se construire sans visibilité sur l'alimentation : intégrer un fonds disposant d'un portefeuille électrique opérationnel et d'un pipeline de 15 GW sécurise la chaîne de valeur. Côté ArcLight, l'adossement à un acteur global du numérique offre de nouveaux débouchés contractuels auprès des grands consommateurs.
Les voix plus prudentes pointent en revanche le caractère conditionnel de l'opération, suspendue à la clôture de l'acquisition par SoftBank, et la complexité d'intégration de deux cultures d'investissement distinctes. Le titre DBRG avait par ailleurs réagi modestement aux annonces récentes du groupe, comme lors de l'investissement Takanock (recul de 0,39 % le jour de l'annonce). La valorisation de 1,05 milliard de dollars, dont près de 40 % conditionnée à l'atteinte d'objectifs financiers sur trois ans, témoigne d'une approche de prix relativement disciplinée.
Ce que cela change pour les investisseurs européens
Le rapprochement éclaire un mouvement de fond qui concerne aussi les épargnants français. La pression électrique liée à l'IA n'épargne pas l'Europe : les data centers français ont consommé 2,7 TWh en 2024, soit 12 % de plus qu'en 2023 et une hausse de 38 % depuis 2021, selon les données du secteur. RTE évalue à 4,3 GW les projets de centres de données identifiés sur le territoire, l'Île-de-France concentrant à elle seule plus de 70 % de la puissance installée.
Plusieurs implications se dégagent pour les portefeuilles d'investissement.
- Convergence des thématiques : les fonds dits « infrastructures » fusionnent de plus en plus énergie et numérique. Les véhicules cotés exposés au stockage, au transport et à la production basse émission profitent du même flux d'investissement que les data centers.
- Capital institutionnel concentré : la création de plateformes de plus de 150 milliards de dollars de gestion modifie l'équilibre du private equity. Les souscriptions s'orientent vers un nombre restreint de gérants généralistes capables d'investir simultanément sur plusieurs maillons de la chaîne.
- Cycles d'investissement longs : un centre de données peut être livré en deux ou trois ans, alors qu'une centrale ou une ligne haute tension exige cinq à dix ans. Cet écart crée une rente de rareté pour les acteurs disposant déjà d'actifs opérationnels ou autorisés.
- Volatilité des valorisations : la conditionnalité de l'opération illustre la prudence croissante des acheteurs face à des valorisations très élevées dans le secteur. Les earn-outs sur trois ans sont devenus la norme dans les rachats de gérants d'actifs.
Calendrier et prochaines étapes
La clôture de l'acquisition d'ArcLight reste suspendue à plusieurs conditions habituelles : autorisations réglementaires, accords des limited partners des fonds ArcLight et finalisation préalable de l'opération entre SoftBank et DigitalBridge. L'accord de fusion sera déposé auprès de la SEC dans les prochaines semaines.
Barclays agit comme conseil financier et fournisseur de financement de DigitalBridge ; Simpson Thacher & Bartlett ainsi que Morgan, Lewis & Bockius sont les conseils juridiques de l'acquéreur. ArcLight est conseillé par Morgan Stanley côté financier et par Kirkland & Ellis sur le plan juridique. Sullivan & Cromwell, Morrison & Foerster et Covington & Burling représentent SoftBank Group.
Pour l'épargnant français, le dossier illustre la façon dont les grands gérants institutionnels organisent l'allocation de capital autour de l'IA. À surveiller dans les prochains mois : le bouclage effectif de l'opération entre SoftBank et DigitalBridge, le rythme d'investissement du nouveau groupe combiné et les éventuelles transactions secondaires permettant à des investisseurs privés européens d'accéder à ces thématiques via des fonds dédiés à l'infrastructure.