Nvidia publie ce mercredi 20 mai 2026, après la clôture de Wall Street à 22 heures (heure de Paris), ses résultats du premier trimestre de son exercice fiscal 2027. La publication intervient sur des marchés tendus : le 10 ans américain a refranchi 4,6 % et l'indice S&P 500 a reculé pendant deux séances consécutives, l'attente du chiffre du fabricant de processeurs graphiques cristallisant toutes les craintes et tous les espoirs liés à l'intelligence artificielle.
Le consensus de Wall Street, compilé par Bloomberg, attend environ 78 milliards de dollars de revenus, soit une progression annuelle de 77 à 79 %, pour un bénéfice par action non GAAP de 1,77 dollar. La marge brute non GAAP est attendue à 74,5 %, en ligne avec la fourchette de 75 % guidée par le groupe lors de la publication précédente. Le segment Data Center, qui concentre désormais l'essentiel de la croissance, devrait atteindre près de 73 milliards de dollars, en hausse de 87 % sur un an, selon les estimations agrégées par S&P Global Market Intelligence.
Une saison d'investissements record chez les hyperscalers
L'enthousiasme des analystes repose sur un constat simple : les quatre principaux clients de Nvidia ont publié des plans de dépenses d'investissement sans précédent. Microsoft, Alphabet, Amazon et Meta ont collectivement engagé environ 725 milliards de dollars de capex pour 2026, près du double des 410 milliards dépensés en 2025, selon les retraitements compilés par IndMoney à partir des publications trimestrielles. Amazon a guidé 200 milliards à elle seule, Meta a relevé son enveloppe à 125 à 145 milliards.
Au sein de ces budgets, l'achat de processeurs graphiques accapare une part dominante. Selon le décompte d'Introl, environ 180 milliards de dollars seront alloués aux GPU et accélérateurs en 2026, dont près de 90 % devraient revenir à Nvidia, soit l'équivalent de six millions de puces à un prix moyen unitaire avoisinant 30 000 dollars. Cette mécanique alimente les anticipations sur la guidance que livrera Colette Kress, directrice financière du groupe, pour le deuxième trimestre fiscal 2027.
La guidance du deuxième trimestre, vrai juge de paix
La séance post résultats se jouera moins sur le chiffre du trimestre écoulé que sur les perspectives à venir. Le consensus pour le deuxième trimestre fiscal 2027 oscille entre 85 et 87 milliards de dollars de revenus, certains modèles internes du buy side flirtant avec 90 milliards. James Schneider, analyste chez Goldman Sachs, anticipe pour sa part un dépassement de 2 milliards par rapport au consensus du premier trimestre, avec un objectif au deuxième trimestre à 87,7 milliards, soit 6 % au dessus de la moyenne de Wall Street.
Vivek Arya, analyste chez Bank of America, a relevé le 13 mai son objectif de cours de 300 à 320 dollars, tout en maintenant un avis Achat. KeyBanc a porté sa cible de 275 à 300 dollars, citant la montée en charge de Blackwell. Evercore ISI, sous la plume de Mark Lipacis, a poussé son objectif jusqu'à 352 dollars, tandis que Bernstein, par la voix de Stacy Rasgon, conserve une cible plus prudente à 275 dollars. Le marché à terme des options, lui, intègre une variation post résultats de 8 à 10 %, signe que les investisseurs anticipent une réaction significative dans un sens ou dans l'autre.
« Le risque le plus sérieux est un trimestre bon mais pas assez bon », résume l'équipe de recherche Saxo, qui qualifie cette publication de « test de réalité pour le rallye de l'intelligence artificielle ».
Blackwell, Rubin et la promesse d'un demi millier de milliards de dollars
Au delà des chiffres immédiats, les investisseurs surveilleront la cadence de déploiement de la plateforme Blackwell, qui aurait représenté environ 70 % du calcul Data Center au trimestre précédent selon HeyGoTrade, et l'amorçage de Rubin, la prochaine architecture. Lors de la précédente conférence téléphonique, Colette Kress avait évoqué une visibilité sur 500 milliards de dollars de revenus combinés Blackwell et Rubin entre début 2025 et la fin de l'année calendaire 2026, un chiffre que la communauté financière scrutera pour toute mise à jour.
Lors de son intervention au CES 2026 en janvier, Jensen Huang, directeur général de Nvidia, avait confirmé que Rubin était entré en production pleine et que les premiers systèmes seraient expédiés au second semestre 2026. La plateforme Vera Rubin promet, selon le groupe, jusqu'à cinq fois la performance d'inférence de Blackwell et 3,5 fois celle d'entraînement, avec un coût de génération de jetons divisé par un facteur dix. La crédibilité de cette feuille de route conditionne directement la valorisation actuelle du titre.
Souveraineté de l'IA : 30 milliards et un soutien politique
Un autre relais de croissance, plus diffus mais en pleine accélération, concerne les contrats dits de souveraineté. Selon IndMoney, les revenus dits « souverains » de Nvidia ont triplé en un an pour franchir 30 milliards de dollars sur l'exercice 2026, soit environ 14 % du chiffre d'affaires total. Le contrat de 18 000 puces GB300 conclu avec la société saoudienne Humain illustre cette dynamique. L'administration Trump examine par ailleurs un accord autorisant les Émirats arabes unis à importer plus d'un million de processeurs Nvidia, un volume très supérieur aux limites fixées sous l'administration précédente.
Cette diplomatie de la puce devra cependant composer avec un dossier sensible : la Chine. La guidance du premier trimestre fiscal 2027 intègre une hypothèse de revenus chinois Data Center nuls. Si l'administration Trump a levé en mai l'interdiction d'exporter la puce H200 vers la Chine, Pékin bloque dans les faits ses importations pour protéger le développement de Huawei. La direction financière de Nvidia a confirmé qu'aucun chiffre d'affaires n'avait été comptabilisé sur ces livraisons. Jensen Huang s'est néanmoins rendu à Pékin le 14 mai, dans le sillage de la visite de Donald Trump, signe que le groupe entend rouvrir politiquement ce marché qu'il évalue à 50 milliards de dollars annuels.
« Le jour où DeepSeek sortira d'abord sur des puces Huawei, ce sera un résultat catastrophique pour notre pays », avait déclaré Jensen Huang début mai.
Une valorisation à 5 340 milliards de dollars qui ne pardonne aucune déception
L'action Nvidia a clôturé la séance du 19 mai à 220,61 dollars, en repli de 0,77 % après une amplitude intraday de 3,02 % entre 217,91 et 224,48 dollars, selon les données d'Investing.com. La capitalisation boursière atteint 5 340 milliards de dollars, ce qui place le titre parmi les trois plus grosses valeurs cotées au monde. Le multiple cours sur bénéfices ressort autour de 48 fois les douze derniers mois et 27 fois les bénéfices à venir, selon les agrégateurs.
Cette valorisation premium signifie qu'un trimestre meilleur que le consensus pourrait pousser le titre vers la zone 250 à 270 dollars, tandis qu'un commentaire prudent sur l'offre, sur la Chine ou sur le rythme d'absorption de Blackwell exposerait l'ensemble du secteur des semiconducteurs à une correction. La couverture analyste reste très favorable, avec 57 recommandations à l'achat, 2 à la conservation et 1 à la vente sur 60 contributeurs identifiés par MarketBeat, pour une cible moyenne à douze mois autour de 280 dollars, soit un potentiel théorique d'environ 25 %.
Ce que les épargnants doivent surveiller
Pour les détenteurs français de fonds en unités de compte technologiques, de trackers indiciels mondiaux ou d'enveloppes thématiques intelligence artificielle, la publication de ce soir constitue un événement à fort potentiel directionnel. Les ETF répliquant le Nasdaq 100 affichent une exposition supérieure à 7 % à Nvidia. Les fonds dédiés à la thématique IA, distribués via assurance vie ou plan d'épargne en actions internationaux, présentent des pondérations qui dépassent souvent 10 %.
- Le chiffre du Data Center au regard du consensus de 73 milliards : tout écart inférieur à 71 milliards signalerait une décélération, supérieur à 75 milliards confirmerait l'élan.
- La marge brute non GAAP : un repli sous 73 % traduirait une pression tarifaire à mesure que Blackwell monte en volume.
- La guidance Q2 : un chiffre inférieur à 85 milliards refroidirait les anticipations, supérieur à 88 milliards les confirmerait.
- Les commentaires sur la Chine : toute reprise effective de livraisons H200 modifierait le potentiel haussier du second semestre.
- Le carnet Blackwell et Rubin : une revue à la hausse des 500 milliards de visibilité serait un signal très favorable.
Une publication qui dépasse la valeur unique
L'effet d'entraînement sur les autres compartiments est documenté. La précédente publication de Nvidia, en février, avait soulevé l'ensemble du secteur des semiconducteurs européens, Soitec, BE Semiconductor et STMicroelectronics affichant des progressions à deux chiffres dans les sessions suivantes. À l'inverse, un commentaire prudent pourrait pénaliser le compartiment infrastructure énergétique adossé aux centres de données, dont Vertiv, GE Vernova et Schneider Electric. L'épargnant qui détient des fonds européens diversifiés sera donc indirectement exposé à la lecture que les marchés feront du chiffre de Nvidia.
Le contexte macroéconomique complique encore l'équation. La remontée des taux longs américains et le sell off obligataire mondial déclenché par le bond du rendement du 10 ans japonais à 2,79 %, son plus haut depuis septembre 1996, pèsent mécaniquement sur les valorisations des titres à très long horizon comme Nvidia. La hausse du prix du baril de Brent, autour de 110 dollars, ajoute une pression inflationniste qui pourrait conduire la Réserve fédérale à maintenir des taux directeurs plus élevés que prévu, renchérissant le coût du capital nécessaire au financement des infrastructures d'intelligence artificielle.
Conclusion
Le résultat publié ce soir par Nvidia ne se résume pas au sort d'un titre, fût il le premier du monde par capitalisation. Il fixera, pour plusieurs trimestres, la grille de lecture des investisseurs sur la soutenabilité du capex hyperscaler, sur la robustesse de la demande non chinoise et sur la profitabilité de la transition Blackwell vers Rubin. Pour l'épargnant français, exposé à travers ses unités de compte, ses PEA internationaux ou ses ETF mondiaux, la séance du 21 mai à l'ouverture d'Euronext donnera la première mesure concrète de la réaction des marchés européens.