Le conseil d'administration de BP a démis à l'unanimité son président Albert Manifold lors d'une décision rendue publique le mardi 26 mai 2026, invoquant des préoccupations graves liées aux standards de gouvernance, de supervision et de conduite. L'éviction a pris effet immédiatement, moins de huit mois après la prise de fonctions de l'intéressé le 1er octobre 2025. À Londres, l'action BP a chuté jusqu'à 9 % en séance avant de clôturer en repli d'environ 4 %, tandis qu'à New York les titres se sont contractés de 4,22 % à 42,49 dollars selon les données de marché.
Ian Tyler, administrateur indépendant siégeant au conseil depuis avril 2025, ancien directeur général du groupe d'infrastructures Balfour Beatty entre 2005 et 2013 et actuel président de Grafton Group, a été nommé président par intérim. BP a indiqué qu'une recherche serait lancée pour désigner un successeur permanent.
Une décision motivée par des questions de conduite
Amanda Blanc, administratrice indépendante référente, a explicité dans le communiqué officiel de BP la position du conseil. « Albert a contribué à apporter un certain rythme et une attention bienvenue à la transformation de BP. Toutefois, le conseil a été surpris et déçu d'apprendre des problèmes de surveillance de la gouvernance et de conduite qu'il juge inacceptables », a déclaré Amanda Blanc. BP n'a pas détaillé publiquement la nature exacte des griefs.
Selon des informations rapportées par le Financial Times et reprises par le Globe and Mail, plusieurs administrateurs auraient considéré que le style de direction d'Albert Manifold s'apparentait à celui d'un président exécutif plutôt qu'à celui d'un président non exécutif, avec un degré de contrôle opérationnel jugé excessif sur certains pans de la stratégie. Albert Manifold a contesté formellement ces caractérisations dans un communiqué personnel : « J'ai été démis sans avertissement ni explication. Je conteste entièrement la caractérisation de ma conduite. »
Un signal envoyé dès l'assemblée générale d'avril
L'éviction du 26 mai prolonge un avertissement déjà visible lors de l'assemblée générale annuelle d'avril 2026. Environ 18 % des actionnaires avaient alors voté contre la reconduction d'Albert Manifold, soit un soutien d'environ 82 %, niveau sensiblement inférieur à la norme habituelle proche de 100 % pour les administrateurs des grandes capitalisations britanniques. Le cabinet de conseil en vote Glass Lewis avait publiquement émis des réserves sur la gouvernance.
Lydia Rainforth, analyste chez Barclays, a résumé l'épisode dans une note diffusée à ses clients institutionnels : « Sa nomination apparaît comme une nouvelle erreur d'appréciation du conseil. » Chez RBC Capital Markets, les analystes ont alerté sur le risque opérationnel d'un « nouveau changement inattendu de cadre dirigeant » chez BP, soulignant qu'une instabilité prolongée pourrait fragiliser le major face à des risques d'acquisition. Lindsey Stewart, analyste chez Morningstar, a observé que BP affichait désormais « la salle du conseil la plus volatile » parmi les supermajors pétroliers.
Un parcours industriel reconnu, des standards mis en cause
Albert Manifold, né en août 1963 à Dublin, avait dirigé pendant près de onze ans le groupe irlandais des matériaux de construction CRH, qu'il avait rejoint en 1998. À la tête de l'entreprise entre janvier 2014 et décembre 2024, il avait piloté un transfert de cotation principale de Londres vers New York en 2023 et conduit une série d'acquisitions transformantes. Le rendement total pour l'actionnaire durant son mandat s'est établi à 342 %, soit environ 16,5 % en rythme annualisé. C'est précisément cette réputation de président expérimenté en transformation industrielle qui avait motivé sa nomination chez BP par le conseil sortant présidé par Helge Lund.
Une instabilité qui se prolonge au sommet
L'éviction d'Albert Manifold s'inscrit dans une séquence de turbulences inhabituelles pour un membre du FTSE 100. BP a vu se succéder cinq directeurs généraux depuis 2020, après le départ brutal de Bernard Looney en septembre 2023 au terme d'une enquête interne sur ses relations personnelles. Murray Auchincloss, qui lui avait succédé, a quitté la direction générale le 18 décembre 2025. Carol Howle, vice-présidente exécutive en charge du trading et du shipping, a assuré l'intérim avant l'arrivée de Meg O'Neill au poste de directrice générale le 1er avril 2026. L'ancienne dirigeante de Woodside Energy (avril 2021 à mars 2026) et passée par 23 ans chez ExxonMobil hérite désormais d'une réorientation stratégique majeure, dans un contexte où le président référent vient de changer pour la deuxième fois en moins de dix-huit mois.
Le fonds activiste Elliott reste silencieux
Elliott Management, qui détient une participation d'environ 5 % au capital de BP (soit près de 3,8 milliards de livres sterling au moment de l'annonce publique du printemps 2025), avait soutenu la nomination d'Albert Manifold et a refusé de commenter son éviction. Le fonds américain piloté par Paul Singer milite depuis l'an dernier pour un objectif de flux de trésorerie libre porté à 20 milliards de dollars annuels d'ici 2027, soit environ 40 % au dessus de la trajectoire affichée par BP. Sa pression a contribué au « strategic reset » annoncé en février 2025 par Murray Auchincloss : investissements pétroliers et gaziers relevés à 10 milliards de dollars par an, budget renouvelables réduit de plus de 70 % pour s'établir entre 1,5 et 2 milliards de dollars annuels.
Des résultats financiers en cours de redressement
Le bénéfice annuel 2025 de BP avait reculé de 86 % par rapport à 2024, sous l'effet de la baisse des prix du pétrole et de dépréciations liées à la transition énergétique. Le premier trimestre 2026 a marqué un point d'inflexion : le résultat net a doublé pour atteindre 3,2 milliards de dollars, porté par la stabilisation des prix du brut et les premières économies de coûts. BP a par ailleurs obtenu l'aval de l'administration Trump pour son premier projet dans le golfe du Mexique depuis la catastrophe de Deepwater Horizon, marquant son retour symbolique sur ce bassin.
Implications pour les épargnants français
Pour les épargnants français exposés au secteur pétrolier européen via des fonds indiciels FTSE 100, Euro Stoxx 600 ou des fonds sectoriels énergie, l'épisode rappelle plusieurs réalités. La gouvernance des supermajors devient un facteur de risque distinct du seul prix du baril, susceptible d'entraîner des décrochages de cours significatifs sur une seule séance. La rotation accélérée des dirigeants chez BP, cinq directeurs généraux et deux présidents en moins de trois ans, complique la lisibilité de la stratégie industrielle face à des concurrents comme TotalEnergies, Shell ou ExxonMobil, dont les directions sont en place depuis plusieurs années. Enfin, la présence active d'Elliott Management au capital indique que les arbitrages entre rendement à court terme et investissements de transition resteront sous pression actionnariale, avec un biais visible en faveur des actifs pétroliers et gaziers traditionnels.
Ce qu'il faut surveiller
- La durée de l'intérim assuré par Ian Tyler et le profil du président permanent retenu par le comité de nomination.
- La réaction publique éventuelle d'Elliott Management, notamment lors des prochaines publications trimestrielles.
- Les modalités de transition opérationnelle pour Meg O'Neill, en poste depuis seulement huit semaines à la direction générale.
- La capacité de BP à maintenir sa trajectoire de génération de trésorerie sur le reste de l'exercice 2026, dans un environnement de prix du Brent évoluant autour de 95 dollars.
- L'évolution de la décote de valorisation de BP par rapport à Shell et TotalEnergies, qui s'est creusée depuis le départ de Bernard Looney en 2023.
Sources
Cet article s'appuie sur les communiqués officiels de BP, les dépêches de Bloomberg, CNBC, Fortune, Financial Times (relayé par le Globe and Mail), Axios, Irish Times, InvestmentNews et les données de marché compilées le 26 mai 2026.