Assurance des data centers orbitaux : Marsh y voit une opportunité, Swiss Re juge le risque impossible à tarifer
Le 14 août 2026, Marsh et Swiss Re ont exprimé des positions opposées sur l'assurance des centres de données orbitaux. Le courtier y voit un relais de croissance pour un marché de 500 à 750 millions de dollars de primes annuelles, quand le réassureur juge le risque impossible à tarifer.
Les dirigeants de l'assurance affichent désormais publiquement leur désaccord sur le calcul en orbite. Interrogés par CNBC le 14 août 2026, le courtier Marsh et le réassureur Swiss Re livrent deux lectures opposées du même dossier : un relais de croissance pour l'un, un risque encore impossible à quantifier pour l'autre.
Patton Kline, responsable des activités aviation et spatial de Marsh aux États-Unis, plaide pour l'entrée du secteur dans ce segment. « Si vous êtes assureur et que vous ne souscrivez que des actifs terrestres, et que vous ne regardez pas l'espace comme la prochaine frontière de la souscription, vous allez passer à côté d'une belle histoire de croissance », a-t-il déclaré à CNBC. Il chiffre à environ trente le nombre d'assureurs spécialisés dans le spatial dans le monde, pour un volume de primes annuelles compris entre 500 et 750 millions de dollars. Son argument tient à la décorrélation : un satellite échappe aux ouragans et aux séismes qui frappent les portefeuilles terrestres.
La position de Swiss Re tranche avec cette lecture. Andreas Berger, directeur général du groupe, relève que le sujet combine deux risques en forte croissance, l'infrastructure d'intelligence artificielle et le spatial commercial, et soulève des questions non résolues de réglementation, de capacité et de tarification. « Il y a trop d'inconnues pour quantifier le risque avec une confiance suffisante pour soutenir une proposition d'assurance viable », a déclaré le dirigeant. Un autre patron du secteur, cité anonymement par CNBC, qualifie l'idée d'insensée et décrit un « Far West » spatial marqué par l'absence de réglementation, un capital insuffisant et aucune capacité fiable de modélisation.
L'écart d'échelle nourrit cette prudence. SpaceX a déposé le 30 janvier 2026 auprès de la Federal Communications Commission (FCC, le régulateur américain des télécommunications) une demande portant sur une constellation pouvant atteindre un million de satellites de calcul, entre 500 et 2 000 kilomètres d'altitude. Elon Musk soutient que le calcul solaire en orbite deviendra moins cher que son équivalent au sol d'ici deux à trois ans. Jeff Bezos, dont Blue Origin a déposé le 19 mars 2026 son projet de 51 600 satellites, jugeait en mai sur CNBC cette échéance « un peu ambitieuse », tout en qualifiant les centres de données spatiaux de « très réalistes ». Google explore de son côté Project Suncatcher, un réseau de satellites solaires équipés de ses propres puces d'intelligence artificielle.
Rapporté à ces annonces, le marché actuel paraît hors de proportion : 500 à 750 millions de dollars de primes annuelles face à des infrastructures chiffrées en centaines de milliards. Les souscripteurs devront lever plusieurs inconnues avant d'ouvrir leur capacité, à commencer par la dégradation des processeurs sous rayonnement cosmique et l'impossibilité de réparer un serveur sans un nouveau lancement. Deux échéances donneront la mesure du dossier : les décisions de la FCC sur les demandes de SpaceX et de Blue Origin, et les deux satellites prototypes que Google prévoit de lancer début 2027.
Chronologie
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Data centers orbitaux : la course à l'IA spatiale se heurte au mur de l'assurance
Les jeunes pousses du calcul en orbite, de Starcloud à Axiom Space, cherchent à couvrir des infrastructures IA valorisées en milliards. Un marché de l'assurance spatiale de 4,43 milliards de dollars, déjà fragilisé, peine à tarifer ce nouveau risque.
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Une nouvelle catégorie d'infrastructure prend forme à plusieurs centaines de kilomètres au-dessus de nos têtes : le centre de données orbital, conçu pour absorber la demande explosive de calcul liée à l'intelligence artificielle. Derrière les annonces de levées spectaculaires se cache une question moins médiatisée mais déterminante pour la viabilité de ces projets : qui acceptera d'assurer des serveurs lancés dans le vide spatial, et à quel prix ?
Une ruée vers le calcul en orbite
Le secteur a basculé du concept à la réalité matérielle en quelques mois. La société américaine Starcloud, basée à Redmond dans l'État de Washington, a lancé en novembre 2025 son satellite Starcloud-1, embarquant un processeur graphique Nvidia H100. La mission revendique le premier déploiement en orbite d'une puce de classe centre de données, avec un bond de capacité de calcul présenté comme cent fois supérieur aux opérations spatiales antérieures.
En mars 2026, la start-up a levé 170 millions de dollars en série A, à une valorisation d'environ 1,1 milliard de dollars, lors d'un tour mené par Benchmark avec la participation d'EQT Ventures. Son fondateur et directeur général, Philip Johnston, vise à terme une installation orbitale de cinq gigawatts, dotée de panneaux solaires et de radiateurs de refroidissement de près de quatre kilomètres de côté. Il anticipe que Starcloud-3 sera le premier centre de données orbital compétitif avec ses équivalents terrestres, à un coût de l'ordre de cinq centimes de dollar par kilowattheure.
Starcloud n'avance pas seule. Axiom Space a placé en orbite basse ses deux premiers noeuds de calcul le 11 janvier 2026. Les géants suivent : SpaceX a détaillé en juin 2026 ses centres de données orbitaux baptisés AI1, hauts de vingt mètres pour une envergure de soixante-dix mètres. Blue Origin, la société de Jeff Bezos, a déposé auprès du régulateur américain des télécommunications un projet baptisé Sunrise, portant sur une constellation pouvant atteindre 51 600 satellites destinés à héberger du calcul en orbite.
Un marché de l'assurance spatiale déjà sous tension
Ces ambitions se présentent à un secteur assurantiel encore convalescent. Le marché de l'assurance spatiale est estimé à 4,43 milliards de dollars en 2026, avec une projection à 6,23 milliards à l'horizon 2030. Sa capacité de souscription annuelle reste limitée, de l'ordre de 550 à 700 millions de dollars, concentrée entre quelques acteurs spécialisés à Londres, Paris et New York.
L'année 2023 a laissé des traces. Les assureurs ont enregistré 995 millions de dollars de sinistres pour seulement 557 millions de primes encaissées, soit un ratio de pertes de 179 %, le pire jamais relevé. Trois défaillances majeures concentrent l'essentiel de la facture : le satellite ViaSat-3 Americas (environ 445 millions de dollars), l'Inmarsat 6-F2 (environ 348 millions) et la constellation SES O3b mPower (environ 472 millions). Plusieurs souscripteurs, dont Brit Insurance, se sont retirés du segment, tandis qu'AIG et Swiss Re réduisaient leur exposition.
Conséquence directe, les tarifs ont grimpé. Les primes de lancement sur une fusée Falcon 9, parmi les plus basses du marché, sont passées d'environ 6 % de la valeur assurée début 2023 à près de 10 % en fin d'année. Les taux d'assurance en orbite pour les satellites géostationnaires ont doublé sur la même période, de 0,6 % à 1,2 % par an.
Pourquoi le centre de données orbital est un risque inédit
Assurer un serveur en orbite combine des aléas que les souscripteurs maîtrisent mal pris ensemble. Au risque classique de défaillance au lancement et en orbite s'ajoute la valeur considérable des puces embarquées, le rayonnement cosmique qui dégrade l'électronique, et la difficulté d'évacuer la chaleur dans le vide.
Le surcoût matériel illustre le dilemme. Selon les analyses de marché, l'écart de prix du matériel se situe entre 1,5 et 3 fois celui d'un équivalent terrestre, selon que les puces doivent être entièrement durcies contre les radiations, ce qui implique une majoration de 5 à 10 fois, ou qu'elles peuvent rester des composants commerciaux placés dans des enceintes blindées, pour une majoration de 1,5 à 2 fois. Plus le matériel coûte cher, plus la perte potentielle à couvrir est élevée.
S'ajoute un déficit structurel de couverture en orbite basse. Sur près de 10 000 satellites actifs, environ 300 seulement bénéficient d'une assurance en orbite, pour l'essentiel des engins géostationnaires. La pénétration en orbite basse reste inférieure à 1 % des satellites actifs : le coût administratif d'une police standard, de 4 000 à 12 000 dollars, ne se justifie guère face à des engins fabriqués pour quelques centaines de milliers de dollars l'unité. Les centres de données orbitaux, bien plus onéreux, changent radicalement cette équation.
Les réponses des assureurs
Le secteur ne reste pas inerte. Munich Re a lancé en janvier 2026 une couverture satellitaire couvrant le continuum allant de la phase précédant le lancement à l'exploitation en orbite, intégrant des risques comme les éruptions solaires. Les souscripteurs développent par ailleurs trois familles de produits pour la clientèle des constellations : des polices globales couvrant l'ensemble d'une flotte, des polices à déclenchement paramétrique versant automatiquement une indemnité sur impact confirmé par capteur, et des incitations au partage de données de surveillance de l'espace.
Lloyd's of London et AXA XL accordent ainsi des réductions de franchise aux opérateurs qui transmettent leurs données de suivi en temps réel à la bibliothèque de données unifiée de l'US Space Force. La conformité à la charte zéro débris de l'Agence spatiale européenne ouvre droit à des allègements supplémentaires.
Reste un angle mort de taille : la responsabilité civile vis-à-vis des tiers. Les limites obligatoires, de 100 à 500 millions de dollars par événement, n'ont pas été révisées depuis l'ère précédant les méga constellations. Le marché ne pourrait absorber un scénario de collisions en cascade, dont l'exposition potentielle est chiffrée à 42,3 milliards de dollars sur la prochaine décennie. Certains acteurs plaident pour des mécanismes internationaux de mutualisation du risque ou une garantie publique élargie, afin de rendre assurables des projets que le marché privé jugerait autrement hors de portée.
Un pari pas encore tranché
Les critiques ne manquent pas. Le cabinet Gartner estime que des entreprises gaspillent des fonds en alimentant une bulle du centre de données orbital, en raison du coût prohibitif de la mise en orbite et des défis techniques de refroidissement. Pour les épargnants tentés par cette thématique via des fonds technologiques ou spatiaux, la prudence s'impose : la disponibilité et le coût de l'assurance constituent un test de viabilité aussi décisif que la performance des puces elles-mêmes.
La trajectoire du secteur dépendra de la capacité des souscripteurs à modéliser un risque sans véritable historique. Si l'assurance suit, l'infrastructure IA pourrait amorcer une migration vers l'orbite. Dans le cas contraire, la facture de couverture pourrait clouer ces serveurs au sol, quelles que soient les promesses énergétiques du vide spatial.
Ce qu'il faut surveiller
- Le déploiement de Starcloud-3, présenté comme le premier centre de données orbital compétitif avec le sol.
- L'apparition de produits d'assurance dédiés au calcul en orbite, distincts des polices satellitaires classiques.
- L'instruction par le régulateur américain des dépôts de Blue Origin (projet Sunrise) et de SpaceX.
- Une éventuelle révision des limites de responsabilité civile, inchangées depuis l'avant méga constellations.
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