L'exode du Livret A s'accélère : 3 milliards retirés, l'assurance vie capte l'épargne des Français
En deux mois, les Français ont retiré 3 milliards d'euros de leurs livrets réglementés. L'assurance vie, portée par des fonds euros à 2,6 % et une collecte record de 13,3 milliards, s'impose comme la grande gagnante de cette réallocation historique.

Le paysage de l'épargne française traverse une mutation profonde. Les chiffres publiés par la Caisse des Dépôts le 24 mars 2026 confirment une tendance lourde : les Français retirent massivement leurs économies du Livret A pour les rediriger vers l'assurance vie. Une réallocation de cette ampleur ne s'était pas produite depuis plus de quinze ans.
Cinq mois consécutifs de décollecte sur le Livret A
Février 2026 marque le cinquième mois consécutif de retraits nets sur le Livret A. Les épargnants ont retiré 740 millions d'euros de plus qu'ils n'ont déposé, après une décollecte de 1,87 milliard en janvier. Sur les deux premiers mois de l'année, le solde cumulé atteint 3,01 milliards d'euros de retraits nets (Livret A et LDDS confondus), dont 2,61 milliards pour le seul Livret A.
Le phénomène est historiquement rare : janvier 2026 ne constitue que la troisième décollecte en janvier depuis 2009, après 2015 (850 millions) et 2016 (810 millions). La moyenne sur dix ans pour ce mois affichait au contraire une collecte positive de 3,5 milliards d'euros. L'inversion est donc spectaculaire.
Malgré ces sorties, l'encours total du Livret A reste considérable : 447 milliards d'euros à fin février 2026, auxquels s'ajoutent 165,2 milliards sur le LDDS, soit 612,2 milliards d'euros d'épargne réglementée.
Un taux divisé par deux en un an, moteur principal de l'exode
La cause première de cette hémorragie est arithmétique. Le taux du Livret A est passé de 3 % début 2025 à 2,4 % en février 2025, puis 1,7 % en août 2025, pour atteindre 1,5 % depuis le 1er février 2026. « La rémunération du Livret A aura été divisée par deux en un an », souligne le Cercle de l'Épargne.
Philippe Crevel, directeur du Cercle de l'Épargne, observe que « la baisse du taux du Livret A conduit à une réallocation de l'épargne au profit de l'assurance vie ». Les fonds euros affichent désormais un rendement moyen de 2,6 % selon l'ACPR, et certains contrats dépassent nettement ce seuil : Ampli Mutuelle à 3,75 %, Garance à 3,5 %, MACSF à 3,15 % et Maif à 3,05 %.
Le différentiel est devenu trop important pour être ignoré. Sur treize ans, le rendement moyen des fonds euros s'établit à 2,1 %, contre 1,3 % pour le Livret A et le LDDS. Avec un taux de 1,5 % et une inflation qui remonte autour de 1 %, le Livret A ne protège quasiment plus le pouvoir d'achat des épargnants.
L'assurance vie enregistre des flux sans précédent
Le contraste est saisissant. L'assurance vie a enregistré une collecte nette de 6,2 milliards d'euros en janvier 2026, trois fois la moyenne décennale, suivie de 7,1 milliards en février. Sur deux mois, le total atteint 13,3 milliards d'euros, soit 3,6 milliards de plus que la même période en 2025.
Les cotisations brutes ont franchi un cap historique : 19,2 milliards en janvier (record absolu, +9 % sur un an), puis 19,5 milliards en février. Paul Esmein, directeur général de France Assureurs, confirme l'élan : « Avec 19,2 milliards d'euros de cotisations en janvier, l'assurance vie démarre 2026 sur une dynamique qui traduit la confiance durable des Français. »
L'encours total de l'assurance vie a atteint 2 143 milliards d'euros fin février 2026, en progression de 5,4 % sur un an. Ce montant représente environ 80 % du PIB français et concerne près de 20 millions de détenteurs, avec un capital moyen supérieur à 100 000 euros par souscripteur.
Les unités de compte confirment leur percée
La ventilation des flux révèle une tendance structurelle. En février, les supports en unités de compte (UC) ont capté 5,2 milliards d'euros de collecte nette, contre 1,8 milliard pour les fonds euros. La part des UC dans les cotisations brutes atteint désormais 41 à 43 %, au dessus du seuil symbolique de 40 %.
Cette évolution traduit un appétit croissant pour la diversification. Les épargnants ne se contentent plus du rendement garanti du fonds euros : ils acceptent une part de risque en contrepartie de performances potentiellement supérieures. Les UC ont affiché une performance nette de 4,7 % en 2025, contre 2,6 % pour les fonds euros.
Le facteur PEL : 93 milliards en quête de destination
Un troisième phénomène amplifie la réallocation. Depuis le 1er mars 2026, les Plans d'Épargne Logement (PEL) ouverts il y a plus de quinze ans arrivent à échéance et font l'objet de clôtures automatiques. C'est une première depuis la création du produit en 1969.
Au total, 3,2 millions de PEL représentant un encours de 93 milliards d'euros seront progressivement fermés entre 2026 et 2030. Ces capitaux libérés constituent un réservoir considérable, et l'assurance vie se positionne comme la destination naturelle pour une large part de ces flux.
Le LEP résiste grâce à son taux protecteur
Tous les livrets ne subissent pas le même sort. Le Livret d'Épargne Populaire (LEP), réservé aux ménages modestes, affiche une collecte positive de 180 millions d'euros en février 2026. Son taux de 2,5 %, nettement supérieur au Livret A, continue d'attirer les épargnants éligibles. L'encours du LEP s'élève à 84 milliards d'euros.
Quelles perspectives pour le second semestre ?
Le prochain rendez vous est fixé au 1er août 2026, date de la révision semestrielle du taux du Livret A. La formule de calcul de la Banque de France, fondée sur l'inflation hors tabac et le taux interbancaire €STR, pourrait conduire à une légère remontée vers 1,6 %, à condition que l'inflation se stabilise autour de 1 %.
Toutefois, le choc énergétique lié au conflit en Iran et la fermeture partielle du détroit d'Ormuz ont provoqué une remontée des prix de l'énergie qui pourrait relancer l'inflation au second trimestre. L'OCDE a revu à la hausse ses prévisions d'inflation pour la zone euro de 0,7 point, à 2,6 %, tout en abaissant la croissance française à 0,8 %.
Pour l'assurance vie, la question portera sur la capacité des assureurs à maintenir des rendements attractifs. La provision pour participation aux bénéfices (PPB) a reculé à 3,7 % des encours fin 2025, contre 4 % en 2024 et 4,5 % en 2023. Les assureurs puisent dans leurs réserves pour stabiliser les rendements des fonds euros, une stratégie qui a ses limites.
La volatilité des marchés financiers, accentuée par les tensions géopolitiques et la guerre commerciale, pourrait aussi freiner l'engouement pour les unités de compte. Le CAC 40 a perdu plus de 7 % depuis le début de l'année, et le S&P 500 plus de 10 %.
Ce que cela signifie pour les épargnants français
La réallocation en cours illustre une maturité nouvelle des épargnants français. Longtemps attachés à la liquidité et à la simplicité du Livret A, ils arbitrent désormais en fonction du rendement réel et de la fiscalité. L'assurance vie offre un cadre fiscal avantageux après huit ans de détention (abattement de 4 600 euros pour une personne seule, 9 200 euros pour un couple) et des atouts successoraux majeurs (exonération de 152 500 euros par bénéficiaire pour les versements avant 70 ans).
Le taux d'épargne des ménages français reste élevé, à 17,9 % du revenu disponible au quatrième trimestre 2025. Les Français n'épargnent pas moins : ils épargnent différemment. La migration du Livret A vers l'assurance vie témoigne d'une recherche de rendement qui, si elle se poursuit, redessinera durablement la carte de l'épargne nationale.