Elliott entre au capital d'Air Liquide, selon le Financial Times
Le Financial Times révèle une participation du fonds activiste Elliott au capital d'Air Liquide, sans en préciser la taille. Aucun franchissement de seuil n'a été déclaré à l'AMF. Le groupe affiche une marge opérationnelle de 19,68 %, contre 28,20 % chez Linde.
Le Financial Times a révélé le lundi 31 août 2026 à 22 h 02, heure de Paris, qu'Elliott Investment Management a constitué une participation au capital d'Air Liquide. Le quotidien britannique n'en précise pas la taille. L'information est parue après la clôture d'Euronext Paris, où l'action du groupe de gaz industriels a terminé la séance à 169,54 €, en repli de 0,15 %, dans un marché parisien qui cédait 0,79 % à 8 334,50 points.
Un fonds activiste est un investisseur qui prend une participation minoritaire dans une société cotée pour peser publiquement sur sa stratégie, sa gouvernance ou son allocation du capital. Elliott, fondé en 1977, gère environ 80,3 milliards de dollars d'actifs au 30 juin 2026 et employait 676 personnes au 1er juillet 2026, dont près de la moitié affectées à la gestion de portefeuille, à l'analyse, au trading et à la recherche, selon les chiffres publiés par la société.
Pourquoi la taille de la participation reste inconnue
Le droit boursier français n'impose aucune publicité à Elliott tant que le fonds reste sous un seuil précis. Selon l'AMF (Autorité des marchés financiers), tout franchissement direct ou indirect des seuils de 5 %, 10 %, 15 %, 20 %, 25 %, 30 %, un tiers, 50 %, deux tiers, 90 % et 95 % du capital ou des droits de vote d'un émetteur coté sur Euronext Paris doit être déclaré à la société et au régulateur, au plus tard avant la clôture des négociations du quatrième jour de bourse suivant le franchissement.
Aucune déclaration de franchissement visant Air Liquide n'a été rendue publique à ce jour, ce qui situe la position d'Elliott sous la barre des 5 % du capital. La déclaration d'intention, qui contraint un actionnaire à exposer ses objectifs pour les six mois à venir, ne se déclenche qu'au-delà de 10 %, 15 %, 20 % ou 25 %, dans un délai de cinq jours de bourse. Les intentions du fonds échappent donc à toute obligation de publication en l'état actuel du dossier.
Un écart de marge de 8,5 points avec Linde
Sur les douze derniers mois, Air Liquide affiche une marge opérationnelle (résultat d'exploitation rapporté au chiffre d'affaires) de 19,68 %, pour un chiffre d'affaires de 27,05 milliards d'euros et un bénéfice net de 3,54 milliards d'euros. Son concurrent Linde, sur la même base de calcul, dégage une marge opérationnelle de 28,20 % et une marge nette de 20,43 %, contre 13,09 % pour le groupe français. L'écart de rentabilité d'exploitation entre les deux leaders mondiaux des gaz industriels atteint 8,5 points.
La hiérarchie se retrouve dans le rendement du capital. Le ROCE (return on capital employed, rentabilité des capitaux employés) d'Air Liquide ressort à 11,88 %, pour un coût moyen pondéré du capital estimé à 6,96 %. Celui de Linde atteint 13,84 %. Le groupe américain capitalise 225,81 milliards de dollars, soit environ 194,7 milliards d'euros au cours de référence de la Banque centrale européenne du 31 août 2026 (1,1596 dollar pour un euro), pour un chiffre d'affaires de 35,45 milliards de dollars. Air Liquide vaut 108,07 milliards d'euros, répartis sur 636,47 millions de titres.
Une direction déjà engagée sur la relance de la marge
François Jackow, directeur général du groupe, a présenté le 28 juillet 2026 des résultats semestriels orientés dans le sens d'un redressement. Le chiffre d'affaires approche 14 milliards d'euros sur le premier semestre, en croissance comparable de 2,6 %, et de 4,3 % hors effets de change et d'énergie, l'acquisition DIG Airgas incluse. Le deuxième trimestre a accéléré à 3,5 % en comparable. La marge opérationnelle progresse de 110 points de base hors énergie et effet PPA, portée par près de 300 millions d'euros d'efficacités, tandis que le résultat net récurrent avance de 9,9 % hors effet de change.
Le groupe a engagé au premier semestre un montant record de près de 3 milliards d'euros de décisions d'investissement, dont 1 milliard dans l'électronique, et porté son carnet de commandes à un record de 6 milliards d'euros. La direction chiffre son ambition pour l'exercice dans le communiqué de résultats :
« Air Liquide is therefore confident in its ability to increase its operating margin by +100 basis points and to deliver recurring net profit growth, at constant exchange rates in 2026. »
François Jackow, directeur général du groupe Air Liquide, communiqué de résultats du premier semestre 2026, 28 juillet 2026
L'objectif annuel de 100 points de base représente donc un huitième environ de l'écart de marge constaté avec Linde. Sur la trajectoire annoncée, la convergence relève de plusieurs exercices.
Le précédent LSEG de février 2026
Elliott a suivi une trajectoire comparable au Royaume-Uni six mois plus tôt. Le 11 février 2026, le Financial Times révélait déjà une participation du fonds au capital du London Stock Exchange Group, là encore sans en préciser le montant, les règles britanniques n'imposant une déclaration qu'au-delà de 3 %. Elliott y poussait pour une amélioration des performances, un nouveau programme de rachat d'actions et la réduction des écarts de marge avec les concurrents du groupe. Le fonds écartait en revanche une cession ou une scission complète de l'activité de marché.
Cette grille de lecture, fondée sur l'écart de marge et sur le retour aux actionnaires, recoupe les données que présente aujourd'hui Air Liquide. Elle ne préjuge en rien des demandes qu'Elliott formulera à Paris : le fonds n'a rendu publique aucune revendication sur le dossier français.
970 000 actionnaires individuels au capital
Au 31 décembre 2025, 970 000 actionnaires individuels détenaient 33 % du capital d'Air Liquide, selon les chiffres publiés par le groupe. Cette détention directe pèse dans les votes en assemblée générale : un investisseur qui cherche à faire adopter une résolution doit convaincre un corps électoral bien plus dispersé que sur une valeur logée principalement chez des gérants institutionnels.
Le groupe entretient cette fidélité par des dispositifs statutaires. La prime de fidélité majore de 10 % le dividende versé et de 10 % le nombre d'actions gratuites attribuées aux actionnaires inscrits au nominatif depuis plus de deux années civiles complètes. Le 10 juin 2026, Air Liquide a procédé à sa 33e attribution d'actions gratuites, à raison d'une action nouvelle pour dix détenues. Le dividende s'établit à 3,36 € par titre, détaché le 18 mai 2026, soit un rendement de 2,02 % au cours du 31 août.
Les trois signaux à surveiller
La réaction du titre à l'ouverture d'Euronext Paris, le mardi 1er septembre 2026, livrera la première mesure boursière du dossier. L'action cote 169,54 €, sous sa moyenne mobile à 50 jours de 172,59 € et au-dessus de sa moyenne à 200 jours de 159,92 €, dans une fourchette annuelle comprise entre 140,78 € et 182,26 €. Elle gagne 5,83 % sur un an, avec un bêta de 0,65.
Les 19 analystes recensés par Stock Analysis affichent un consensus à l'achat et un objectif moyen de 197,50 €, soit 16,5 % au-dessus du cours actuel. Le titre se paie 30,55 fois les bénéfices et 24,92 fois les bénéfices attendus, contre 31,61 et 26,20 fois pour Linde. La prochaine publication de résultats est fixée au 23 octobre 2026.
Trois signaux trancheront la suite du dossier. Le premier serait une déclaration de franchissement du seuil de 5 % déposée auprès de l'AMF, qui rendrait la position d'Elliott publique et chiffrée. Le deuxième serait une prise de parole du fonds détaillant ses attentes, comme il l'a fait sur d'autres dossiers européens. Le troisième serait la réponse de la direction d'Air Liquide, muette à ce stade. Aucun des trois n'est intervenu au moment de la publication de cet article.
L'enjeu pour l'actionnaire particulier
Une campagne activiste modifie rarement le profil industriel d'une société sur l'horizon d'un épargnant de long terme. Le dossier appelle surtout à surveiller les trois paramètres que ce type d'intervention vise habituellement : le niveau des investissements, aujourd'hui à un record de près de 3 milliards d'euros sur six mois, la politique de retour aux actionnaires, et le rythme d'amélioration de la marge fixé à 100 points de base par an. Ces trois paramètres déterminent la trajectoire du dividende, principal point de contact entre Air Liquide et ses 970 000 actionnaires individuels.