Bending Spoons entre au Nasdaq et lève 1,68 milliard de dollars
Le groupe milanais Bending Spoons, propriétaire de Vimeo, WeTransfer et Evernote, a levé 1,68 milliard de dollars lors de son entrée au Nasdaq le 1er juillet. L'action a bondi de 40 %, portant la valorisation à 18,4 milliards de dollars.

Bending Spoons, le groupe logiciel italien qui rachète et relance des marques numériques vieillissantes, a fait ses débuts au Nasdaq le 1er juillet 2026. La société milanaise a levé 1,68 milliard de dollars, au terme d'une introduction en bourse valorisée à 18,4 milliards de dollars. L'opération figure parmi les plus importantes cotations technologiques européennes de l'année et confirme l'appétit des investisseurs pour un modèle inhabituel : consolider des logiciels matures plutôt que financer la prochaine application virale.
Une introduction au-dessus de la fourchette
Le titre a été introduit à 29 dollars, soit au-dessus de la fourchette indicative de 26 à 28 dollars communiquée aux investisseurs. La société et ses actionnaires existants ont cédé près de 58 millions d'actions. La demande solide a permis à Bending Spoons de fixer un prix supérieur à ses attentes initiales, un signal rare pour une cotation européenne sur une place américaine.
Pour ses premiers échanges sous le symbole BSP, l'action a ouvert autour de 32 dollars avant d'accélérer nettement. Elle a clôturé la séance à 40,50 dollars, en hausse d'environ 40 % par rapport au prix d'introduction. Ce bond a porté la valorisation de marché au delà des 18 milliards de dollars atteints à la cotation, un écart qui alimente déjà le débat sur le juste prix de l'opération.
La valorisation retenue à l'introduction, 18,4 milliards de dollars, représente une progression de 67 % par rapport aux 11 milliards de dollars valorisés en octobre 2025, lorsque le groupe avait levé 710 millions de dollars auprès d'investisseurs privés. En huit mois, la valeur théorique de l'entreprise a donc gagné plus de sept milliards de dollars.
Un modèle de consolidation logicielle
Fondée à Milan en 2013, Bending Spoons applique une stratégie éloignée des standards du capital risque. Plutôt que d'inventer de nouveaux produits, le groupe acquiert des logiciels connus mais sous exploités, réduit leurs coûts, révise leur tarification, réécrit leur code, puis réinvestit les liquidités dégagées dans de nouvelles acquisitions. Le portefeuille rassemble aujourd'hui Vimeo, WeTransfer, Evernote, Meetup, Eventbrite et le portail historique AOL.
Ces actifs servent collectivement plus d'un milliard d'utilisateurs enregistrés, plus de 400 millions d'utilisateurs actifs mensuels et plus de sept millions d'abonnés payants chaque mois. La logique consiste à extraire de la valeur récurrente de marques que leurs anciens propriétaires jugeaient en déclin.
Nous voulons nous positionner comme un opérateur qui reprend des marques appréciées et les rend bien meilleures.
Matteo Danieli, directeur produit et cofondateur de Bending Spoons
Le cofondateur revendique une approche méthodique de la croissance. Selon lui, la part de la chance dans la réussite d'une entreprise reste considérable, d'où la volonté du groupe de bâtir une stratégie qui en réduit le rôle. Cette discipline se traduit dans les comptes : la société est passée d'une entreprise brûlant des liquidités à une cotation profitable.
Des comptes redressés et une productivité en forte hausse
Le chiffre d'affaires a atteint 1,31 milliard de dollars en 2025, en progression de 95 % sur un an. La dynamique s'est amplifiée au premier trimestre 2026, avec des revenus de 601 millions de dollars, plus du double des 259 millions enregistrés un an plus tôt. Surtout, le groupe a inversé sa trajectoire de rentabilité : la perte nette de 112 millions de dollars du premier trimestre 2025 a laissé place à un bénéfice net de 27,5 millions de dollars sur la même période de 2026.
La productivité affichée frappe les analystes. Le chiffre d'affaires par salarié à temps plein est passé de 1,12 million de dollars en 2023 à 2,57 millions en 2025. Cette efficacité s'appuie sur un recours massif à l'intelligence artificielle interne. La part des modifications logicielles générées ou cogénérées par les systèmes d'IA du groupe est passée de moins de 10 % au premier trimestre 2025 à plus de 90 % à la date du dépôt du dossier d'introduction, dont environ 70 % produites par l'IA seule.
Wall Street parie sur les consolidateurs dopés à l'IA
L'accueil réservé au titre illustre un thème de marché plus large. Les investisseurs cherchent des sociétés capables de transformer la baisse des coûts de développement, permise par l'IA, en marges concrètes. Un consolidateur qui rachète des logiciels établis, puis automatise leur maintenance et leur support, incarne cette promesse mieux qu'une start up encore déficitaire.
La structure de gouvernance retenue mérite l'attention des épargnants. L'introduction repose sur un actionnariat à deux catégories d'actions. Les fondateurs conservent des actions de catégorie A assorties de cinq droits de vote chacune, tandis que le public reçoit des actions de catégorie B dotées d'un seul droit de vote. Ce dispositif préserve le contrôle des dirigeants mais limite l'influence des actionnaires minoritaires, une caractéristique fréquente des cotations technologiques récentes.
L'opération a mobilisé un large syndicat bancaire. Goldman Sachs, J.P. Morgan et Allen & Company ont piloté le placement comme chefs de file. Plusieurs établissements français figurent dans le tour de table, parmi lesquels BNP Paribas, Société Générale et Crédit Agricole CIB, aux côtés d'Intesa Sanpaolo et d'UniCredit. Cette présence souligne l'ancrage européen d'une société qui a choisi New York pour sa liquidité et sa profondeur de marché.
Ce qu'il faut surveiller
Le pari de Bending Spoons reste suspendu à sa capacité à répéter ses rachats réussis. Le modèle exige un flux régulier de cibles rentables et une exécution sans faute lors de l'intégration. Un ralentissement des acquisitions ou une érosion des abonnements sur des marques comme Evernote ou WeTransfer pèserait rapidement sur la croissance affichée. La forte automatisation par l'IA, présentée comme un atout, comporte aussi un risque d'exécution si la qualité du code ou du support venait à se dégrader.
Pour les investisseurs européens, l'opération offre un cas d'école. Elle montre qu'une société du continent peut atteindre une valorisation de premier plan à Wall Street sans passer par Euronext, et que le marché rémunère aujourd'hui la discipline financière autant que la promesse de croissance. La tenue du cours de BSP dans les prochaines semaines dira si la prime de 40 % accordée le premier jour reflète une conviction durable ou l'euphorie d'une séance d'ouverture.
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