Matières premières

Argent métal : après le record de 122 dollars, la correction à 70 dollars rebat les cartes

L'argent est retombé autour de 70 dollars l'once, en repli de plus de 40 % depuis son record de janvier. Le sixième déficit d'offre consécutif et la demande industrielle soutiennent pourtant la thèse de long terme. Décryptage pour les épargnants français.

Rédacteur en chef, France Épargne
6 min de lecture811 vues
Visualisation abstraite de flux métalliques argentés et de tensions entre offre et demande sur le marché de l'argent

Le métal gris a connu une année 2026 spectaculaire, dans les deux sens. Après avoir frôlé les 122 dollars l'once fin janvier, un sommet historique, l'argent s'échangeait autour de 70,38 dollars le 15 juin selon les données de marché compilées par GoldSilver, soit un recul de près de 42 % depuis son pic. Cette correction brutale, conjuguée à un déficit d'offre durable, place les épargnants devant une équation inhabituelle : un actif volatil, mais soutenu par des fondamentaux structurels rarement aussi tendus.

Un sommet de janvier effacé en quelques mois

Le 29 janvier 2026, l'argent inscrivait un record absolu à 121,62 dollars l'once, porté par une ruée vers les valeurs refuges et par des tensions sur les stocks physiques disponibles. Cinq mois plus tard, le cours a abandonné plus de 50 dollars. Ce repli s'inscrit dans le sillage de l'ensemble des métaux précieux, l'or ayant lui aussi reflué après ses propres records, sous l'effet d'un repricing des anticipations de taux directeurs.

Le ratio or sur argent, indicateur suivi de près par les investisseurs, illustre ce mouvement. Il fallait 61,7 onces d'argent pour acheter une once d'or le 15 juin, contre une moyenne historique de 65 à 70 sur cinquante ans. Ce ratio était tombé à 50 fin janvier, au plus fort de la flambée de l'argent, avant de remonter au-delà de 85 pendant la phase de correction. Sa trajectoire récente traduit un rééquilibrage relatif en faveur de l'argent.

Le sixième déficit d'offre consécutif

Au cœur de la thèse haussière de long terme figure un déséquilibre persistant entre offre et demande. Selon le World Silver Survey 2026, publié le 15 avril par le Silver Institute et le cabinet Metals Focus, le marché mondial s'achemine vers un sixième déficit annuel consécutif, estimé à 46,3 millions d'onces, en hausse de 15 % par rapport aux 40,3 millions d'onces de 2025.

Depuis 2021, le marché a puisé environ 762 millions d'onces dans les stocks accumulés au-dessus du sol pour combler l'écart entre une production minière limitée et une consommation soutenue. L'offre totale devrait certes progresser de 1,5 % en 2026 pour atteindre un plus haut décennal de 1,05 milliard d'onces, mais ce rebond ne suffit pas à effacer le manque structurel.

Un déficit qui se prolonge expose le marché à des squeezes répétés, le métal disponible à la livraison immédiate se raréfiant à mesure que les stocks visibles diminuent.

Silver Institute, World Silver Survey 2026

La demande industrielle, moteur ambivalent

L'argent se distingue de l'or par son double statut : valeur refuge et métal industriel. Près de la moitié de sa demande provient de l'industrie, ce qui le rend sensible à la conjoncture économique. La fabrication industrielle d'argent pourrait reculer de 3 % en 2026, à un plus bas de quatre ans, pénalisée par le ralentissement de la croissance mondiale lié au conflit iranien.

Le secteur solaire, premier débouché industriel du métal, a réduit de 19 % la quantité d'argent par panneau pour amortir la hausse des prix, une réponse classique du marché à un cours élevé. À l'inverse, les centres de données dédiés à l'intelligence artificielle, l'électronique des véhicules électriques et les applications automobiles tirent la consommation vers le haut. Cette tension entre substitution et nouveaux usages rend la trajectoire du métal plus heurtée que celle de l'or.

Ce que prévoient les analystes

Les maisons d'analyse restent globalement constructives malgré la correction. J.P. Morgan vise un cours moyen de 81 dollars pour l'ensemble de 2026, tandis que le consensus de 28 analystes recensés par la LBMA ressort à 79,50 dollars. La banque ING anticipe une moyenne de 83 dollars, avec un pic de 85 dollars en milieu d'année, et Goldman Sachs table sur une fourchette de 85 à 100 dollars, portée par la transition énergétique et la demande industrielle.

Ces prévisions situent l'argent nettement au-dessus de son niveau actuel, mais elles s'accompagnent d'un avertissement partagé : la volatilité devrait dominer. Le métal pourrait évoluer dans une large fourchette de 70 à plus de 100 dollars, au gré de l'équilibre entre flux d'investissement, demande industrielle et réponse de l'offre.

Investir en argent depuis la France : les pièges fiscaux

Pour l'épargnant français, l'argent obéit à une fiscalité bien moins favorable que l'or d'investissement. Première différence majeure : la TVA. Là où l'or d'investissement est totalement exonéré, l'argent physique, lingots comme pièces, supporte une TVA de 20 % à l'achat. Certains revendeurs appliquent un régime de TVA sur la marge, prévu par l'article 297 A du Code général des impôts, qui ne taxe que leur marge bénéficiaire sur du métal déjà en circulation dans l'Union européenne.

Concrètement, avec la TVA pleine, l'acheteur démarre avec un handicap de 20 % : le cours doit progresser d'autant pour revenir au prix d'entrée. Cette contrainte oriente une partie des particuliers vers les ETC adossés à de l'argent physique, comme les produits cotés d'iShares ou d'Invesco, accessibles via un compte titres et exonérés de cette mécanique de TVA, mais soumis à une volatilité élevée, supérieure à 50 % sur un an pour certains supports.

À la revente, deux régimes coexistent. La taxe forfaitaire sur les métaux précieux s'élève à 11,5 % du montant de la transaction, CRDS comprise, prélevée directement par l'intermédiaire. Le vendeur peut opter, sur justificatif du prix et de la date d'acquisition, pour le régime de la plus-value réelle, taxée à 37,6 % (19 % d'impôt sur le revenu et 18,6 % de prélèvements sociaux après la hausse entrée en vigueur au 1er janvier 2026), avec un abattement de 5 % par an dès la troisième année de détention et une exonération totale au-delà de 22 ans.

Ce qu'il faut surveiller

La décision de la Réserve fédérale américaine attendue le 17 juin, premier rendez-vous de politique monétaire présidé par Kevin Warsh, pèsera sur l'ensemble des métaux précieux. Un ton restrictif renforcerait le dollar et les rendements obligataires, deux facteurs traditionnellement défavorables à l'argent qui ne verse aucun revenu. À l'inverse, toute confirmation du déficit physique ou nouvelle tension sur les stocks de la LBMA et du COMEX pourrait raviver un mouvement de squeeze comparable à celui de janvier.

Pour l'épargnant, l'argent reste un actif de diversification à manier avec prudence : sa thèse de long terme repose sur des fondamentaux solides, mais son profil de risque, amplifié par la fiscalité française, le réserve à une fraction mesurée d'un patrimoine déjà constitué.

Tags :

#argent-metal#metaux-precieux#matieres-premieres#silver-institute#deficit-offre#fiscalite#tva#investissement#or#diversification

À propos de l'auteur

Emmanuel d'Ibelin

Rédacteur en chef, France Épargne

Emmanuel d'Ibelin dirige la rédaction de France Épargne. Juriste de formation, titulaire d'un master de droit des affaires, il analyse au quotidien les annonces des banques centrales, les évolutions réglementaires et les opportunités d'investissement pour les épargnants français.

Approfondir avec nos guides