Pontes : la BCE lance le règlement des actifs tokenisés en monnaie de banque centrale
L'Eurosystème a lancé Pontes le 21 septembre 2026 : les transactions de gros sur actifs tokenisés se règlent désormais en monnaie de banque centrale. Treize établissements sont raccordés, dont la Caisse des Dépôts, Société Générale et Memo Bank.
L'Eurosystème a lancé lundi Pontes, une solution qui permet de régler en monnaie de banque centrale les transactions de gros portant sur des actifs tokenisés. Treize établissements financiers et quatre opérateurs de registres distribués ont achevé leur raccordement et peuvent l'utiliser immédiatement, parmi lesquels la Caisse des Dépôts et Consignations, Société Générale et Memo Bank.
Le lancement constitue la première étape opérationnelle du programme par lequel la Banque centrale européenne (BCE) entend adapter la monnaie centrale aux infrastructures de marché fondées sur la technologie des registres distribués (DLT). « L'Eurosystème travaille à rendre possible un marché financier européen plus intégré, plus innovant et plus résilient à l'ère numérique », a déclaré Christine Lagarde, présidente de la BCE. « Nous continuerons à progresser en collaboration étroite avec le marché. »
Le chaînon manquant entre plateformes privées et monnaie centrale
La tokenisation consiste à émettre ou à représenter un actif sous forme de jetons numériques inscrits sur un registre distribué. Sur les marchés de gros, la technologie permet de regrouper sur une même plateforme l'émission, la négociation, le règlement, la conservation et les services sur titres, étapes aujourd'hui éclatées entre plusieurs intervenants. La BCE y voit un gain d'efficacité potentiel, renforcé par l'automatisation qu'autorisent les contrats intelligents.
Une difficulté subsistait. Un titre tokenisé échangé sur une plateforme privée voyait sa jambe espèces réglée en monnaie commerciale, avec le risque de contrepartie associé. Les participants aux tests conduits par l'Eurosystème en 2024 avaient désigné l'accès à un actif de règlement sans risque comme la condition d'une adoption plus large de cette technologie. Pontes relie désormais les plateformes de marché aux services TARGET afin que ce règlement s'effectue en monnaie de banque centrale.
Le choix de l'actif de règlement structure la concurrence en cours. Les plateformes de tokenisation peuvent adosser leurs échanges à de la monnaie commerciale, à des dépôts tokenisés ou à des jetons de paiement émis par des acteurs privés. En mettant la monnaie centrale à disposition, l'Eurosystème offre aux infrastructures européennes un actif exempt de risque de crédit et réaffirme son intention de préserver le rôle d'ancrage de cette monnaie dans le système financier.
Deux modèles de règlement, une finalité juridique unique
Les participants disposent de deux voies. La première repose sur des jetons espèces, représentations de monnaie centrale inscrites sur la plateforme DLT de l'Eurosystème. La seconde déclenche un paiement classique dans T2, le système de règlement brut en temps réel de l'Eurosystème. Dans les deux cas, le règlement définitif de la jambe espèces intervient dans T2, ce qui préserve la sécurité juridique de l'opération.
Les livraisons contre paiement et les autres opérations exigeant un règlement simultané reposent sur un mécanisme d'interopérabilité qui synchronise les deux jambes entre les plateformes. L'accès demeure borné. Seules les entités disposant d'un accès à T2 peuvent participer, et les opérateurs de registres doivent relever de catégories précises : dépositaires centraux agréés au titre du règlement CSD, systèmes autorisés dans le cadre du régime pilote DLT, contreparties centrales agréées sous EMIR, ou encore établissements supervisés au titre de la directive CRD et de MiFID II.
Treize établissements au départ, trois français
La liste publiée par la BCE réunit ABANCA, BayernLB, la Caisse des Dépôts et Consignations, Cecabank, Deutsche Bank, Deka Bank, DZ Bank, la Banque européenne d'investissement, Kreditanstalt für Wiederaufbau, Memo Bank, NRW.BANK, Santander et Société Générale. La Deutsche Bundesbank s'est également raccordée, en qualité de participant de marché. Du côté des opérateurs de registres, Axiology, Cashlink, Clearstream et SWIAT sont connectés.
La présence de deux grands émetteurs publics, la Banque européenne d'investissement et la banque publique allemande Kreditanstalt für Wiederaufbau, signale que l'enjeu porte autant sur l'émission de dette tokenisée que sur sa négociation. Côté français, la Caisse des Dépôts et Consignations figure parmi les premiers raccordés, aux côtés de Société Générale et de Memo Bank, établissement de crédit parisien agréé par l'ACPR et la BCE. D'autres participants se sont engagés à se connecter dans les prochains mois.
Un démarrage volontairement étroit
L'offre initiale se limite à un socle de services. Les fonctionnalités avancées et l'élargissement des horaires d'ouverture arriveront progressivement, la mise en œuvre complète étant attendue pour 2028. Cette montée en charge graduelle répond à une contrainte concrète : les systèmes de règlement des banques centrales fonctionnent selon des plages horaires, quand les plateformes de registres distribués opèrent en continu. Laisser des liquidités stationner sur la plateforme DLT en dehors des heures d'ouverture fragmenterait les réserves et pèserait sur leur rémunération.
La BCE n'a communiqué ni objectif de volume ni calendrier de montée en puissance. Les tests de 2024 donnent un ordre de grandeur du point de départ : entre mai et novembre, 64 participants avaient traité plus de 200 transactions pour 1,59 milliard d'euros, un montant modeste rapporté aux flux quotidiens de TARGET.
La BCE inscrit par ailleurs Pontes dans un objectif politique assumé : soutenir l'autonomie stratégique de l'Union européenne et avancer vers une union des marchés de capitaux numérique, ainsi que vers l'union de l'épargne et de l'investissement. La capacité des émetteurs européens à lever des fonds sur des infrastructures européennes, sans dépendre de plateformes extérieures, compte parmi les arguments avancés par l'institution.
La BCE placera une partie de ses fonds propres en titres tokenisés
Un second communiqué publié le même jour annonce que la BCE a engagé des travaux préparatoires pour investir une fraction de ses fonds propres en titres tokenisés, avec un règlement opéré via Pontes. L'institution cherche à acquérir une expérience directe de l'ensemble du cycle d'investissement, de l'exécution des ordres à la gestion de portefeuille, en passant par le règlement et les systèmes.
Le portefeuille de fonds propres est un portefeuille hors politique monétaire, dont les revenus contribuent à couvrir les dépenses de fonctionnement de la BCE, hors mission de supervision. Les premiers investissements porteront sur des titres libellés en euros émis par des administrations centrales et régionales de la zone euro, des agences et des institutions supranationales européennes. Le directoire fixera les modalités opérationnelles et le calendrier une fois les travaux préparatoires achevés.
Pourquoi parler d'euro numérique entretient la confusion
Plusieurs reprises de l'annonce ont présenté l'opération comme les débuts de l'euro numérique sur les marchés financiers. Les deux communiqués publiés lundi par la BCE n'emploient jamais cette expression. Les jetons espèces de Pontes constituent de la monnaie centrale sous forme numérique, ce qui explique le raccourci. Leur usage reste réservé aux institutions financières disposant d'un accès à T2.
L'euro numérique destiné au grand public relève d'un projet distinct, que la BCE continue de décrire au conditionnel. Le conseil des gouverneurs a décidé en octobre 2025 de passer à la phase suivante, une version 0.91 du corpus de règles a été publiée en juillet 2026, et l'appel à candidatures des commerçants pour la phase pilote est ouvert. Aucune décision d'émission n'a été arrêtée. Pour un épargnant, les moyens de paiement du quotidien demeurent inchangés après le lancement de lundi.
Ce qu'il faut surveiller d'ici 2028
Le second volet de la stratégie de l'Eurosystème, baptisé Appia, poursuit un objectif plus large. Sa feuille de route, publiée le 11 mars 2026, vise la remise en 2028 d'un schéma directeur pour un écosystème financier tokenisé européen, avec la participation de la Danmarks Nationalbank et d'acteurs publics et privés. « Avec Appia, nous construisons une route entre le système financier d'aujourd'hui et les marchés tokenisés de demain, solidement ancrée dans la monnaie de banque centrale », déclarait alors Piero Cipollone, membre du directoire de la BCE.
Trois indicateurs mériteront l'attention des investisseurs. Le rythme de raccordement des participants supplémentaires dira si l'intérêt déclaré se traduit en usage réel. L'élargissement des horaires conditionnera la possibilité d'un règlement continu. La nature des titres effectivement émis sur ces plateformes, enfin, déterminera la profondeur du marché : la dette publique et supranationale constitue le terrain d'essai que la BCE a retenu pour ses propres placements.
« Pontes apporte la stabilité et la confiance de la monnaie de banque centrale à l'écosystème européen de la finance tokenisée », a résumé Piero Cipollone lundi. « Cela lui donnera un avantage important pour changer d'échelle. »
Sources
- BCE, « Eurosystem brings central bank money to tokenised finance », 21 septembre 2026
- BCE, « ECB to invest part of own funds in tokenised securities, with settlement via Pontes », 21 septembre 2026
- BCE, page de présentation de Pontes (services TARGET)
- BCE, « Tokenisation and DLT »
- BCE, « Eurosystem Unveils Appia Roadmap for Europe's Tokenised Finance », 11 mars 2026
- BCE, « Eurosystem completes tests using DLT for central bank money settlement », 4 décembre 2024
- BCE, page projet euro numérique
- Financial Times, « Digital euro makes debut in wholesale financial markets », 21 septembre 2026
- Ledger Insights, « ECB targets 21 September go live for Project Pontes », 4 août 2026
- Ledger Insights, « ECB to extend TARGET hours enabling Pontes », 28 mai 2026