Macroéconomie

IA : les 110 milliards promis à la France passent à l'épreuve du réel

Annoncés au sommet de février 2025, les 110 milliards d'euros d'investissements dans l'intelligence artificielle se concrétisent lentement. SoftBank ajoute 75 milliards via Choose France, mais réseau électrique et calendriers testent la stratégie d'Emmanuel Macron.

Rédacteur en chef, France Épargne
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Visualisation abstraite de flux de données et de réseaux électriques interconnectés évoquant l'essor de l'intelligence artificielle en France

Seize mois après le sommet pour l'action sur l'intelligence artificielle, la promesse de 110 milliards d'euros affichée par Emmanuel Macron entre dans sa phase décisive. Entre les engagements réannoncés au sommet Choose France et les premiers chantiers qui sortent de terre, l'écart se mesure désormais en gigawatts livrés et en années de retard. La France veut devenir le pôle européen de l'intelligence artificielle, mais la matérialisation de ces capitaux dépend autant de son réseau électrique que de l'enthousiasme des investisseurs.

D'une promesse à 110 milliards à une trajectoire industrielle

Lors du sommet pour l'action sur l'IA de février 2025, à Paris, le chef de l'État avait dévoilé près de 110 milliards d'euros d'engagements privés, soit environ 112 milliards de dollars. Macron avait présenté ce montant comme l'équivalent français du projet américain Stargate, doté de 500 milliards de dollars : un même ratio rapporté à une population cinq fois moindre, 68 millions d'habitants contre plus de 330 millions outre-Atlantique.

Le paquet reposait sur quelques piliers. Le fonds émirati MGX apportait 30 à 50 milliards d'euros, le gestionnaire d'actifs canadien Brookfield 20 milliards aux côtés de Data4, la banque publique Bpifrance 10 milliards à horizon 2029, l'opérateur Iliad 3 milliards. À cette liste s'ajoutait un protocole de 10 milliards autour de Fluidstack pour un supercalculateur d'un gigawatt destiné à héberger 500 000 puces, le projet alors le plus précis sur le plan opérationnel.

Choose France relance la dynamique

Le 1er juin 2026, le sommet Choose France a porté un nouveau coup d'accélérateur. Le gouvernement a annoncé 93 milliards d'euros d'investissements étrangers, soit 108 milliards de dollars, répartis sur 71 projets et censés créer plus de 15 600 emplois. L'édition 2025 avait établi son record à 20 milliards : le bond traduit le poids pris par les centres de données dans la stratégie économique française.

Le japonais SoftBank domine cette cuvée. Le groupe de Masayoshi Son prévoit jusqu'à 75 milliards d'euros pour bâtir 5 gigawatts de capacité de calcul. Une première tranche de 45 milliards financera 3,1 gigawatts dans les Hauts-de-France, à Dunkerque (Loon-Plage), Bosquel et Bouchain, livrables d'ici 2031, avec Schneider Electric et EDF comme partenaires industriels. « L'IA entre dans une nouvelle ère, et les pays qui construisent l'infrastructure de cette transformation façonneront l'avenir de la technologie, de l'industrie et de la société », a déclaré Masayoshi Son.

« Nous produisons l'une des électricités les plus décarbonées, pilotables et sûres au monde », rappelait Emmanuel Macron en février 2025, faisant du parc nucléaire l'argument central de l'attractivité française.

Fouju, laboratoire grandeur nature

Le projet le plus emblématique se niche à Fouju, village de quelque 600 habitants de Seine-et-Marne, à une quarantaine de kilomètres au sud-est de Paris. Le campus IA y rassemble MGX, Bpifrance, Mistral AI et Nvidia. Eiffage a décroché un contrat de plus de 120 millions d'euros pour les travaux, dans une enveloppe initiale de 8,5 milliards d'euros, avec un démarrage en 2026 et une mise en service visée en 2028.

La consommation interroge : à pleine charge, le site réclamera 1,4 gigawatt, soit l'équivalent d'un réacteur nucléaire EPR pour un seul bourg rural. Les centres de données fonctionnent en moyenne autour de 20 % de leur puissance contractuelle, mais même à ce régime l'installation pèsera sur l'équilibre électrique national, ce qui impose des postes haute tension dédiés de 400 à 33 kilovolts. Le 1er juin, les partenaires ont annoncé étendre le campus à l'échelle nationale pour viser un réseau de 3 gigawatts, soit le double de l'ambition francilienne initiale.

Le réseau électrique, juge de paix

L'atout français tient à son électricité abondante et faiblement carbonée : le pays a exporté 90 térawattheures en 2024 et le gouvernement a fléché un gigawatt de puissance nucléaire vers l'entraînement de modèles d'ici fin 2026. Cette marge distingue la France de grilles européennes plus tendues, incapables d'absorber une telle demande sans flamber.

L'équation n'est pourtant pas résolue. Le gestionnaire RTE estime à environ 100 milliards d'euros sur quinze ans la modernisation nécessaire du réseau de transport, et a obtenu de la Commission de régulation de l'énergie le feu vert à un plan de 4,24 milliards d'euros pour la seule année 2026. La Commission européenne prépare par ailleurs des mesures destinées à encadrer la consommation énergétique des centres de données à l'échelle de l'Union. Le calendrier de raccordement, et son coût pour les ménages, constituera le véritable test.

Promesses contre béton coulé

La principale réserve porte sur la nature des annonces. Beaucoup relèvent d'intentions pluriannuelles plutôt que de contrats de construction fermes, et la frontière entre capital engagé et capital simplement promis pèse lourd dans l'évaluation des capacités réelles. Les chantiers lancés en 2025 ne démarrent souvent qu'en 2026, avec des mises en service repoussées entre 2027 et 2031.

Pour les épargnants français, cette vague d'investissement dessine une thématique de long terme : infrastructures numériques, énergie décarbonée, semi-conducteurs et acteurs cotés comme Schneider Electric, EDF ou Eiffage en sont les bénéficiaires directs. Macron a aussi engagé 1,55 milliard d'euros de fonds publics dans les technologies quantiques et les semi-conducteurs, deux maillons indissociables de la souveraineté de calcul.

Ce qu'il faut surveiller

  • Le rythme de raccordement des premiers gigawatts par RTE et son impact sur les tarifs.
  • La conversion des protocoles d'accord en contrats fermes, à commencer par SoftBank et MGX.
  • Les mises en service de Fouju (2028) et des sites de Dunkerque, jalons de crédibilité.
  • Le cadre énergétique européen sur les centres de données, susceptible de brider la consommation.

La France dispose d'une fenêtre rare : un réseau nucléaire excédentaire au moment où l'IA dévore l'énergie. Transformer 110 milliards de promesses en capacité opérationnelle reste néanmoins un pari, dont l'issue se jugera moins sur les estrades des sommets que sur les chantiers des Hauts-de-France et de Seine-et-Marne.

Tags :

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À propos de l'auteur

Emmanuel d'Ibelin

Rédacteur en chef, France Épargne

Emmanuel d'Ibelin dirige la rédaction de France Épargne. Juriste de formation, titulaire d'un master de droit des affaires, il analyse au quotidien les annonces des banques centrales, les évolutions réglementaires et les opportunités d'investissement pour les épargnants français.

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