Haïti : les gangs étendent leur emprise aux campagnes, alerte un rapport
Les gangs haïtiens sortent de Port-au-Prince pour s'implanter dans les campagnes, décrit un rapport de la Global Initiative publié le 4 septembre. L'Artibonite et Kenscoff subissent raids éclair, enlèvements et vols de bétail. La force onusienne compte 1 083 hommes sur 5 500 prévus.
Les gangs haïtiens ne se contentent plus de tenir Port-au-Prince. Un rapport de l'organisation Global Initiative Against Transnational Organized Crime, publié le 4 septembre 2026 par son Observatoire d'Haïti et relayé par Reuters le 7 septembre, décrit une ruralisation de la violence armée. Des groupes criminels sortent de la capitale, s'installent dans les zones agricoles et montagneuses, et y adoptent des méthodes de guérilla.
Le constat engage l'économie du pays. L'agriculture pèse encore 15,8 % du produit intérieur brut haïtien selon les données de la Banque mondiale pour 2025. Les deux terrains examinés par le rapport, le département de l'Artibonite et la commune de Kenscoff, comptent parmi les rares bassins de production alimentaire encore actifs.
Ce que documente le rapport
Depuis février 2024, date à laquelle les principaux gangs se sont fédérés au sein de la coalition Viv Ansanm, les moyens de sécurité sont restés concentrés presque exclusivement sur la capitale. Pendant ce temps, la violence s'est déportée vers les campagnes. Les auteurs pointent une faiblesse structurelle de la riposte : les forces haïtiennes manquent d'effectifs, de formation et d'équipement pour affronter des acteurs armés dispersés et très mobiles sur des terrains ruraux et montagneux.
L'attaque du 23 août contre le bourg de Kenscoff sert de démonstration. Elle a fait au moins 47 morts et débouché sur l'un des plus grands enlèvements collectifs de l'histoire du pays, avec au moins 50 personnes emmenées. Le bilan a été confirmé par plusieurs médias internationaux et par Amnesty International, qui a réclamé justice et protection pour les habitants.
L'Artibonite et Kenscoff, deux terrains d'expansion
L'Artibonite, au nord de la capitale, concentre l'essentiel de la production agricole haïtienne. Deux groupes locaux, Gran Grif et Kokorat San Ras, y ont annoncé une alliance en avril 2026, aux côtés de gangs venus de Port-au-Prince. En 2025, 456 personnes y ont été tuées, soit 16 % de l'ensemble des victimes recensées à l'échelle nationale.
Fin mars 2026, Gran Grif a attaqué Petite Rivière et Dessalines, tuant plus de 70 personnes et provoquant le déplacement de plus de 13 500 habitants. Des avertissements avaient circulé sur les messageries plusieurs jours à l'avance. Routes et ponts ont été bloqués pour empêcher toute intervention et pour piéger les habitants. Les deux groupes contrôlent désormais de vastes portions de terres fertiles et plusieurs axes routiers.
Kenscoff, commune montagneuse qui surplombe l'agglomération de la capitale, a été investie en janvier 2025. Un chef connu sous le nom de Didi y opère avec des cellules mobiles d'une douzaine d'hommes, lancées depuis les ravines et les hauteurs. Entre le 4 et le 9 juillet, le gang a pris d'assaut la localité de Robin : le rapport y recense entre 61 et 105 morts et près de 6 000 personnes en fuite, soit environ un dixième de la population communale.
Prendre des otages coûte moins cher que tenir un territoire
La ruralisation dépasse le simple transfert de pratiques urbaines vers l'arrière pays. Elle s'accompagne de tactiques nouvelles : raids éclair, harcèlement des communes, pillage, vol de bétail, viols et enlèvements, avec des déplacements rapides entre zones de refuge et zones d'attaque. L'usage de drones de reconnaissance a été observé lors de la préparation de l'attaque du 23 août.
« Si l'un de nos soldats est blessé, je les tuerai tous », a déclaré Didi dans une vidéo diffusée sur les réseaux sociaux, menaçant d'exécuter les otages, enfants compris, en cas de riposte des forces de sécurité.
Le calcul est économique autant que militaire. Tenir une position fixe mobilise du personnel et expose à des attaques. Détenir des otages exige un investissement bien moindre et procure un levier de négociation de rançons. Les auteurs en tirent une conclusion méthodologique : en Haïti, le pouvoir criminel se mesure d'ordinaire au territoire occupé, alors que la liberté de mouvement compte probablement autant. Un groupe capable de frapper à répétition n'a pas besoin d'occuper durablement une ville pour peser sur la gouvernance locale.
L'illustration est donnée par une opération de mai : la police a démantelé plusieurs barrages tenus par des gangs près de L'Estère, dans l'Artibonite. Ils ont été réinstallés quelques jours plus tard, légèrement plus loin. Les efforts de la Police nationale d'Haïti et de la task force antigang, appuyés par la société militaire privée Vectus Global, peinent ainsi à produire des résultats durables.
Une force internationale encore loin de sa cible
Le Conseil de sécurité des Nations unies a approuvé le 30 septembre 2025 la création d'une Force de répression des gangs, dotée d'un plafond de 5 550 personnels et d'un mandat initial de douze mois. Le vote avait réuni douze voix pour et trois abstentions, celles de la Chine, du Pakistan et de la Russie. Cette force remplace la mission multinationale d'appui à la sécurité dirigée par le Kenya, autorisée en octobre 2023.
Son déploiement a commencé en mai 2026. Le rapport relève qu'elle comptait 1 083 soldats, très en deçà des 5 500 attendus d'ici décembre 2026. Un contingent sri lankais, formé à ce type de terrain, a été annoncé le 12 août dans l'Artibonite, mais son intégration prendra du temps. Le plan stratégique présenté en juillet ne retenait pas Kenscoff comme site de déploiement.
« L'objectif est clair : dégrader la capacité opérationnelle des gangs à un niveau que les institutions haïtiennes peuvent gérer durablement », a résumé Jack Christofides, à la tête de la force, cité par ONU Info.
Les chiffres du Bureau intégré des Nations unies en Haïti nuancent le tableau. Sur le deuxième trimestre 2026, le bureau a recensé 1 408 personnes tuées et 656 blessées, un bilan inférieur d'environ 14 % à celui du premier trimestre. Il documente aussi 796 victimes de viols liés aux gangs et 81 enlèvements contre rançon. Près de 1,47 million de personnes étaient déplacées à l'intérieur du pays fin mai 2026, dont plus de la moitié d'enfants. « Ces chiffres montrent que la population continue de payer un tribut inacceptable à la violence », a commenté Carlos Ruiz Massieu, chef du bureau.
Sept années consécutives de recul économique
L'économie haïtienne s'est contractée pour la septième année de suite en 2025, avec un produit intérieur brut réel en baisse de 2,7 % et un recul touchant tous les secteurs, selon la Banque mondiale. L'inflation a atteint 28,3 % en moyenne, après 25,8 % en 2024, tirée par l'alimentation et le logement. Les recettes publiques sont tombées à 4,8 % du produit intérieur brut. La part de la population vivant avec moins de trois dollars par jour est estimée à 49 % en 2025.
La sécurité alimentaire suit la même pente. Le Programme alimentaire mondial recensait 5,8 millions de personnes en insécurité alimentaire aiguë sur la période de mars à juin 2026, soit 52 % de la population, dont 1,8 million au niveau d'urgence. « La hausse des prix des carburants et le renchérissement des denrées qui en découle risquent d'effacer ces acquis et de pousser des familles déjà vulnérables plus loin dans la crise », a averti Wanja Kaaria, directrice du programme en Haïti.
Le pays reste tenu à bout de bras par sa diaspora : les transferts de fonds des travailleurs émigrés représentaient 16,9 % du produit intérieur brut en 2024. La Banque mondiale table sur une croissance modeste en 2026, sous réserve d'une amélioration graduelle de la sécurité et de la tenue des élections prévues en fin d'année. Elle signale deux vulnérabilités supplémentaires : l'incertitude sur les transferts liée aux politiques migratoires régionales, et l'expiration fin 2026 de l'accès commercial préférentiel dont bénéficie le secteur textile.
Ce qu'il faut surveiller
- La montée en puissance de la Force de répression des gangs vers ses 5 500 hommes d'ici décembre 2026, et l'inscription éventuelle de Kenscoff au plan de déploiement.
- La tenue effective des élections annoncées pour la fin 2026, condition posée par la Banque mondiale à son scénario de reprise.
- L'échéance de fin 2026 sur les préférences commerciales du textile, principal poste d'exportation manufacturière du pays.
- Les récoltes de l'Artibonite, dont le contrôle par des groupes armés pèse directement sur les prix alimentaires intérieurs.
Les auteurs du rapport plaident pour une réponse qui dépasse le seul volet sécuritaire : protection et soutien aux agriculteurs, programme de relance économique et sociale, processus de désarmement et de réintégration, travail de réconciliation sur les conflits fonciers anciens. Sans cette combinaison, préviennent-ils, les épisodes de violence de masse observés à Kenscoff en août resteront une constante du paysage haïtien.
Sources
- Global Initiative Against Transnational Organized Crime, « De Port-au-Prince à la périphérie : la ruralisation de la violence des gangs en Haïti », 4 septembre 2026
- Reuters, « Haiti gangs shift operations into countryside, report says », 7 septembre 2026
- ONU Info, bilan trimestriel du Bureau intégré des Nations unies en Haïti, 25 août 2026
- ONU Info, création de la Force de répression des gangs par le Conseil de sécurité, 30 septembre 2025
- ONU Info, état du déploiement de la Force de répression des gangs, juin 2026
- Banque mondiale, fiche pays Haïti, consultée le 7 septembre 2026
- Banque mondiale, transferts de fonds reçus en pourcentage du produit intérieur brut, Haïti
- Programme alimentaire mondial, insécurité alimentaire en Haïti, 17 avril 2026
- Amnesty International, attaque armée de Kenscoff, 26 août 2026
- Al Jazeera, libération de captifs après l'enlèvement collectif de Kenscoff, 29 août 2026