L'essentiel
Le contrat à terme sur le cuivre a inscrit un record historique de 6,69 dollars la livre sur le COMEX en clôture de séance, vendredi 22 mai 2026, soit l'équivalent d'environ 14 750 dollars la tonne. Le contrat trois mois du London Metal Exchange (LME) a atteint 14 153 dollars la tonne le 13 mai, à 2,5 % seulement de son sommet absolu, tandis que le contrat shanghaïen franchissait la barre des 110 970 yuans la tonne. La pression vient moins de la demande que d'un goulet d'étranglement chimique : l'acide sulfurique, intrant indispensable à près d'un cinquième de la production mondiale de cuivre raffiné, manque cruellement.
Une rupture chimique au cœur du marché
Le 5 février 2026, la Commission nationale du développement et de la réforme chinoise (NDRC) a publié une note resserrant les exportations de produits chimiques sous-produits de la fonte du cuivre et du zinc. La mesure est entrée en application le 1ᵉʳ mai 2026 et devrait courir jusqu'en décembre. Selon plusieurs sources sectorielles, dont SunSirs et le cabinet CRU, la décision retire environ 3 millions de tonnes d'acide sulfurique du commerce maritime mondial. La Chine pèse plus de 40 % de la production planétaire d'acide sulfurique, pour une capacité installée d'environ 177 millions de tonnes en 2025.
Le timing aggrave la situation. L'escalade militaire iranienne a réduit le trafic maritime dans le détroit d'Ormuz à environ un dixième de son niveau habituel. Or, le Moyen-Orient assure environ 24 % de la production mondiale de soufre, base de fabrication de l'acide, et concentre près de 50 % du commerce maritime de soufre. Pour la ceinture cuprifère africaine, où environ 90 % des besoins en soufre proviennent du Golfe selon les estimations de courtiers cités par Reuters, l'effet est immédiat.
Le prix paie l'addition
Les chiffres parlent. Le soufre s'est apprécié d'environ 70 % depuis le début du conflit selon SunSirs. Les prix spot de l'acide sulfurique au Chili ont bondi de 44 % en un seul mois, d'après les données rapportées par l'Ecofin Agency et l'Oregon Group. Le prix domestique chinois est passé d'environ 464 yuans la tonne il y a un an à 1 045 yuans la tonne en janvier 2026, soit une hausse cumulée proche de 500 % sur deux ans et demi selon SunSirs.
Les conséquences industrielles se matérialisent. Codelco, premier producteur mondial, a indiqué une hausse de 5 % de ses coûts de production depuis le mois de mars, attribuable directement au choc soufre et à la rétention chinoise. La production trimestrielle du géant chilien est en repli de 6 % sur un an au premier trimestre 2026, avant même que la rupture d'approvisionnement ne produise tous ses effets. En République démocratique du Congo, plusieurs miniers réduisent leur consommation chimique pour préserver leurs stocks, selon les remontées de marché compilées par Zonebourse et l'agence Ecofin.
Pourquoi l'acide change tout
L'acide sulfurique alimente le procédé dit SX-EW (extraction par solvant et électrolyse), utilisé pour les minerais oxydés. Ce procédé représente entre 15 % et 20 % de la production mondiale de cuivre raffiné. Il n'a pas de substitut : sans acide, la lixiviation s'arrête, point. C'est cette inélasticité que pointe le cabinet Wood Mackenzie dans son rapport du 30 avril 2026 : « la contrainte qui borne l'offre de cuivre n'est plus géologique, ce sont l'acide, les frais de traitement, la politique commerciale et le risque budgétaire ». Le cabinet qualifie la pénurie d'acide de contrainte « structurelle et non cyclique », signal que la hausse des prix ne suffira pas, à elle seule, à débloquer l'offre.
« Notre fonderie sur site produit de l'acide sulfurique à haute concentration comme sous-produit, que nous vendons aux exploitations de cuivre oxydé de la ceinture cuprifère congolaise. »
Robert Friedland, fondateur et coprésident d'Ivanhoe Mines
La fonderie de Kamoa Kakula, opérationnelle depuis fin décembre 2025, a produit 117 871 tonnes d'acide sulfurique au premier trimestre 2026 et vise 600 000 à 700 000 tonnes en rythme annuel. C'est insuffisant : le marché congolais consomme environ 2 millions de tonnes par an. Glencore et l'Eurasian Resources Group figurent parmi les acheteurs déjà engagés sur la production de Kamoa.
Un marché qui bascule de l'excédent à la tension
Le retournement s'observe dans les anticipations. L'International Copper Study Group (ICSG) tablait à l'automne 2025 sur un déficit de 150 000 tonnes en 2026. Sa dernière prévision affiche désormais un excédent de 96 000 tonnes, mais cette projection n'intègre pas pleinement les effets de la pénurie d'acide. Les stocks de cuivre en entrepôts LME se maintiennent à 1,3 million de tonnes, niveau historiquement élevé, sans pour autant freiner la hausse des prix.
Le positionnement spéculatif suit. Les gérants détenaient 59 132 contrats nets acheteurs sur le cuivre CME début mai 2026, plus forte exposition haussière depuis mi-janvier. Les flux capitaux confirment le mouvement : les actifs sous gestion des ETF miniers atteignent 87,4 milliards de dollars au 31 mars 2026, soit un doublement sur un an, avec une collecte trimestrielle de 8,24 milliards de dollars au premier trimestre 2026 d'après les données compilées par Crux Investor.
Trois lectures pour les marchés
La lecture haussière met en avant la convergence de plusieurs forces. La demande structurelle reste massive : Wood Mackenzie anticipe une consommation mondiale en hausse de 24 % d'ici 2035, à 42,7 millions de tonnes par an, dont 4,3 millions liés à la transition énergétique. Les centres de données et l'intelligence artificielle ajoutent une demande inélastique, comme le résume Peter Schmitz, analyste chez Wood Mackenzie. Le plan d'action européen pour les réseaux électriques exige 584 milliards d'euros d'investissements d'ici 2030, dont une part significative pèsera sur la consommation de cuivre.
La lecture prudente s'appuie sur la composante prix de l'énergie. JPMorgan estime qu'un Brent maintenu à 110 dollars le baril retire 1,4 point de pourcentage à la croissance mondiale de la demande de cuivre. Le ralentissement industriel de la zone euro, dont l'activité privée est tombée en mai à son plus bas depuis 31 mois, pèse également sur la demande européenne. Une normalisation progressive du trafic dans le détroit d'Ormuz, évoquée par le président Trump dans les négociations en cours avec Téhéran, désamorcerait une partie du choc sur l'acide.
La lecture sectorielle est plus nuancée. Les majors chiliennes Noracid, Codelco et Anglo American couvrent les besoins domestiques à court terme grâce à leur production interne d'acide, ce qui les protège relativement. Les opérateurs spot exposés, plus petits, voient leurs marges compressées. Wood Mackenzie note un écart de valorisation grandissant : les majors traitent à 7 ou 8 fois leur EBITDA, contre 14 fois lors du cycle 2008 à 2010, signe que le marché ne valorise pas encore pleinement l'effet de levier sur les profits.
Ce que cela change pour les épargnants français
Plusieurs canaux d'exposition existent dans le patrimoine financier domestique. Les ETF matières premières référencés sur le cuivre, accessibles via l'assurance vie en unités de compte ou via le compte titres ordinaire, captent directement le mouvement. Les fonds actions exposés au secteur minier, notamment ceux qui pondèrent BHP, Freeport McMoRan, Glencore, Antofagasta ou Anglo American, profitent du repricing en cours. Les fonds thématiques transition énergétique, présents dans la plupart des contrats d'assurance vie multisupports français, bénéficient également de l'effet structurel de la demande liée à l'électrification et aux centres de données.
L'autre face de la médaille concerne l'inflation. Le cuivre est un intrant essentiel des équipements électriques, automobiles et industriels. Sa hausse alimente la composante biens manufacturés des indices de prix, alors même que la BCE doit composer avec une inflation déjà revenue à 3 % en zone euro selon Eurostat. Une persistance du choc renforcerait l'hypothèse d'un durcissement monétaire en juin 2026, scénario que les marchés obligataires intègrent partiellement via la tension sur les Treasuries.
Points de vigilance à court terme
- L'évolution du trafic dans le détroit d'Ormuz et le calendrier d'éventuelles sanctions levées sur l'Iran, qui conditionneraient le retour à la normale des flux de soufre.
- Les publications mensuelles des prix spot d'acide sulfurique au Chili et en Asie, baromètre du goulet chimique.
- Les déclarations de Codelco, BHP, Glencore et Antofagasta sur leurs prévisions de production révisées.
- Le positionnement spéculatif net sur le COMEX et les flux de souscription sur les ETF cuivre et miniers.
- La prochaine mise à jour de l'ICSG, qui pourrait basculer de l'excédent annoncé vers un déficit en cas d'aggravation des ruptures d'acide.
Conclusion
Le marché du cuivre traverse une séquence inédite. Pour la première fois, le facteur limitant ne réside ni dans le minerai, ni dans la fonderie, mais dans un produit chimique banal. La conjonction d'une décision politique chinoise et d'un conflit régional moyen-oriental transforme un excédent statistique en tension réelle. Pour les investisseurs français exposés via leur assurance vie, leurs ETF ou leurs fonds thématiques transition, la séquence rappelle que les chaînes d'approvisionnement industrielles restent vulnérables à des chocs très ciblés, dont l'effet sur les prix peut s'avérer durable.