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Comment GE Vernova fabrique les turbines à gaz géantes qui alimentent le boom des data centers IA

Le carnet de commandes de turbines à gaz de GE Vernova a atteint 100 GW au premier trimestre 2026, dopé par la soif d'électricité des data centers dédiés à l'intelligence artificielle. Plongée dans l'usine géante de Greenville qui produit ces machines de 500 000 livres.

Rédacteur en chef, France Épargne
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Visualisation abstraite de turbines à gaz industrielles et de flux énergétiques alimentant des réseaux de données numériques

Une seule turbine à gaz de classe HA mesure environ 36 pieds de long, pèse près de 500 000 livres (environ 227 tonnes) et produit assez d'électricité pour alimenter à peu près 500 000 foyers. Ces machines, parmi les plus complexes jamais construites en série, sont devenues le maillon physique le plus recherché de la révolution de l'intelligence artificielle. Derrière chaque centre de données qui entraîne un modèle de langage se cache une question prosaïque : où trouver des mégawatts disponibles 24 heures sur 24. GE Vernova, scindée de General Electric en avril 2024, s'est imposée comme l'un des principaux fournisseurs de cette puissance.

Une usine géante au coeur de la Caroline du Sud

Le site de Greenville, en Caroline du Sud, constitue la plus grande usine de turbines à gaz au monde. Il s'étend sur près de 413 acres (environ 167 hectares) et abrite 1,5 million de pieds carrés d'espace de production. C'est là que sont assemblées les turbines de classe HA, la gamme la plus puissante du constructeur. Chaque unité quitte l'atelier après des mois d'usinage de précision, d'assemblage de milliers de composants et de tests sous charge.

La turbine 9HA.02 affiche une puissance unitaire de 571 mégawatts, contre 448 mégawatts pour la 9HA.01. La variante 7HA.01, calibrée pour le réseau nord-américain à 60 hertz, délivre environ 290 mégawatts. Ces chiffres expliquent pourquoi une poignée de machines suffit à couvrir les besoins d'un campus numérique entier.

La flotte HA a franchi le cap des 4 millions d'heures d'exploitation commerciale, selon un communiqué publié par GE Vernova le 26 mai 2026. Elle compte 128 unités en service dans 21 pays et représente 74 gigawatts de capacité installée, soit de quoi alimenter plus de 55 millions de foyers américains. La première mise en service commerciale d'une turbine HA remonte à 2016, ce qui confère au modèle un historique de fiabilité que les exploitants de data centers recherchent activement.

Un carnet de commandes qui déborde

La dynamique commerciale a changé d'échelle. Le carnet de commandes de turbines à gaz, combiné aux accords de réservation de créneaux de production, est passé de 83 gigawatts fin 2025 à 100 gigawatts au premier trimestre 2026. La direction vise désormais au moins 110 gigawatts d'ici la fin de l'année 2026. Environ 20 % de ce volume sous contrat est explicitement rattaché à la demande des centres de données.

Au premier trimestre 2026, le groupe a enregistré 18,3 milliards de dollars de commandes tous segments confondus, en hausse organique de 71 % sur un an. Le segment Électrification a capté à lui seul 2,4 milliards de dollars de commandes liées aux data centers en un seul trimestre, un montant supérieur au total de l'ensemble de l'année 2025. GE Vernova a livré 25 turbines à gaz sur la période, soit 32 % de plus qu'un an plus tôt.

"La demande de turbines à gaz est plus forte qu'elle ne l'a été depuis des décennies. Nous sommes essentiellement complets pour les trois prochaines années", résumait Chris White, porte-parole de GE Vernova, lors de la présentation de l'expansion de Greenville.

Les créneaux de production disponibles d'ici 2030 se limitent à environ 10 gigawatts de capacité annuelle restante. Le directeur général Scott Strazik a indiqué s'attendre à voir les réservations de turbines complètes jusqu'en 2030 d'ici la fin de l'année 2026. Le constructeur continue néanmoins d'accepter des commandes pour 2031 et au delà.

La montée en cadence industrielle

Produire ces machines au rythme exigé par le marché suppose un effort industriel considérable. GE Vernova investit 160 millions de dollars dans son usine de Greenville, un projet qui doit générer 550 emplois supplémentaires, principalement des postes de production. Cet investissement s'inscrit dans un plan plus large de 600 millions de dollars réparti sur plusieurs sites américains, assorti d'environ 1 500 créations de postes au total.

La trajectoire de production illustre l'accélération : 37 turbines lourdes en 2025, 62 en 2026, puis 74 attendues en 2027. L'objectif affiché est d'atteindre une cadence de 70 à 80 turbines par an. En parallèle, le groupe a confirmé viser une production annualisée de 20 gigawatts à partir de 2027, avec la possibilité d'étirer la capacité de ses deux usines existantes jusqu'à 24 gigawatts annualisés à l'horizon mi 2028.

"Surpasser 4 millions d'heures d'exploitation commerciale constitue une solide validation de la performance de la flotte HA", a déclaré Eric Gray, directeur général du segment Power de GE Vernova.

Pourquoi le gaz, et pourquoi maintenant

Le moteur de cette demande tient à l'ampleur des besoins électriques de l'intelligence artificielle. Selon les recherches de Goldman Sachs, la consommation électrique mondiale des centres de données devrait progresser de 165 % d'ici 2030 par rapport au niveau de 2023, sous l'effet de l'adoption rapide de l'IA. Les énergies renouvelables intermittentes ne suffisent pas à garantir une alimentation continue, ce qui replace le gaz naturel au centre des stratégies d'approvisionnement comme source pilotable.

Les grands acteurs du numérique se positionnent en conséquence. Microsoft a réservé sept turbines pour un centre de données texan d'environ 2,7 gigawatts, un projet aligné sur l'accord d'achat d'électricité de 2,67 gigawatts conclu avec Chevron dans le bassin permien de l'ouest du Texas, dont la première production est attendue en 2028. Des dynamiques comparables animent les autres hyperscalers, qui sécurisent des capacités de génération avant même la mise en service de leurs campus.

Tension sur les prix et points de vigilance

La rareté des créneaux se traduit dans les prix. Au premier trimestre 2026, GE Vernova a constaté des hausses de 10 à 20 % sur les nouvelles offres par rapport aux contrats déjà inscrits au carnet fin 2025. Plusieurs publications spécialisées évoquent une multiplication des prix de turbines par environ quatre sur trois ans, un ordre de grandeur qui reflète l'écart entre une demande explosive et une offre contrainte par les capacités d'usinage.

Cette situation comporte des risques pour l'épargnant qui s'intéresse à la valeur. La visibilité offerte par un carnet rempli jusqu'en 2030 constitue un atout rare dans l'industrie lourde. Toutefois, une concentration de la demande sur un cycle d'investissement de l'IA encore jeune expose le groupe à un éventuel retournement si les budgets des hyperscalers venaient à se contracter. La valorisation élevée du titre intègre déjà une part importante de cette croissance anticipée, ce qui réduit la marge d'erreur en cas de déception.

Les dirigeants de GE Vernova soulignent par ailleurs que la turbine elle même n'est pas le goulet d'étranglement principal des chantiers de data centers : les délais de raccordement au réseau et la disponibilité des équipements électriques pèsent tout autant. Cette nuance tempère l'idée d'un fournisseur unique en position de force absolue.

Ce qu'il faut surveiller

  • Le rythme effectif de livraison face à l'objectif de 70 à 80 turbines annuelles, indicateur clé de la capacité d'exécution.
  • L'évolution du carnet de commandes vers la cible de 110 gigawatts fin 2026 et la part rattachée aux data centers.
  • La tenue des prix unitaires, qui conditionne les marges du segment Power.
  • Les signaux des hyperscalers sur la pérennité de leurs plans d'investissement dans l'IA.

GE Vernova illustre une mutation profonde du secteur énergétique : l'intelligence artificielle ne crée pas seulement de la demande logicielle, elle réclame des infrastructures physiques massives, construites une turbine à la fois dans des usines comme celle de Greenville. Pour l'investisseur, le dossier conjugue une visibilité industrielle exceptionnelle et les incertitudes propres à tout cycle d'investissement dépendant d'une seule technologie émergente.

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À propos de l'auteur

Emmanuel d'Ibelin

Rédacteur en chef, France Épargne

Emmanuel d'Ibelin dirige la rédaction de France Épargne. Juriste de formation, titulaire d'un master de droit des affaires, il analyse au quotidien les annonces des banques centrales, les évolutions réglementaires et les opportunités d'investissement pour les épargnants français.