Ferrari chute de 8 % à Milan après le lancement de sa première voiture électrique, la Luce
L'action Ferrari a perdu 8,37 % à Milan le 26 mai 2026 après le dévoilement de la Luce, première voiture 100 % électrique de la marque. Le crossover cinq places à 550 000 euros, dessiné par Jony Ive, divise analystes, anciens dirigeants et investisseurs.

Ferrari traverse l'une des séances les plus difficiles de son histoire boursière récente. L'action du constructeur de Maranello a clôturé en baisse de 8,37 % à la Bourse de Milan le mardi 26 mai 2026, le titre cotant en parallèle un repli de 5,1 % à la Bourse de New York vers 17h50 GMT. Cette sanction immédiate des marchés intervient au lendemain du dévoilement de la Luce, premier modèle 100 % électrique de la marque au cheval cabré, présenté lundi soir au Vela di Calatrava de la Città dello Sport de Rome. Pour les investisseurs européens exposés au secteur du luxe et de l'automobile premium, l'épisode pose une question stratégique majeure : Ferrari peut elle préserver sa rentabilité hors normes en s'engageant dans une transition électrique que ses concurrents directs ont déjà ralentie ?
Un crossover cinq places à 550 000 euros qui rompt avec l'ADN de la marque
La Luce, dont le nom signifie « lumière » en italien, est facturée environ 550 000 euros hors options, soit l'équivalent d'environ 640 000 dollars. Le prix peut dépasser 700 000 euros après personnalisation, selon la banque d'investissement Akros. Les premières livraisons aux clients sont prévues pour le quatrième trimestre 2026, depuis une nouvelle usine dédiée installée à Maranello.
Le véhicule rompt avec les codes esthétiques traditionnels de la marque. Il s'agit de la première Ferrari de série homologuée pour cinq passagers, dotée d'une carrosserie de type crossover, de formes arrondies et d'un poids de 2 300 kilogrammes, ce qui en fait la Ferrari de série la plus lourde jamais produite. Sous la carrosserie, quatre moteurs électriques indépendants délivrent 1 113 chevaux, propulsant le véhicule de 0 à 100 km/h en 2,5 secondes pour une vitesse de pointe supérieure à 310 km/h. La batterie de 122 kWh offre une autonomie supérieure à 530 kilomètres et accepte une recharge ultra rapide, faisant passer la batterie de 10 % à 80 % en 20 à 25 minutes.
Le design a été confié à LoveFrom, l'agence fondée par Jony Ive, ancien directeur du design d'Apple, et son associé Marc Newson. Ferrari revendique avoir développé et fabriqué tous les composants en interne dans son usine historique de Maranello, en Italie.
Une rupture stratégique sous les feux croisés des analystes
Les analystes financiers ont rapidement traduit le geste industriel en risque actionnarial. Anthony Dick, analyste automobile chez Oddo BHF, qualifie la réaction boursière de « la plus marquée que nous ayons observée pour un design automobile : le marché a parlé ». Il considère que la Luce constitue « l'écart le plus important par rapport à l'éthique de la marque jamais constaté » et alerte sur le risque pour le capital de marque et la rentabilité en cas d'échec commercial.
Chez Morningstar, Michael Field, stratège actions en chef, attribue la chute à une combinaison de déception esthétique et de craintes financières exprimées de longue date :
« Beaucoup d'amateurs sont déçus de voir Ferrari embrasser le concept de voiture électrique, estimant que cela dilue la marque de supercar, construite autour d'un design classique et de la puissance brute du moteur à combustion. Du point de vue de l'investissement, de nombreux actionnaires redoutaient le développement d'un modèle électrique, sur la base de coûts de recherche et développement très élevés qui pèsent sur la rentabilité. »
Pierre Olivier Essig, d'AIR Capital, va plus loin et juge l'orientation stylistique illisible : « Nous ne comprenons pas vraiment la nouvelle stratégie de Ferrari, qui tente d'imiter le design d'Apple. » Les analystes d'Equita partagent cette prudence sur le potentiel commercial : « Un modèle électrique affichant un prix élevé ne générera pas de volumes importants. » Le bureau d'études anticipe une production annuelle de la Luce autour de 1 000 unités, soit environ 7 % du volume total du constructeur.
Des voix discordantes plaident pour la patience
La lecture n'est pas unanimement négative. Les analystes de Bernstein, sous la plume de Stephen Reitman, défendent la démarche de Ferrari : « Ferrari ne s'est pas engagée dans cette voie à l'aveugle, et nous savons que la Luce a suscité une véritable curiosité. » Le bureau estime que la base de clients et de collectionneurs est suffisamment large pour assurer une niche commerciale solide à la Luce.
La banque Akros reconnaît que le passage à l'électrique fait baisser les marges unitaires de la marque, mais juge que « le prix extrêmement élevé, supérieur à 700 000 euros après personnalisation, compense largement » cette compression. Fabio Caldato, gérant de portefeuille chez AcomeA SGR, adopte une position médiane : « Ferrari est actuellement pénalisée pour une déception esthétique, qui s'ajoute aux inquiétudes importantes liées à l'extension de la gamme aux modèles électriques. Nous restons rationnels et estimons que ce nouveau produit pourrait séduire un marché de niche. »
L'opposition d'une partie du monde Ferrari
La fronde dépasse le seul périmètre des analystes. Luca Cordero di Montezemolo, ancien président de Ferrari pendant plus de deux décennies jusqu'en 2014 et désormais membre du conseil d'administration du concurrent McLaren Group Holdings, a livré un commentaire cinglant en marge d'une conférence à Rome : « J'espère qu'ils retireront le cheval cabré de cette voiture. » Ferrari a refusé de commenter cette sortie.
Matteo Salvini, vice premier ministre italien et ministre des Transports, a publiquement raillé le véhicule sur le réseau social X : « Cela ne ressemble en rien à une Ferrari. Et c'est censé être de l'innovation ? Qui sait ce qu'Enzo Ferrari en dirait. » L'épisode prend une dimension politique inhabituelle en Italie, pays où le constructeur reste un symbole industriel national.
Côté direction, le directeur général Benedetto Vigna a défendu publiquement le projet sur l'antenne de CNBC, parlant d'une « journée très, très importante » qui ouvre « un nouveau chapitre » de l'histoire de la marque. Interrogé sur la capacité du constructeur à satisfaire à la fois sa clientèle traditionnelle et de nouveaux acheteurs, il a déclaré :
« Lorsque vous développez une technologie nouvelle, il faut toujours garder en tête un mot, le respect. Respect de la technologie, parce qu'une technologie nouvelle doit être correctement représentée dans le design, et le design doit donc être différent. »
Une transition électrique que les concurrents directs ont déjà freinée
Le pari de Ferrari intervient dans un contexte où l'ensemble du segment ultra premium revoit ses ambitions électriques à la baisse. Lamborghini, propriété de Volkswagen, a gelé son premier modèle 100 % électrique jusqu'à 2030. Porsche a ralenti son plan d'électrification. Mate Rimac, fondateur du groupe croate Rimac spécialiste des hypercars électriques, estime que la demande annuelle mondiale pour les hypercars électriques ultra luxueuses se situe autour de 10 véhicules.
Ferrari elle même a déjà ajusté sa stratégie. Le plan industriel à horizon 2030 prévoyait initialement que les modèles 100 % électriques représentent environ 40 % des ventes. Cette cible a été divisée par deux et ramenée à 20 %, la part des motorisations thermiques étant portée à environ 40 % du mix. Le constructeur a également repoussé le lancement de sa deuxième voiture électrique, initialement attendue fin 2026, à 2028 au plus tôt. Selon les chiffres communiqués par la société, environ 4,7 milliards d'euros sont engagés dans l'électrification d'ici 2030, tandis que le carnet de commandes du constructeur est saturé jusqu'à fin 2027 sur les modèles thermiques et hybrides.
Ce que cela signifie pour les investisseurs européens
Pour les épargnants français exposés aux valeurs européennes du luxe, plusieurs lignes de lecture méritent attention. Premièrement, le titre Ferrari accuse une baisse d'environ 32 % sur les 12 derniers mois selon CNBC, et de 9 % depuis le début de l'année 2026 selon BFM Bourse. Cette correction préexistait au lancement de la Luce et reflète des doutes plus larges sur la transition énergétique du segment.
Deuxièmement, le modèle économique de Ferrari repose historiquement sur des marges opérationnelles parmi les plus élevées du secteur automobile mondial, dépassant régulièrement 28 %. La capacité du constructeur à préserver ce niveau de rentabilité dans la durée dépendra de l'accueil que recevront ses futurs modèles électriques en Asie, et notamment en Chine, marché où la marque cible explicitement les entrepreneurs technologiques selon Reuters. Le poids des frais de recherche et développement liés à l'électrification, déjà engagés, contraint mécaniquement la marge à court terme.
Troisièmement, la séance du 26 mai illustre une dynamique propre au secteur du luxe : la valeur d'une marque repose sur des éléments immatériels comme le récit, l'esthétique et la fidélité d'une clientèle. Toute rupture perçue peut se traduire par une décompression rapide du multiple boursier. Pour les investisseurs particuliers détenant des fonds actions européennes, le poids de Ferrari dans les indices Euro Stoxx 50 et FTSE MIB en fait un contributeur significatif aux performances.
Les points à surveiller dans les prochains mois
- Le rythme des commandes effectives pour la Luce d'ici aux livraisons d'octobre 2026, qui constituera le premier indicateur tangible de l'appétit commercial.
- La performance des marges du quatrième trimestre 2026, qui intégrera les premiers coûts de production de la nouvelle usine.
- La trajectoire des ventes en Chine, marché clé pour l'ensemble du luxe automobile.
- D'éventuelles ajustements du calendrier ou du plan industriel 2030 à l'occasion d'une révision de la guidance.
- La réaction des collectionneurs et la valeur résiduelle des Ferrari thermiques après le passage progressif à l'électrique.
Conclusion
Le lancement de la Luce révèle la tension structurelle à laquelle les marques de luxe automobile sont confrontées : électrifier une gamme construite autour du son, des sensations et d'un héritage thermique sans diluer la rente de marque qui fait l'essentiel de leur valorisation boursière. La séance du 26 mai 2026 ne préjuge pas du succès commercial à long terme du modèle, dont les premières livraisons révéleront la véritable demande. Elle confirme néanmoins que les investisseurs sanctionnent désormais en temps réel toute trajectoire stratégique qui leur paraît s'éloigner de la singularité de la marque. Ferrari conserve une position concurrentielle solide grâce à un carnet de commandes saturé jusqu'à fin 2027, mais la marque devra démontrer dans les prochains trimestres que la Luce attire une clientèle additionnelle sans cannibaliser les ventes de ses modèles thermiques et hybrides historiques.
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