Matières premières

Exxon alerte : les stocks de pétrole vont chuter à des niveaux critiques en quelques semaines

Le PDG d'ExxonMobil Darren Woods a prévenu Wall Street que les stocks mondiaux de pétrole vont tomber à des niveaux dangereusement bas dans les prochaines semaines, alimentant une nouvelle flambée des prix tant que le détroit d'Ormuz restera fermé.

Rédacteur en chef, France Épargne
8 min de lecture
Illustration abstraite du pétrole et des marchés pétroliers - Exxon alerte : les stocks de pétrole vont chuter à des nivea

Le marché du pétrole n'a pas encore absorbé le choc. Lors de la conférence de résultats du premier trimestre 2026 d'ExxonMobil, le 1er mai 2026, le PDG Darren Woods a livré un message sans détour aux analystes de Wall Street : les stocks de brut tamponnent encore la rupture d'approvisionnement provoquée par la guerre d'Iran et la fermeture du détroit d'Ormuz, mais ce coussin s'épuise vite. « S'il l'on regarde la perturbation sans précédent de l'offre mondiale de pétrole et de gaz naturel, le marché n'a pas vu tout l'impact, a déclaré Darren Woods sur la conférence d'Exxon. Il y a encore plus à venir si le détroit reste fermé. »

Le détroit d'Ormuz, par lequel transite environ 20 % du pétrole mondial selon l'Agence internationale de l'énergie (AIE), est bloqué depuis le 28 février 2026, début des frappes américaines et israéliennes contre l'Iran. Trois mois plus tard, les tankers en transit, les réserves stratégiques libérées par les États et les stocks commerciaux ont absorbé l'essentiel du choc. Mais ce mécanisme touche à ses limites.

Un compte à rebours sur les barils disponibles

Les chiffres avancés par les analystes décrivent une descente très rapide. UBS estimait dans une note publiée le 12 mai 2026 que les stocks mondiaux observés étaient près d'un sommet décennal à un peu plus de 8 milliards de barils fin février 2026. Fin avril, ils étaient déjà retombés à 7,8 milliards. À demande constante, la banque suisse anticipe une chute vers 7,6 milliards de barils fin mai, un niveau proche des points bas historiques.

JPMorgan complète le tableau avec une analyse publiée le 30 avril 2026 : sur ces milliards de barils, seuls environ 800 millions sont réellement mobilisables sans détériorer le fonctionnement de la chaîne d'approvisionnement. Le reste sert à maintenir les pipelines, les cuves et les terminaux à leur niveau minimum opérationnel. « Comme la pression sanguine dans le corps humain, la question est la circulation, a expliqué Natasha Kaneva, responsable de la stratégie matières premières de JPMorgan. Le système ne s'effondre pas parce que le pétrole disparaît, il s'effondre parce que le réseau de circulation n'a plus assez de volume de travail. »

La banque américaine projette une chute des stocks mondiaux à 6,8 milliards de barils dès septembre 2026 si le détroit reste fermé jusqu'à cette date. Le cabinet Rapidan Energy va plus loin et estime, dans une note du 7 mai 2026, que les stocks de produits raffinés (essence, gazole, kérosène) atteindront leurs niveaux critiques dès juillet ou août. À ce stade, écrivent les analystes, l'économie mondiale se « grippera, avec une infrastructure de transport critique incapable de s'approvisionner en carburant à n'importe quel prix ». Leur conclusion : les prix flamberont avant cette échéance pour rationner la demande, ce qui provoquera « une contraction économique sévère ». Le pic de tension est attendu avant le troisième trimestre 2026.

Le constat de l'AIE confirme l'urgence

Le rapport mensuel sur le marché du pétrole publié par l'AIE le 13 mai 2026 valide cette lecture. L'offre mondiale est tombée à 95,1 millions de barils par jour en avril, en recul de 1,8 million sur un mois et de 12,8 millions depuis février. La production des pays du Golfe se situe 14,4 millions de barils par jour sous les niveaux d'avant guerre.

Côté stocks, les inventaires observés se sont contractés de 129 millions de barils en mars puis de 117 millions en avril, dont 146 millions ponctionnés sur les stocks terrestres de l'OCDE. L'AIE projette un retrait moyen de 8,5 millions de barils par jour sur le deuxième trimestre 2026, le rythme le plus élevé jamais documenté. « Des coussins qui se réduisent rapidement, dans un contexte de perturbations persistantes, pourraient annoncer de futurs pics de prix », écrit l'agence dans son rapport. Brent et WTI, qui s'échangeaient respectivement autour de 108 et 101 dollars le baril le 1er mai, ont oscillé entre 100 et 144 dollars sur le mois selon l'AIE, après un pic à 166 dollars sur le brut de Dubaï le 19 mars 2026.

Pourquoi le rebond des prix reste seulement repoussé

Au moment où Darren Woods s'exprimait, le baril de WTI américain reculait de 3 % à 101,38 dollars et le Brent de 2 % à 108 dollars, sur des espoirs ponctuels de désescalade diplomatique. Pour le PDG, ces niveaux sont incohérents avec l'ampleur du choc. Selon ses propres calculs, environ 15 % de la production totale d'Exxon est affectée par la fermeture du détroit. Le groupe a prévenu dans son communiqué du 1er mai qu'à régime constant, sa production au Moyen-Orient reculerait de 750 000 barils par jour par rapport à 2025 si le détroit reste fermé au deuxième trimestre. Le débit envoyé à ses raffineries dans le monde baisserait de 3 % par rapport au quatrième trimestre 2025.

Darren Woods ajoute un effet retard rarement anticipé par le marché : même quand le détroit rouvrira, il faudra un à deux mois pour normaliser les flux. Les tankers doivent être repositionnés, l'arriéré d'approvisionnement résorbé, et les navires doivent rejoindre leurs destinations. Plus important encore, les États et les industriels devront reconstituer leurs stocks stratégiques et commerciaux, ce qui ajoutera une demande supplémentaire au marché. « Cela apportera plus de demande au marché et exercera une pression haussière sur les prix », a indiqué le PDG.

Des résultats trimestriels qui racontent déjà l'histoire

Le contexte est paradoxal : alors que le pétrole a flambé d'environ 57 % depuis le début du conflit jusqu'au cours de clôture de la veille de l'annonce, le bénéfice net d'Exxon au premier trimestre 2026 s'est établi à 4,18 milliards de dollars, en chute de 46 % sur un an. L'explication tient au profil intégré du groupe : la perte de production au Golfe a effacé une partie significative des gains tirés des prix élevés. L'action Exxon avait touché un plus haut historique à 176,41 dollars fin mars avant de retomber autour de 147,68 dollars sur un bref espoir de cessez-le-feu, et s'échangeait autour de 149 dollars fin mai 2026.

Darren Woods met en avant la résilience du bassin Permien, où Exxon revendique une production supérieure à 1,7 million de barils équivalent pétrole par jour et un objectif de 2,5 millions d'ici 2030. « Nous avons mis le pied au plancher depuis le début. Nous tournons à plein régime, contrairement à nombre de nos concurrents », a déclaré le PDG. La production américaine compense partiellement la perte des barils du Golfe, sans toutefois suffire à neutraliser le déficit mondial.

Ce que cela change pour les épargnants français

Pour un épargnant exposé au pétrole via un fonds actions énergie, un ETF sectoriel ou des produits structurés indexés sur le Brent, plusieurs variables comptent. Premièrement, la prime de risque géopolitique reste élevée tant que le détroit n'est pas fluide. Deuxièmement, la corrélation entre prix du baril et bénéfices des majors n'a rien d'automatique : Exxon le démontre ce trimestre, avec un baril en hausse de plus de moitié mais des résultats en baisse de près de moitié. Les positions concentrées sur un seul producteur restent vulnérables aux interruptions opérationnelles.

Du côté macroéconomique, l'AIE prévoit une demande mondiale en repli de 420 000 barils par jour sur 2026, ramenant la consommation à 104 millions de barils par jour, soit 1,3 million de moins que la projection d'avant guerre. Le déficit du marché devrait persister jusqu'au dernier trimestre 2026. Ce contexte pèse sur l'inflation européenne via les carburants, le transport et la pétrochimie, et oblige la Banque centrale européenne à arbitrer entre soutien à la croissance et lutte contre une inflation importée.

Les points à surveiller dans les prochaines semaines

  • Les niveaux hebdomadaires de stocks publiés par l'EIA américaine et par l'AIE, qui valideront ou non la trajectoire des 7,6 milliards de barils en fin mai.
  • L'évolution du trafic dans le détroit d'Ormuz : selon Saudi Aramco, environ 600 tankers restaient piégés dans le Golfe persique à la mi-mai 2026, et 240 autres attendaient à l'extérieur.
  • Le statut de l'opération Project Freedom de l'US Navy, suspendue le 6 mai 2026, qui conditionne la sécurité des convois commerciaux.
  • Les annonces des grands producteurs hors Golfe (États-Unis, Brésil, Guyana, Norvège) sur leur capacité à monter en régime.
  • Les éventuelles décisions de libération supplémentaires des réserves stratégiques par l'OCDE, qui a déjà libéré environ 400 millions de barils selon l'AIE.

En résumé

Le message d'ExxonMobil ne porte pas sur la disponibilité immédiate du pétrole : il porte sur la mécanique des stocks. Tant que le détroit d'Ormuz reste fermé, chaque semaine consomme du tampon. Quand ce tampon descendra sous le seuil opérationnel, le marché ne pourra plus encaisser le choc par les inventaires. Soit les prix grimpent assez pour étouffer la demande, soit le système d'approvisionnement perd sa fluidité. Les deux scénarios convergent vers une volatilité accrue sur le baril et, par extension, sur les actifs corrélés au pétrole.

Sources

Tags :

#petrole#exxon#darren-woods#detroit-ormuz#iran#matieres-premieres#stocks-petrole#brent#wti#geopolitique

À propos de l'auteur

Emmanuel d'Ibelin

Rédacteur en chef, France Épargne

Emmanuel d'Ibelin dirige la rédaction de France Épargne. Juriste de formation, titulaire d'un master de droit des affaires, il analyse au quotidien les annonces des banques centrales, les évolutions réglementaires et les opportunités d'investissement pour les épargnants français.

Approfondir avec nos guides