Le dépôt réglementaire 13F transmis à la SEC le 15 mai 2026 marque une étape historique pour le conglomérat d'Omaha. Premier rapport trimestriel publié sous la direction de Greg Abel, nommé directeur général le 1er janvier 2026, ce document trace les contours d'une nouvelle ère pour Berkshire Hathaway. Warren Buffett conserve la présidence du conseil, mais les décisions d'allocation reviennent désormais à son successeur, qui n'a pas tardé à imprimer sa marque sur un portefeuille longtemps figé.
Sur le seul premier trimestre 2026, Berkshire a soldé treize lignes complètes, réduit fortement plusieurs autres positions et ouvert trois investissements inédits. La valeur du portefeuille coté ressort à environ 263 milliards de dollars fin mars, contre près de 274 milliards à fin décembre 2025, selon les données compilées par WhaleWisdom à partir du dépôt SEC. Le nombre de titres détenus a chuté de 40 à 29.
Une refonte d'une ampleur historique en un seul trimestre
L'ampleur des mouvements tranche nettement avec la prudence légendaire de l'ère Buffett. Les analystes interrogés par CNBC et Fortune décrivent ce 13F comme l'un des plus actifs jamais publiés par le conglomérat, en volume de lignes touchées comme en réorientations sectorielles. La sortie simultanée de Visa, Mastercard, Amazon, UnitedHealth, Domino's Pizza, Aon, Pool Corporation, Heico, Charter Communications, Diageo, Formula One, Lamar Advertising et Allegion représente un nettoyage en profondeur.
Trois nouvelles lignes ont été créées :
- Delta Air Lines : 39,8 millions d'actions, soit une participation valorisée 2,65 milliards de dollars à fin mars
- Macy's : 3 millions d'actions, position modeste à 55 millions de dollars
- Alphabet Class C : nouvelle ligne de 3,6 millions d'actions, en complément du renforcement spectaculaire sur la Class A
Trois fortes réductions complètent le tableau : Constellation Brands cédé à 95 %, Nucor allégé de 39 %, Chevron diminué de 35 %. La participation dans DaVita recule de 5 %.
Le pari Alphabet : la conviction technologique assumée
Le mouvement le plus commenté concerne Google. La participation dans Alphabet Class A passe de 17,85 millions d'actions fin 2025 à près de 58 millions d'actions fin mars 2026, soit une hausse de 204 %. La valeur de la ligne atteint environ 17 milliards de dollars, propulsant Alphabet parmi les six plus importantes participations du portefeuille.
« Avec Abel pleinement aux commandes, le portefeuille entre dans une nouvelle phase », résume Andrew Bary, spécialiste Berkshire pour Barron's. L'analyste attribue toutefois à la communication du dirigeant la note de B+, jugeant qu'elle souffre encore d'« explications trop bavardes et d'un message d'allocation de capital à clarifier ».
Cette montée en puissance sur la technologie tranche avec la circonspection historique de Warren Buffett vis-à-vis du secteur. Apple, premier poste du portefeuille avec environ 228 millions de titres et 57,8 milliards de dollars (22 % du portefeuille), n'a fait l'objet d'aucune cession ce trimestre. Or, la position avait été allégée pendant près de deux ans sous la direction précédente. Le maintien intégral de la ligne Apple, combiné au renforcement Alphabet et à la conservation d'Amazon dans le seul portefeuille indirect, signale une réconciliation durable avec les grandes valeurs technologiques américaines.
Le retour aux compagnies aériennes : un symbole fort
L'entrée de Delta Air Lines dans le portefeuille constitue le second signal marquant. Berkshire avait soldé l'ensemble de ses positions aériennes au premier trimestre 2020, en pleine pandémie de Covid-19, vendant Delta, American Airlines, Southwest et United à perte. Warren Buffett avait alors expliqué, lors de l'assemblée générale 2020, que le modèle économique du secteur avait fondamentalement changé.
Cinq ans plus tard, le nouveau patron rouvre la porte. Avec 2,65 milliards de dollars investis dans Delta, Berkshire revient sur un terrain que son prédécesseur avait pourtant qualifié d'erreur stratégique. La cotation Delta a réagi positivement à l'annonce, tout comme celle de Macy's, dans un effet classique de « Berkshire signal » sur les valeurs nouvellement détenues.
Visa, Mastercard, Amazon, UnitedHealth : les sorties spectaculaires
Les liquidations totales décidées par Greg Abel concentrent plus de 11 milliards de dollars de cessions cumulées sur les seules grandes lignes. La sortie complète de Visa (2,91 milliards de dollars) et Mastercard (2,28 milliards) surprend particulièrement, ces deux paiements ayant longtemps figuré parmi les convictions de long terme du conglomérat. La cession s'inscrit dans un contexte de concurrence accrue des stablecoins et des paiements tokenisés, sujet largement débattu sur Wall Street ces derniers mois.
L'exit complet d'Amazon (525 millions de dollars) ferme une parenthèse ouverte en 2019, lorsque Todd Combs avait initié la position. Le départ de ce dernier en fin d'année 2025, après dix-huit ans au sein de Berkshire, expliquerait selon Fortune une partie des ajustements. Les sorties de UnitedHealth (1,66 milliard de dollars), Domino's Pizza (1,40 milliard) et Aon (1,27 milliard) participent du même mouvement de rationalisation.
Une trésorerie record qui interroge
Parallèlement à ces arbitrages, Berkshire affiche fin mars 2026 une trésorerie historique de 397 milliards de dollars, dont environ 339 milliards en bons du Trésor américain à court terme. Le résultat opérationnel trimestriel ressort à 11,34 milliards de dollars, en hausse de 18 % sur un an, porté par une activité d'assurance dont la souscription progresse de 28 %.
Cette montagne de liquidités, qui rémunère sans risque à des taux courts encore élevés, alimente un débat persistant. Lors de l'assemblée générale du 2 mai 2026, Greg Abel a justifié cette position en évoquant la patience nécessaire pour déployer le capital « au bon prix, au bon moment ». Cathy Seifert, analyste chez CFRA Research, qualifie sa performance d'« acceptable » mais souligne l'attente du marché : une opération d'envergure pour valider le successeur.
Les implications pour les épargnants français
Pour les détenteurs européens d'actions Berkshire Hathaway, accessibles via certains contrats d'assurance vie en unités de compte ou en compte-titres ordinaire, les enseignements sont multiples.
Premièrement, le réalignement sectoriel signale une exposition accrue à la technologie américaine et une réduction de l'exposition aux paiements traditionnels. Deuxièmement, le retour aux compagnies aériennes traduit une vision moins défensive que celle des dernières années. Troisièmement, la trésorerie de 397 milliards offre un coussin protecteur en cas de correction des marchés, mais limite mécaniquement la performance relative en phase haussière.
Les fonds européens qui répliquent ou s'inspirent du portefeuille Berkshire devront ajuster leur exposition. Les épargnants disposant d'ETF répliquant le S&P 500 bénéficieront indirectement de l'effet d'annonce sur Delta et Alphabet, dont la pondération dans l'indice est significative.
Ce qu'il faut surveiller
Plusieurs jalons rythmeront les prochains mois. La publication des résultats trimestriels Berkshire est attendue pour début août 2026. Un éventuel rachat d'actions, après le programme limité à 234 millions de dollars au premier trimestre, signalerait que Greg Abel juge la valorisation attractive. Surtout, le déploiement, même partiel, du matelas de 397 milliards sur une acquisition d'envergure constituerait le test ultime du nouveau dirigeant. Les noms de Pfizer et Kraft Heinz ont circulé dans la presse spécialisée comme cibles potentielles.
Côté positions existantes, le sort de Bank of America (25 milliards de dollars) reste scruté : la ligne avait été progressivement allégée au cours des trimestres précédents et certains analystes anticipent une poursuite des cessions. À l'inverse, le triplement Alphabet pourrait n'être qu'une première étape vers une exposition plus large aux hyperscalers de l'intelligence artificielle.
Conclusion : la fin d'une parenthèse, le début d'une stratégie
Le 13F du 15 mai 2026 confirme que la transition Buffett vers Abel ne se limite pas à un changement de gouvernance. La refonte rapide du portefeuille, le retour aux compagnies aériennes, le pari technologique et la sortie des paiements traditionnels dessinent une grille d'analyse renouvelée. Le conglomérat conserve sa philosophie de long terme et sa discipline financière, mais ouvre la porte à des arbitrages plus dynamiques. Pour les marchés, l'ère Abel commence avec une question simple : que fera ce nouveau dirigeant de la plus grande trésorerie corporate jamais constituée ?