Data centers : les investisseurs rachètent les producteurs d'électricité pour gagner la course
Privés de raccordement par des réseaux saturés, les géants du cloud et les fonds d'infrastructure rachètent les développeurs d'énergie. Google a payé 4,75 milliards de dollars pour Intersect Power, Blackstone 11,5 milliards pour TXNM. La nouvelle frontière de l'IA, c'est le mégawatt.

La ruée vers les centres de données a changé de nature. Pendant des années, le nerf de la guerre fut le terrain, situé à proximité des points d'interconnexion. En 2026, la ressource rare est devenue l'électricité, et les acteurs les plus capitalisés du secteur ne se contentent plus d'en acheter : ils rachètent purement et simplement les sociétés qui la produisent.
Quand le réseau ne suit plus, on achète le producteur
Le constat qui structure l'ensemble du marché tient en une asymétrie de calendrier. Un campus de centres de données se construit en moins de trois ans, mais l'infrastructure électrique nécessaire pour l'alimenter demande bien davantage. Les délais de livraison des transformateurs de poste ont dépassé 160 semaines en 2026, soit plus de trois ans d'attente avant qu'un seul rack ne soit mis sous tension.
Face à ce goulet d'étranglement, une stratégie s'impose : l'intégration verticale. Plutôt que de signer des contrats d'achat d'électricité et d'attendre un raccordement hypothétique, les opérateurs prennent le contrôle de la production. Cette logique du bring your own power (apporter sa propre énergie) consiste à colocaliser la génération d'électricité directement sur site, en contournant l'attente du réseau public.
La demande qui alimente cette course est considérable. La consommation électrique des centres de données aux États-Unis est passée d'environ 23 gigawatts en 2023 à près de 42 gigawatts en 2026. Les charges liées à l'intelligence artificielle pourraient porter la demande nationale au-delà de 130 gigawatts d'ici la fin de la décennie.
Les faits clés des grandes opérations
Plusieurs transactions de premier plan illustrent ce basculement vers le rachat des actifs énergétiques :
- Google rachète Intersect Power. Annoncée le 22 décembre 2025 et finalisée le 10 mars 2026, l'acquisition d'Intersect Power par Alphabet s'est élevée à 4,75 milliards de dollars en numéraire, hors reprise de dette. Elle donne à Google le contrôle d'un portefeuille de projets solaires, de stockage et de génération adossée au gaz naturel, avec une capacité d'énergie propre attendue à 10,8 gigawatts à l'horizon 2028. C'est la première fois qu'un hyperscaler achète un développeur d'énergie majeur plutôt que de signer des contrats d'achat.
- Blackstone et TXNM Energy. Le fonds Blackstone Infrastructure acquiert le service public TXNM Energy pour 11,5 milliards de dollars, soit 61,25 dollars par action, une prime de 23 % sur le cours moyen pondéré sur trente jours. TXNM alimente 800 000 foyers et entreprises au Nouveau-Mexique et au Texas via ses filiales régulées PNM et TNMP. La Federal Energy Regulatory Commission a autorisé l'opération, dont la finalisation est attendue au second semestre 2026.
- Consolidation de la production dispatchable. L'acquisition de Calpine par Constellation pour 29 milliards de dollars et celle de LS Power par NRG Energy pour 12,5 milliards de dollars confirment la valeur stratégique accordée à la production électrique pilotable, en particulier au gaz naturel, pour soutenir la demande des centres de données.
Une vague de capitaux qui change de cible
Le mouvement traduit un déplacement plus profond des flux d'investissement. Le capital migre des éditeurs de logiciels d'IA vers l'infrastructure énergétique qui rend ces modèles possibles. Plusieurs gérants estiment que les rendements les plus durables liés à l'intelligence artificielle se situeront sous la couche logicielle, dans les actifs de production et de réseau.
Blackstone gère déjà environ 85 milliards de dollars de centres de données dans le monde via sa plateforme QTS et dispose, selon plusieurs estimations de marché, de quelque 200 milliards de dollars de capacité d'investissement disponible. Le fonds finance des montages permettant à ses propres projets de contourner les délais des services publics, notamment par des coentreprises dédiées à la génération pour les hyperscalers.
Le foncier n'est plus le prix à conquérir dans la course aux centres de données : c'est le terrain situé à proximité d'une capacité électrique déjà énergisée qui détermine désormais la valeur.
Les chiffres de l'activité de fusions et acquisitions confirment l'ampleur du phénomène. Entre novembre 2024 et novembre 2025, le secteur a enregistré une valeur de transactions annoncées de 141,9 milliards de dollars sur 35 opérations, en nette progression par rapport à l'année précédente.
Le volet réglementaire et politique
La pression sur les réseaux a fini par s'inviter dans le débat public américain. Le 4 mars 2026, le président Donald Trump a réuni à la Maison-Blanche les dirigeants de sept grandes entreprises technologiques pour la signature du Ratepayer Protection Pledge. Amazon, Google, Meta, Microsoft, OpenAI, Oracle et xAI s'y engagent à ce que les besoins énergétiques de leurs centres de données n'augmentent pas la facture d'électricité des ménages.
Les signataires acceptent notamment de construire, apporter ou acheter les nouvelles capacités de production nécessaires, de financer les mises à niveau du réseau de distribution servant leurs installations, et de négocier des structures tarifaires distinctes. Cet engagement institutionnalise, au niveau fédéral, la logique de rachat et de financement direct de la production que le marché avait déjà engagée.
Les perspectives et les points de vigilance
Pour les investisseurs, ce basculement ouvre une thèse claire : l'exposition à l'énergie devient un moyen indirect de capter la croissance de l'intelligence artificielle, avec des actifs régulés ou contractualisés offrant une meilleure visibilité que les valeurs technologiques. Les opérateurs de production pilotable, les fabricants d'équipements de réseau et les fonds d'infrastructure figurent parmi les bénéficiaires potentiels.
Plusieurs zones de risque méritent toutefois l'attention. Le rachat de services publics par des fonds de capital-investissement soulève des questions d'accessibilité tarifaire pour les usagers résidentiels, comme l'ont montré les oppositions exprimées lors de l'examen de l'opération TXNM. La concentration croissante entre propriétaires de centres de données et propriétaires de réseaux pose par ailleurs des problématiques de conflit d'intérêts que les régulateurs commencent à examiner.
La trajectoire reste néanmoins tracée. Tant que la mise sous tension de capacités nouvelles demeurera le facteur limitant de la croissance, le contrôle de la production électrique constituera l'avantage décisif. La course aux centres de données est devenue, avant tout, une course à l'électron.