Marchés privés

Les fonds souverains délaissent les marchés cotés pour le privé afin de capter la vague de l'IA

Les fonds souverains accélèrent leur rotation des marchés cotés vers le non coté pour financer l'infrastructure de l'intelligence artificielle. Leur allocation au privé atteint près de 30 % fin 2025, contre 25 % en 2020, portée par des prises de participation géantes dans les data centers.

Rédacteur en chef, France Épargne
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Visualisation abstraite de flux de capitaux convergeant vers des structures numériques en réseau, symbolisant la bascule des fonds souverains vers les marchés privés et l'infrastructure de l'intelligence artificielle

Les grands fonds souverains réorientent une part croissante de leurs capitaux des marchés cotés vers le non coté, avec un objectif désormais explicite : prendre position sur la chaîne de valeur de l'intelligence artificielle. Cette bascule, longtemps progressive, s'est accélérée en 2025 et 2026 autour d'opérations massives sur les centres de données et les laboratoires d'IA.

Selon les données de State Street citées par le CFA Institute, la part des actifs non cotés dans les portefeuilles des fonds souverains est passée d'environ 25 % en 2020 à près de 30 % fin 2025. La progression atteint en moyenne 10 % par an, un rythme que les gestionnaires attribuent à une recherche de rendement et de diversification face à des marchés actions jugés concentrés et volatils.

Une rotation structurelle, pas un simple arbitrage

Les analystes décrivent un mouvement de fond plutôt qu'un repositionnement tactique. La logique consiste à aligner les placements non cotés sur des priorités nationales de long terme, notamment la souveraineté technologique et l'accès à la puissance de calcul.

Ce que nous observons n'est pas une réallocation cyclique, mais un changement structurel. Les fonds souverains alignent délibérément leurs investissements non cotés sur des priorités nationales de long terme et sur la création de valeur durable, plutôt que de réagir aux conditions de marché à court terme.

Julie Kassab, associée chez Deloitte Moyen-Orient

Ce basculement intervient alors que les fonds souverains et les fonds de pension publics gèrent ensemble près de 36 000 milliards de dollars d'actifs. Même une réallocation de quelques points de pourcentage représente des centaines de milliards de dollars dirigés vers le non coté.

L'infrastructure de l'IA, nouvelle classe d'actifs

Le coeur de cette stratégie se concentre sur les data centers, les semi-conducteurs et les réseaux de calcul à haute performance. Les fonds souverains auraient engagé près de 120 milliards de dollars en 2025 et 2026 dans ces infrastructures, selon les estimations sectorielles.

L'opération la plus emblématique reste l'acquisition d'Aligned Data Centers par l'AI Infrastructure Partnership (AIP), un véhicule adossé à MGX (Abou Dabi), la Kuwait Investment Authority et Temasek (Singapour), aux côtés d'investisseurs privés. La valorisation de l'opération avoisine 40 milliards de dollars. En juin 2026, MGX a par ailleurs levé près de 50 milliards de dollars pour accélérer ses dépenses dans l'infrastructure et les technologies d'IA.

Les fonds souverains ne se contentent pas des actifs physiques. Le singapourien GIC a mené en février 2026 la levée Series G de 30 milliards de dollars du laboratoire Anthropic, valorisant la société à 380 milliards de dollars, aux côtés de Coatue et avec la participation de MGX. La présence de ces fonds au capital des principaux laboratoires illustre la dimension géopolitique de la course à l'IA.

Des fonds devenus acteurs majeurs des fusions et acquisitions

Cette montée en puissance se lit dans les statistiques de transactions. La valeur des opérations impliquant des fonds souverains a bondi d'environ 67 milliards de dollars en 2024 à près de 200 milliards en 2025, une progression de près de 200 %, selon les données reprises par Chief Investment Officer. Les coinvestissements et investissements directs représentent désormais 50 % à 60 % des déploiements en non coté, contre environ 40 % en 2023.

Le fonds saoudien Public Investment Fund (PIF) a notamment participé, aux côtés de Silver Lake et d'Affinity Partners, au rachat d'Electronic Arts pour une valorisation de 55 milliards de dollars, présenté comme la plus grande opération de retrait de la cote financée en numéraire.

Pendant des années, les fonds souverains ont été perçus comme des opérateurs discrets, évoluant en marge des fusions et acquisitions mondiales. Ils sont devenus l'une des forces les plus affirmées du marché.

Cabinet White and Case

L'IA s'invite aussi dans la gestion des fonds

Au delà de leurs placements, les fonds souverains intègrent l'intelligence artificielle dans leur propre processus d'investissement. Selon l'étude Invesco Global Sovereign Asset Management, qui couvre 141 fonds souverains et banques centrales gérant 27 000 milliards de dollars, un tiers d'entre eux utilisent déjà l'IA dans leur processus d'investissement, et la quasi totalité estime qu'elle deviendra un outil essentiel.

Cette double exposition, à la fois investisseurs dans l'IA et utilisateurs de l'IA, place les fonds souverains au centre du financement d'une technologie dont les besoins en capitaux dépassent largement les capacités des seuls marchés cotés.

Ce qu'il faut surveiller

Le principal point de vigilance porte sur la liquidité. Les actifs non cotés se revendent moins facilement que les actions cotées, et la concentration des engagements sur un seul thème, l'infrastructure de l'IA, expose les portefeuilles à un risque de corrélation élevé en cas de retournement du cycle d'investissement technologique.

Pour l'épargnant français, cette tendance éclaire un mouvement plus large : la valeur se crée de plus en plus en dehors des marchés cotés. Les supports donnant accès au non coté, du capital investissement aux unités de compte spécialisées dans l'assurance vie, gagnent en pertinence dans une allocation patrimoniale de long terme, à condition d'en accepter le profil de liquidité réduite.

Sources

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À propos de l'auteur

Emmanuel d'Ibelin

Rédacteur en chef, France Épargne

Emmanuel d'Ibelin dirige la rédaction de France Épargne. Juriste de formation, titulaire d'un master de droit des affaires, il analyse au quotidien les annonces des banques centrales, les évolutions réglementaires et les opportunités d'investissement pour les épargnants français.

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