L'Assemblée nationale vote la nationalisation d'ArcelorMittal France malgré l'opposition du gouvernement
L'Assemblée nationale a adopté jeudi 27 novembre une proposition de loi LFI visant à nationaliser ArcelorMittal France, par 127 voix contre 41. Le texte, dont le coût est estimé à 3 milliards d'euros, devra néanmoins franchir l'obstacle du Sénat où son adoption paraît hautement incertaine.
Un vote historique pour la sidérurgie française
L'Assemblée nationale a franchi un cap symbolique jeudi 27 novembre 2025 en adoptant en première lecture une proposition de loi de La France insoumise (LFI) visant à nationaliser ArcelorMittal France. Le texte a recueilli 127 suffrages favorables contre 41 oppositions, marquant une victoire parlementaire pour la gauche dans un contexte de crise profonde de la sidérurgie française.
Le scrutin, qui s'est déroulé lors de la journée de niche parlementaire de LFI, a révélé les fractures politiques sur ce dossier industriel stratégique. La Nouvelle Union populaire écologique et sociale a voté massivement en faveur du texte, tandis que le Rassemblement national s'est abstenu après avoir déposé 360 amendements pour tenter de bloquer le vote. "Nous saluons cette victoire historique", a déclaré Mathilde Panot, cheffe du groupe LFI, à l'issue du scrutin.
Une sidérurgie française en pleine tourmente
Le vote intervient alors qu'ArcelorMittal emploie 15 000 personnes en France en 2025, soit la moitié de ses effectifs de 2006 lors du rachat d'Arcelor par Lakshmi Mittal. L'entreprise opère environ 40 sites de production à travers le territoire, dont les deux hauts-fourneaux stratégiques de Dunkerque et Fos-sur-Mer.
En avril 2025, le groupe a annoncé la suppression de 636 postes en France, affectant sept sites de production répartis dans les Hauts-de-France et le Grand Est. Cette annonce s'inscrit dans un contexte de pertes d'exploitation sur les sites français, avec Dunkerque et Fos-sur-Mer enregistrant des résultats déficitaires en 2024. La production d'acier en France est passée de 10 millions de tonnes en 2019 à 6,7 millions de tonnes en 2024.
"En vingt ans, ils ont détruit la moitié des emplois et des usines en France", déplore un représentant syndical cité par France 3 Régions. L'emploi dans la sidérurgie française s'est effondré de 160 000 postes dans les années 1970 à environ 27 000 aujourd'hui, une chute de 83 % sur un demi-siècle.
La concurrence chinoise au cœur de la crise
Les difficultés d'ArcelorMittal en France reflètent une crise plus large de la sidérurgie européenne, confrontée à une concurrence chinoise massive. En 2024, la Chine a exporté entre 100 et 120 millions de tonnes d'acier, soit l'équivalent de la consommation annuelle de toute l'Europe.
"Tous les sites européens sont à risque de fermeture", a averti le président d'ArcelorMittal France lors d'une audition parlementaire en janvier 2025. Le groupe invoque trois facteurs principaux : la hausse des coûts de l'énergie, la baisse de la demande intérieure, et surtout une "concurrence déloyale chinoise" bénéficiant de subventions publiques massives et de réglementations environnementales moins contraignantes.
Un coût estimé à 3 milliards d'euros
Le texte adopté prévoit que "la société ArcelorMittal France est nationalisée" et établit un mécanisme pour en déterminer la valeur. Selon les estimations parlementaires, le coût de l'opération atteindrait 3 milliards d'euros, une somme considérable dans le contexte budgétaire actuel.
Cette estimation fait débat. La commission des finances du Sénat a déjà souligné en octobre que "l'état actuel de dégradation des finances publiques n'est pas compatible avec une opération dont le coût dépasse un milliard d'euros". Le gouvernement s'oppose fermement à la mesure, le ministre de l'Industrie Sébastien Martin avertissant qu'elle "fragiliserait l'emploi au lieu de le protéger".
Arguments pour et contre la nationalisation
Les partisans de la nationalisation, menés par la députée LFI Aurélie Trouvé, invoquent la souveraineté industrielle. "Il n'y a pas de défense nationale en France sans acier", argumente-t-elle, soulignant que l'acier est indispensable pour la défense, les transports, l'énergie et l'automobile. Les salariés mobilisés devant l'Assemblée, venus en bus des sites du Nord et de Moselle, réclament que "nationaliser l'acier français, c'est comme l'eau et l'électricité".
Les opposants mettent en avant plusieurs contre-arguments. Laurent Jacobelli (RN) estime que "confier la gestion industrielle à l'État constitue une gouvernance hasardeuse", tandis que Marie Lebec (Ensemble) affirme que "changer de propriétaire ne résout rien". Le PDG d'ArcelorMittal a souligné l'avantage de l'échelle globale du groupe, citant 1,7 milliard d'euros investis sur cinq ans grâce à une organisation multinationale.
Olivier Lluansi, professeur au Cnam, propose une solution alternative : "Réduire les prix de l'électricité pour les installations sidérurgiques" afin de restaurer la compétitivité européenne, une mesure relevant de la politique française.
Un parcours législatif incertain
L'avenir de la proposition de loi demeure hautement incertain. Le Sénat, dominé par la droite et le centre, devra l'examiner prochainement. "Le Sénat ne votera jamais votre loi et il n'y aura pas de nationalisation avant l'élection présidentielle", a prédit Jean-Philippe Tanguy (RN). Une proposition similaire du groupe communiste avait déjà été rejetée fin octobre au Sénat.
Le gouvernement privilégie une approche européenne, estimant que "la bataille se mène au niveau de Bruxelles". La Commission européenne a annoncé en mars 2025 un plan d'urgence pour l'acier européen, incluant notamment le doublement des droits de douane sur les importations pour contrer la concurrence chinoise jugée déloyale.
Enjeux pour les investisseurs
Pour les investisseurs, ce vote soulève plusieurs questions. La nationalisation éventuelle d'ArcelorMittal France pourrait créer un précédent dans le secteur industriel français, avec des implications pour d'autres entreprises stratégiques. L'incertitude politique pèse sur les valorisations du secteur sidérurgique européen, déjà affecté par la concurrence chinoise.
ArcelorMittal, coté en bourse et détenu à 39,88 % par la famille Mittal, a enregistré un chiffre d'affaires de 62,4 milliards de dollars et un bénéfice net de 1,3 milliard de dollars en 2024. Le groupe a racheté 52 millions d'actions en 2024, soit 6,3 % de son capital, et prévoit d'augmenter son dividende à 0,55 dollar par action pour 2025.
La question de la souveraineté industrielle versus l'efficacité économique restera au cœur du débat français dans les mois à venir, dans un contexte où 18 000 emplois directs ont été supprimés dans la sidérurgie européenne en 2024.
Sources
- Boursorama - L'Assemblée approuve une loi visant à nationaliser ArcelorMittal
- L'Usine Nouvelle - Dans quel état se trouve ArcelorMittal en France
- France Info - Faut-il nationaliser le groupe sidérurgique
- France 3 Régions - Suppressions de postes chez ArcelorMittal
- Connaissance des Énergies - Tous les sites européens à risque
- La Presse - L'UE va doubler ses droits de douane
- L'Insoumission - Victoire nationalisation
- France Info - 600 emplois menacés