Un trimestre qui tourne une page
Boeing a publié ce mercredi 22 avril 2026 ses résultats financiers du premier trimestre, dévoilant un chiffre d'affaires de 23,95 milliards de dollars, en progression de 57,1 % par rapport au premier trimestre 2025 (15,24 milliards). Le bénéfice par action (GAAP) s'établit à 9,92 dollars, très au-dessus du consensus des analystes qui anticipait une perte de 0,42 dollar par action. Ces résultats marquent un tournant dans la trajectoire de redressement de l'avionneur américain, engagé depuis deux ans dans une restructuration industrielle et financière d'ampleur.
Le carnet de commandes atteint un niveau record de 682 milliards de dollars, dont 560 milliards attribuables à la division Commercial Airplanes. Plus de 6 100 appareils commerciaux sont en attente de livraison, une visibilité qui rassure les investisseurs sur la solidité de la demande à long terme, même si la conversion de ce carnet en flux de trésorerie reste tributaire de la capacité d'exécution industrielle.
143 livraisons contre 114 pour Airbus : première victoire depuis sept ans
Sur le plan opérationnel, la nouvelle la plus symbolique est la victoire de Boeing sur Airbus en matière de livraisons trimestrielles. L'avionneur américain a remis 143 appareils commerciaux à ses clients entre janvier et mars 2026, soit 29 de plus qu'Airbus (114). C'est la première fois depuis le premier trimestre 2019, avant la crise du 737 MAX, que Boeing dépasse son concurrent européen sur un trimestre complet.
La famille 737 MAX a joué un rôle central dans ce résultat, représentant 114 des 143 livraisons, soit environ 80 % du total. Le reste se répartit entre 15 Boeing 787 Dreamliner, 8 Boeing 777 (principalement en version cargo) et 6 Boeing 767. Du côté de la défense, 30 appareils supplémentaires ont été remis aux forces armées, dont des hélicoptères Apache, des ravitailleurs KC-46 et des avions de patrouille P-8 Poseidon.
La montée en cadence industrielle, pierre angulaire du retour
Boeing a confirmé un rythme de production soutenu à 38 appareils 737 MAX par mois à fin mars 2026, avec des hausses progressives par paliers de cinq unités prévues tout au long de l'année. L'ouverture d'une quatrième ligne d'assemblage du 737 à l'usine de Renton (État de Washington) est programmée pour l'été 2026, ce qui devrait porter la cadence combinée à environ 53 appareils par mois d'ici fin 2026.
Sur le programme 787 Dreamliner, Boeing vise une montée à 10 appareils par mois d'ici la fin de l'année, contre 8 actuellement. Ces hausses de cadence sont déterminantes pour convertir le carnet de commandes record en chiffre d'affaires effectif et, surtout, en flux de trésorerie positifs. Le directeur financier Jay Malave a réitéré la guidance de 1 à 3 milliards de dollars de flux de trésorerie disponible pour l'ensemble de l'exercice 2026, première génération positive soutenue depuis le début de la crise du 737 MAX en 2019.
La question des perturbations de mars et leurs effets sur le deuxième trimestre
Le trimestre n'a pas été exempt d'incidents industriels. En mars, Boeing a détecté un défaut de câblage sur des appareils 737 MAX en cours de livraison. Environ 25 unités non livrées ont dû subir des retouches, décalant environ 10 livraisons vers le deuxième trimestre. L'avionneur a précisé que les appareils déjà en service pouvaient continuer à voler en toute sécurité. Ce type d'incident illustre la fragilité encore réelle de la chaîne de production, même si les volumes livraisons sur l'ensemble du trimestre sont restés conformes aux objectifs.
Airbus contraint par les moteurs Pratt et Whitney
La contreperformance relative d'Airbus au premier trimestre 2026 s'explique en grande partie par des facteurs exogènes. Guillaume Faury, directeur général d'Airbus, a publiquement déclaré que le manquement de Pratt & Whitney à livrer le nombre de moteurs commandés affectait négativement les prévisions de livraisons pour 2026. La pénurie de motorisations affecte la famille A320neo et l'A220, deux programmes stratégiques pour l'avionneur européen. Airbus vise environ 870 livraisons pour l'ensemble de 2026, contre 793 réalisées en 2025.
En parallèle, Pratt & Whitney a réalisé un investissement de 200 millions de dollars pour étendre son site de Columbus, mais les capacités supplémentaires ne seront disponibles qu'à partir de 2028. Airbus a par ailleurs engagé une action en dommages et intérêts contre son motoriste pour les retards de livraison de moteurs. Cette situation crée une fenêtre d'opportunité pour Boeing, dont les appareils sont équipés de moteurs CFM56 et LEAP (joint-venture CFM International, qui regroupe GE Aerospace et Safran Aircraft Engines) sans perturbations comparables.
Un carnet de commandes exceptionnel face à l'incertitude commerciale avec la Chine
Le carnet de commandes de Boeing constitue à la fois son principal atout et son principal risque. Avec plus de 6 100 appareils commerciaux en attente, la demande n'est structurellement pas le problème. Les analystes de l'AAII et du TIKR estiment néanmoins que la conversion de ce carnet dépendra de la capacité à soutenir la montée en cadence sans incident qualité répété.
La relation avec la Chine demeure un facteur clé d'incertitude. Des négociations portant sur une commande potentielle de 500 appareils étroits corps et 100 long-courriers (787 ou 777X) sont en cours, susceptibles de constituer un élément central d'un accord commercial plus large entre Washington et Pékin. Toutefois, tant que les tensions tarifaires entre les deux pays ne seront pas résolues, Pékin maintient une posture de gel des nouvelles commandes américaines.
Perspectives des analystes et positionnement boursier
Le titre Boeing évolue autour de 225 dollars au moment des résultats, soit 11 % en dessous de son plus haut annuel de 254 dollars. Le consensus des analystes est largement positif, avec 14 recommandations d'achat et une recommandation de conservation parmi les analystes couvrant la valeur. L'objectif de cours moyen ressort à 274,92 dollars, impliquant un potentiel de hausse de 22 % par rapport au cours actuel.
Les options de marché anticipaient une variation de l'ordre de 5 % dans un sens ou dans l'autre à la suite des résultats. Lee Samaha, analyste au Motley Fool, formule néanmoins une mise en garde : les investisseurs gagneraient à attendre plusieurs trimestres d'exécution solide avant de prendre position, notant que Boeing a tendance à qualifier ses vents contraires de «temporaires» de manière récurrente.
Les risques qui subsistent
Malgré les signaux encourageants, plusieurs facteurs de risque pèsent sur la trajectoire de redressement. La certification du Boeing 777X, avion long-courrier de nouvelle génération, reste sujette à des retards réglementaires. Les programmes de défense à prix fixe continuent de générer des pertes opérationnelles. La dette nette du groupe s'élève à 27,7 milliards de dollars, limitant la flexibilité financière. Enfin, avant la crise de 2018, Boeing générait 13,7 milliards de dollars de flux de trésorerie disponible par an. Retrouver ce niveau implique encore plusieurs années d'exécution sans accroc.
Ce qu'il faut surveiller au prochain trimestre
Les indicateurs clés à suivre lors des résultats du deuxième trimestre 2026 (attendus fin juillet) seront le rythme effectif de montée en cadence du 737 MAX, l'évolution du flux de trésorerie disponible, les avancées sur la certification du 777X et l'état des négociations avec Pékin. La capacité à convertir un carnet de commandes historique en livraisons réelles sans répétition des incidents qualité déterminera si le redressement amorcé est durable ou fragilisé par les imperfections structurelles d'un appareil industriel encore en reconstruction.