Pourquoi Castlelake veut racheter easyJet : la logique d'un investisseur aéronautique
Castlelake, gérant américain spécialisé dans les actifs aéronautiques, étudie une offre sur easyJet. Le transporteur britannique, affaibli par un choc du carburant et une perte semestrielle de 552 millions de livres, est valorisé environ 3 milliards. Décryptage d'une cible riche en avions.

Le 29 mai 2026, le gérant d'actifs américain Castlelake a confirmé étudier une possible offre sur la compagnie aérienne britannique easyJet. L'annonce, publiée au titre de la règle 2.4 du Code des fusions et acquisitions britannique, précise qu'aucune approche n'a encore été faite auprès du conseil d'administration et qu'aucune certitude n'existe quant au dépôt d'une offre ou à ses conditions. Castlelake dispose jusqu'au 26 juin 2026 à 17h00 (heure de Londres) pour annoncer une intention ferme ou renoncer.
La nouvelle a surpris, car Castlelake n'est pas un concurrent du secteur du transport aérien. Le gérant de Minneapolis est un investisseur dans les actifs aéronautiques, plus habitué à détenir et louer des avions qu'à exploiter des lignes commerciales. Cette particularité éclaire précisément le raisonnement derrière son intérêt.
Une cible affaiblie et décotée
easyJet traverse une période difficile. Le transporteur a publié une perte avant impôt de 552 millions de livres au titre du premier semestre de son exercice 2026, clos fin mars, contre 394 millions un an plus tôt. La dégradation atteint donc 158 millions de livres sur un an.
Le carburant explique une large part de cette détérioration. Selon le directeur général Kenton Jarvis, le prix du kérosène a « littéralement doublé » après l'aggravation du conflit au Moyen-Orient, passant d'environ 700 dollars la tonne à près de 1 400 dollars. Les surcoûts liés à ce choc ont représenté quelque 25 millions de livres sur le semestre. La couverture, qui portait sur 80 % des besoins, a toutefois amorti l'impact immédiat : la facture de carburant a reculé de 5 % en glissement annuel.
Le titre reflète ces difficultés. L'action easyJet a fortement reculé depuis son sommet de 2021, ramenant la capitalisation boursière autour de 3 milliards de livres. Pour un investisseur en quête de décote, ce niveau de valorisation contraste avec la valeur des actifs détenus par la compagnie.
Le cœur du raisonnement : les avions
Castlelake gère environ 36 milliards de dollars d'encours, est détenu majoritairement par le canadien Brookfield Asset Management et revendique plus de vingt ans d'expérience dans l'aéronautique. La société indique avoir investi plus de 21 milliards de dollars dans ce secteur, acquis plus de 650 appareils et noué des relations avec près de 200 compagnies. Son métier consiste à acheter, financer et louer des avions, puis à en extraire un rendement régulier.
Vu sous cet angle, easyJet représente une concentration d'actifs aéronautiques. La compagnie détient une flotte importante et conserve un programme de livraisons étalé sur la prochaine décennie. Pour un spécialiste de l'investissement adossé à des actifs, prendre le contrôle d'un tel parc ouvre plusieurs leviers : optimisation du financement de la flotte, opérations de cession puis relocation des appareils (la technique dite de sale and leaseback), et valorisation des commandes futures auprès des constructeurs.
La trajectoire récente du gérant illustre cette spécialisation. En janvier 2025, Castlelake a finalisé la cession de son portefeuille de plus de 100 appareils au loueur Avolon pour environ 5 milliards de dollars. En 2025, la société a aussi lancé Merit AirFinance, destinée à apporter du capital de dette aux compagnies et aux loueurs. L'intérêt pour easyJet s'inscrit dans cette continuité d'investissement dans l'aérien plutôt que dans une logique d'exploitant.
Un précédent : le sauvetage de SAS
Castlelake a déjà pris le contrôle d'une compagnie aérienne en difficulté. Le gérant a mené le groupe d'investisseurs ayant recapitalisé la scandinave SAS, à l'issue duquel il a détenu 32 % du capital réorganisé, aux côtés de l'État danois (25,8 %), d'Air France-KLM (19,9 %) et de Lind Invest (8,6 %). Le consortium avait engagé 1,18 milliard de dollars pour prendre la majorité, les anciens actionnaires étant pour l'essentiel effacés.
Ce précédent montre que Castlelake sait combiner deux approches : restructurer financièrement un transporteur fragilisé et tirer parti de ses actifs aéronautiques. easyJet n'est toutefois pas dans la situation de détresse de SAS. La compagnie britannique conserve une notation de qualité investissement et revendique 4,7 milliards de livres de liquidités.
Le directeur général Kenton Jarvis a d'ailleurs mis en avant cette solidité financière, estimant que le bilan de catégorie investissement et les 4,7 milliards de livres de liquidités placent le transporteur en bonne position pour traverser les défis géopolitiques actuels tout en poursuivant ses objectifs de moyen terme. Cet argumentaire pourrait nourrir la résistance du conseil face à une offre jugée trop basse.
Les perspectives en présence
Pour les partisans d'une opération, la décote boursière d'easyJet face à la valeur de sa flotte crée une fenêtre. Un investisseur capable de financer les avions à moindre coût et de gérer le parc avec l'expertise d'un loueur pourrait extraire une valeur que le marché n'attribue pas au transporteur dans le contexte actuel.
Les sceptiques rappellent toutefois plusieurs obstacles. L'opération reste à un stade préliminaire, sans approche du conseil ni prix annoncé. easyJet n'est pas une cible bon marché en détresse : son bilan solide et ses liquidités donnent à la direction des arguments pour résister à une offre jugée opportuniste. Le programme de commandes, lourd en besoins de capitaux pour les prochaines années, constitue à la fois un attrait et une contrainte selon le prix payé.
Ce qu'il faut surveiller
L'échéance du 26 juin 2026 sera déterminante. À cette date, Castlelake devra soit confirmer une intention ferme, soit se retirer, conformément aux règles britanniques. D'ici là, trois éléments mériteront attention : une éventuelle approche formelle du conseil d'easyJet, l'apparition d'un prix indicatif, et la réaction des grands actionnaires du transporteur.
Pour l'épargnant exposé au secteur aérien ou aux actions britanniques, l'épisode rappelle un mécanisme classique : lorsqu'une société cote nettement en dessous de la valeur de ses actifs, elle attire les investisseurs spécialisés capables d'en révéler le potentiel. Que l'offre se concrétise ou non, le dossier easyJet illustre la frontière de plus en plus poreuse entre exploitation aérienne et financement d'actifs aéronautiques.
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